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La Poésie des travailleurs






Un Fait nouveau.



Au temps du romantisme, l'intérêt se porte vers un nouveau fait littéraire et social : la littérature, et surtout la poésie des travailleurs, artisans, ouvriers, paysans. Lamartine, Alexandre Dumas, Chateaubriand rendent visite au boulanger Jean Reboul; George Sand est attentive à ce dernier comme à Charles Poney, Agricol Perdiguier, Savinien Lapointe ou Jasmin; Marceline Desbordes-Valmore, Hugo, Béranger, Lamartine encore encouragent Théodore Lebreton; les bousingots qui se réunissent autour de Vinçard, irabricant de mesures linéaires, l'aident à fonder la Ruche populaire, journal des ouvriers, « écho des abeilles »; Jules Michelet qui n'oublie pas qu'il a été apprenti-typographe chez son père chérit toujours le Peuple. Lamartine, après avoir rencontré Reine Garde (que nous avons trouvée avec d'autres femmes poètes ouvrières dans la rubrique de poésie fémininE) à qui il dédie Geneviève, histoire d'une servante, donne un grossissement bien romantique : « Il faut que Dieu suscite un génie populaire, un Homère ouvrier, un Milton laboureur, un Dante industriel... » Les saint-simoniens, Flora Tristan, les bourgeois émancipés, ceux qui mettent le peuple dans leurs ouvres comme Delphine de Girardin ou Frédéric Soulié, comme Marceline Desbordes-Valmore et Victor Hugo, comme les romanciers populaires, les poètes sociaux, les chansonniers tendent la main aux poètes travailleurs.





Nous écartons d'emblée l'expression de « poètes du dimanche », car nous sommes au contraire en présence de poètes de la semaine, de la dure semaine de travail. Certes, les poètes travailleurs ne sont pas affranchis des imitations romantiques et parfois (mais rarenienT) des ambitions littéraires au sens social, mais leurs chants, qu'ils s'attachent à leur condition ou qu'ils tentent de rejoindre d'autres sphères de culture, sont pleins d'honneur, de probité, de vérité. Par-delà le fait poétique que l'emploi du langage existant, celui de la bourgeoisie, réduit nécessairement, il y a surtout le fait social : une société ouvrière est née, celle des poètes et des penseurs de l'établi. Tandis que les lettrés écrivent pour les lettrés, d'aucuns, comme Micheiet, ont conscience qu'il faut briser le cercle et faire naître une véritable culture populaire. Si, littérairement, le fait poétique ouvrier ne bouleverse pas les manières d'écrire du siècle, du moins afnrme-t-il l'ardente convoitise de la culture populaire et montre-t-il aux grands écrivains de nouvelles aspirations. Le serrurier Pierre Moreau écrit : « Si je me suis hasardé à prendre la plume, moi simple ouvrier, c'est que j'estime que les travailleurs doivent s'entraider... Sortant de l'atelier après une longue journée d'un travail pénible, je prends une plume inexpérimentée et malhabile... » Dès lors, la classe ouvrière ne laisse plus son sort en des mains étrangères. L'idée d'association est née que défendent des élites nouvelles avec à leur tète les Agricol Perdiguier, menuisier, Grignon le tailleur, Jules Leroux le typographe, Gosset le forgeron. Ils aideront par leurs voix les grands poètes, les Baudelaire ou les Rimbaud, à prendre conscience du vide d'amour, de l'absence de fraternité du monde industriel.

Comment situer les poètes ouvriers? Ce n'est guère facile. Nous avons pensé les honorer en les rencontrant ici parmi les corps de métiers.



Des Tisserands.



Lorsque parut en 1845 l'édition la plus complète des poésies de Magu (1788-1860), tisserand à Tancrou en Seine-et-Marne, George Sand l'enrichit d'une notice (Auguste Chopin avait payé les frais de cette éditioN) sur « le bonhomme Magu » et sur ses vers : « Ils sont si coulants, si bonnement malins, si affectueux et si convaincants, qu'on est forcé de les aimer, et qu'on ne s'aperçoit pas de quelques défauts d'élégance ou de correction. Il y en a de si vraiment adorables qu'on est attendri et qu'on n'a pas le courage de rien critiquer. » A quoi pourra s'ajouter une lettre de Béranger : «J'ai trouvé en vous le poète artisan, tel qu'il me semble devoir être : occupé de rendre ses sentiments intimes avec la couleur des objets dont il vit entouré, sans ambition de langage et d'idées, ne puisant qu'à sa propre source et n'empruntant qu'à son cour, et non aux livres, des peintures pleines d'une sensibilité vraie et d'une philosophie pratique. » On souscrit à ces opinions quand on lit des poèmes intitulés Pourquoi je ne suis poète qu'à demi, A une abeille ou A ma navette :



Cours devant moi, ma petite navette;

Passe, passe rapidement!

C'est toi qui nourris le poète,

Aussi t'aime-t-il tendrement.



Confiant dans maintes promesses,

Eh quoi! j'ai pu te négliger...

Va, je te rendrai mes caresses,

Tu ne me verras plus changer.



Il le faut, je suspend ma lyre

A la barre de mon métier;

La raison succède au délire,

Je reviens à toi tout entier.



Je me soumets à mon étoile,

Après l'orage, le beau temps!

Ces vers que j'écris sur ma toile

M'ont délassé quelques instants.



Mais vite reprenons l'ouvrage,

L'heure s'enfuit d'un vol léger;

Allons, j'ai promis d'être sage,

Aux vers il ne faut plus songer.

Cours devant moi, ma petite navette...



Citons auprès de lui deux compagnons tisseurs-ferrandiniers du Devoir : Guait, dit « Lyonnais la Fidélité » et Galibert, dit « Dauphiné la Clef des Coeurs ». Le premier chante le Travail :



Je suis un joyeux Compagnon

Et n'ai jamais craint la besogne;

J'aime le vin du Bourguignon,

Pourtant je ne suis pas un ivrogne.

La France est mon pays natal,

Le bon vieux vin est mon régal,

Et pour en avoir

Du matin au soir,

Travail, travail,

Avec nous prolonge ton bail;

C'est le souhait des

Compagnons Du travail, du vin, des chansons,

C'est le refrain des compagnons, (biS) tandis que le second donne le Chant de son métier :



Beaux ouvrages de Saint-Etienne,

Paris vous imite tout bas,

Tours fait brocatelie et damas;

Le drap vient d'Elbeuf et devienne;

Partout gagnons de beaux deniers!

Le Rhône, la Seine, la Loire,

Sur leurs bords rediront la gloire

Des Compagnons Ferrandiniers. (biS)



En 1843, Magu donna sa fille en mariage au serrurier Jean-Pierre Gilland (1815-1857) et Béranger lui écrivit : « Votre fille épouse un brave jeune homme... A votre exemple, il ne s'est pas laissé entraîner au dédain d'une utile profession par les sottes vanités littéraires; cela le rend digne de votre alliance. Il pourra chanter la mariée en bons vers, et vous lui répondrez sur le même ton... » D'ailleurs Gilland affirme : «J'aime mon état, j'aime mes outils, et alors même que j'aurais pu vivre de ma plume, je n'aurais pas voulu cesser d'être ouvrier serrurier. »

Gilland se partagea entre son enclume et sa bibliothèque, devenant peu à peu un poète digne des meilleurs romantiques, un publiciste cultivé. Achetant des ouvrages par livraison, passionné de Jean-Jacques Rousseau, cet ancêtre des autodidactes atteignit les plus hautes régions de la culture. Il milita politiquement, fut porté à la candidature pour la députation en Seine-et-Marne, mais échoua. Lors de l'insurrection, il fut arrêté et traduit devant le conseil de guerre qui l'acquitta. L'année suivante, il publia les Conteurs ouvriers que préfaça George Sand. Voici la Muse et la nécessité où le poète, après avoir chanté la naissance du printemps avec une somptuosité romantique, devient réaliste :



- Oui! mais je dois ma vie aux labeurs de la terre;

Ce que tu veux de moi, le ciel me le défend;

Il faut, dans son grenier, du feu pour mon vieux père,

Et chaque jour du pain pour nourrir mon enfant.



Il existe en lui un poète bucolique sans rapport direct avec sa condition :



Petite marguerite, au bord du chemin vert,

Au souffle du matin tiens ton calice ouvert.

Chassant l'ombre des nuits comme un voile qu'il lève,

A l'Orient doré le doux soleil s'élève,

La brise rafraîchit les feuilles du buisson,

Et la rosée humide en courbant le brin d'herbe.

Tremble, brille et paraît comme un rubis superbe,

Que l'insecte vient boire en cessant sa chanson.

A cette heure du jour où tout paraît mystère,

Où tout semble harmonie au ciel et sur la terre.



Les critiques du temps, bienveillants, assez paternels, ont tendance, pour ces poètes travailleurs, à relever avec une feinte indulgence « des incorrections dues à l'inexpérience » qu'ils ne remarqueraient pas chez des poètes d'autres classes sociales.



Les Métiers du bois.



Les émules de Maître Adam Billaut sont nombreux au xixe siècle. Le plus célèbre est Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu (1805-1875) qui écrivit des ouvrages sur le compagnonnage. Élu en 1848, emprisonné, puis exilé lors du coup d'État, il publia en Suisse ses Mémoires d'un compagnon, 1854, avant de revenir en France pour être libraire au faubourg Saint-Antoine. Sa Biographie, 1843, est révélatrice des luttes ouvrières. Il est le champion de la promotion du peuple, et l'on comprend la place importante que lui donne Michel Ragon dans son Histoire de la littérature prolétarienne. Soutenu par George Sand et Béranger, en 1914 Daniel Halévy le tirera de l'oubli. Il a écrit des poèmes comme le Voyageur :



Mon paquet est sur mon épaule,

Ma gourde pend à mon côté;

Pendant que l'heure vole et vole,

Moi je chemine en liberté.

Mes pieds se couvrent de poussière,

L'air dans ma poitrine descend,

Et j'avance dans la carrière

L'âme en paix et le cour content.



Cette force tranquille, on la retrouve chez son confrère Benjamin Lafàye :



Longtemps déchus, redevenons des hommes;

L'instruction fera notre bonheur;

A l'insolent prouvons donc que nous sommes

Des citoyens et des hommes de cour.



Un revirement social assez rare apparaît chez un fils d'agriculteur, Jean-Marie Démoule (né en 1825), de Vaux en Saône-et-Loire : il commença par être clerc de notaire, puis devint menuisier, chantant Mes copeaux. Autre menuisier-poète, Alexis Durand (né en 1795) ne s'éloigne pas du bois pour les quatre chants de la Forêt de Fontainebleau, ni de son métier avec une comédie, le Poète-artisan, 1845. Il est lettré :



Je dois te célébrer, j'en ai fait la promesse;

Ta fontaine souvent me tint lieu de Permesse,

Je m'y plais, que le ciel soit nuageux ou pur,

A relire les vers du chantre de Tibur.



Ta grotte, tes rochers, le chêne qui t'ombrage,

L'isolement des lieux, tout retrace à notre âge

Le Forts Blandusiae du poète romain...



Un destin malheureux fut celui d'Hippolyte Raynal (né en 1805) que Bérangcr soutint lors de ses ennuis avec la Justice. Ce Jean Valjean fut successivement apprenti-menuisier, commis de librairie, garçon boucher, clerc d'avoué, berger. La mendicité était alors un crime qui lui valut deux ans de prison; par la suite, des vols le firent condamner à cinq ans de réclusion, puis cinq ans de travaux forcés. En prison, il apprit le métier de sculpteur sur corne et ivoire. Libéré, il publia Malheur et poésie, 1834, puis un roman le Voleur, 1835. Il se retira à Lyon, puis à Bordeaux où l'académie de cette ville couronna sa satire les Sangsues. Il fonda une revue la Nouvelle mosaïque du Midi. Ses poèmes sont divers. On trouve une Ode à la duchesse de Berry, des Conseils à un ami :



Nous laissons à nos pieds l'infortune à genoux;

Le malheur est pour nous une image abhorrée;

La vertu naît, vit, soufire et s'éteint ignorée.

Le crime fortuné se montre avec orgueil,

Debout sur son trésor comme sur un écueil

Où devra se briser la justice impuissante. ou encore J'aime à rêver qui reflète aussi sa destinée :



J'aime à rêver sur la brillante aurore

Qui devança mon pénible avenir :

Que de beaux jours pour moi devaient éclore!

Que de beaux jours ne devaient pas finir!

De mes destins je traverse l'espace,

Loin du bonheur, que je n'ai pu trouver :

Le temps s'enfuit, sur chaque instant qui passe.

J'aime à rêver.



Trois autres menuisiers-poètes : Sécheresse, Michel Roly, Ganny et son Hosannah :



Ami, roulons notre âme avec toutes les âmes

De ces beaux avenirs où roule l'univers,

Pour plonger dans un tout comme plongent les lames

Des torrents bleus et verts.



Sous le signe du bois, des tonneliers. Il y a Charles-Auguste Grivot (1814-1855) et Paul Germigny. Il y a Jules Prior (né en 1821), fils de jardinier, qui reçut son instruction d'un brigadier de gendarmerie. Gardant une vache blanche, il griffonnait ses vers sur son pelage, l'été avec le suc des iris, l'automne avec le jus des mûres, pour les essuyer ensuite avec une poignée d'herbe trempée dans le ruisseau. Tourneur, tonnelier, il chanta Une nuit au milieu des ruines et les Veilles d'un artisan. Parmi les tonneliers, il. y aura plus tard le Marseillais Marius Angles (1841-1925) dont les couplets seront sur les lèvres de ses concitoyens. Nous voudrions faire un saut dans le temps pour parler de Pierre Boujut, poète de nos jours, tonnelier à Jarnac et fondateur de la célèbre Tour de Feu...



Les Métiers du cuir.



Joseph-Fidèle Laugier, dit Toulonnais le Génie (né en 1802), apprenti cordonnier chez son père deviendra instituteur, écrira sur le compagnonnage et rimera des chansons. George Sand loue une de ses ouvres : « C'est un poème épique très bien conduit sur les persécutions au sein desquelles le Devoir des cordonniers s'est maintenu triomphant. Il y a de fort beaux vers dans ce poème. »

Ragon cite le cordonnier de Reims Gonzale. Dans une époque plus tardive, on trouve Hippolyte-Joseph Demanet (1821-1892), successivement cordonnier, contrôleur d'omnibus, puis chansonnier de couplets lestes et romancier du Charbonnier calabrais; Alexandre Ducros (né en 1832), fils de sabotier qui sera acteur, ténor, régisseur de ménagerie, et poète du Gui du chêne, un conte d'Hégésippe Moreau qu'il met en vers; Joseph Barbotin (né en 1847) qui écrit en ressemelant des Chansons et poésies à la bonne franquette, sentimentales, satiriques et gauloises en parler populaire; Jacques Le Lorrain (1856-1904), professeur, puis savetier avec son père, poète d'un recueil, Évohé.

Avant de connaître bien des états, Hippolyte Tampucci (né en 1802) fut ouvrier cordonnier. Il a écrit des recueils intitulés Poésies, 1832, le Réveil du poète, 1838, les Chercheurs d'or, 1857. On le trouve successivement garçon de classes au lycée Charlemagne, chef de bureau à la préfecture de la Marne (où il s'occupait des enfants trouvéS); ses opinions politiques le chassèrent de ce poste; il fut ensuite contrôleur au théâtre Beaumarchais et employé dans diverses administrations. A signaler encore les Crèches, 1847, poèmes, De l'Organisation de la charité sociale, 1853, un Dictionnaire de rimes, 1864, les Maximes d'Épictète, 1865 et 1870.

Un autre cordonnier-poète est le Marseillais François-Bernard Mazuy (1813-1863) qu'on retrouvera pendu. Collaborateur assidu de l'Athénée ouvrier, il a rédigé une revue hebdomadaire en vers, la Némésis ouvrière, satires où se mêle la générosité humaine et la virulence à l'endroit des importants personnages du temps. Dès 1849, Mazuy devine l'ambition de Louis-Napoléon, mais le met en garde de convoiter le trône :



Tu trouverais partout l'ombre de Spartacus,

Et pour frapper César nous serions cent Brutus.



Enfin, manient le cuir le corroyeur Edouard Plouvier (né en 1821), auteur de feuilletons, de comédies et de poèmes sentimentaux comme les Quatre âges du cour; Piron, dit Vendôme la Clef des Cours, blancher-chamoiseur qui dédie à Agricol Perdiguier un poème, Ordre du jour des compagnons; Auguste Abadie (né en 1832), de Toulouse, relieur, auteur de recueils, Roses et dahlias, les Régions du ciel.



Le Boulanger Reboul et le maçon Poney.



En attendant de trouver les poètes d'oc, saluons le coiffeur age-nais Jacques Boé, dit Jasmin (1798-1864), ce précurseur. Le boulanger nîmois Jean Reboul (1796-1864) a écrit en français. Si, par Lamartine et George Sand, il est rattaché aux poètes-ouvriers, il s'en éloigne par ses idées. Selon Jacques Vier « ... Jean Reboul se rattachait par toutes ses fibres à la droite de l'Enclos-Rey, si perfidement ridiculisée par un autre Nîmois, mais transfuge, Alphonse Daudet, droite populaire, royaliste selon le drapeau blanc, les Bourbons et la foi... » Fils d'un serrurier, il fut quelque temps clerc d'avoué avant de revenir à son métier de boulanger pour rimer entre deux fournées. Si en 1823, il écrit une ode sur la guerre d'Espagne, c'est en 1828 qu'il se fait connaître en paraphrasant habilement Grillparzer dans l'Ange et l'enfant, poème qui fit le tour du monde :



Un ange au radieux visage.

Penché sur le bord d'un berceau.

Semblait contempler son image

Comme dans l'onde d'un ruisseau.



« Charmant enfant qui me ressemble,

Disait-il! oh! viens avec moi!

Viens, nous serons heureux ensemble;

La terre est indigne de toi.



« Là, jamais entière allégresse :

L'âme y souffre de ses plaisirs,

Les cris de joie ont leur tristesse,

Et les voluptés, leurs soupirs.



« La crainte est de toutes les fêtes;

Jamais un jour calme et serein

Du choc ténébreux des tempêtes

N'a garanti le lendemain.



Et secouant ses blanches ailes.

L'ange à ces mots prit l'essor

Vers les demeures éternelles...

Pauvre mère!... ton fils est mort!



Par ce poème, Reboul devint à la mode. Lamartine lui adressa des vers, le Génie dans l'obscurité, Alexandre Dumas lui rendit visite. Tous deux préfacèrent ses Poésies, 1836. Son ouvre fut copieuse : le Dernier jour, poème épique en dix chants, 1839, Antigone, tragédie, 1844, le Mystère de Vivia, trois actes en vers, 1850, les Traditionnelles, recueil lyrique, 1857, Dernières poésies, 1865, posthume, contenant l'Homélie poétique, art poétique en quatre chants... Reboul se défia de Paris, de la gloire, des honneurs, refusant l'Académie française et la Légion d'honneur, repoussant alors qu'il était dans la gêne des subsides du comte de Chambord. Ses poèmes sont directs, vrais, souvent meilleurs que celui qui le fit connaître. Il est la vie, il refuse la mort :



Je suis né pour la vie, et n'obéirai pas,

Mort. Au fond du sépulcre où tu me fais descendre,

Mes hymnes donneront une voix à ma cendre.

Je laisse en m'en allant de quoi t'anéantir.

Je t'ai tuée, ô mort, avant que de mourir.



D'une tout autre nature est la poésie du maçon Charles Poney (1821-1891) patronné par George Sand. Ce Toulonnais ayant appris son métier de poète en lisant Racine publia à dix-neuf ans ses Poésies, 1840, que fit connaître son compatriote Elzéar Ortolan. Poney se rendit à Paris, mais revint bientôt à Toulon :



A quoi bon, chaque jour, m'étourdir les oreilles,

En me vantant Paris et ses rares merveilles.

Dire : Ce n'est que là qu'on peut se faire un nom.

Vous perdez votre temps, je vous ai dit que non !



Un nom, il s'en fit un à partir des Marines, 1842, que devaient suivre le Chantier, la Chanson pour tous où chaque corps de métier, du Maçon au Fossoyeur a son poème. Voici le début du Forgeron :



Debout devant mon enclume,

Prêt au travail me voici :

Dès que l'aube au ciel s'allume

Ma forge s'allume aussi.

Frappe, marteau, tors et façonne

Le métal qu'amollit le feu.

Que ta voix de fer, mon marteau, résonne

Pour glorifier le travail et Dieu.



Ailleurs, il s'adressera Aux ouvriers maçons ses frères :



Que nous sommes heureux d'être ouvriers!

La vie A pour nous des douceurs que plus d'un prince envie,

Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux,

Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux,



Sji, submergeant ces toits d'une mer de lumière, lange en corniches d'or leurs corniches de pierre,

Et semble réchauffer, de ses rayons bénis,

La tuile, frêle égide où s'abritent les nids.

Nous guettons les beautés dont l'âme et la fenêtre

Semblent s'épanouir au jour qui vient de naître;

Et, de l'aube à la nuit, l'aile de nos refrains

Emporte, dans son vol. nos maux et nos chagrins.



En 1858, ses Poésies formèrent cinq volumes. Entre 1868 et 1875 parurent quatre volumes de Contes et nouvelles. George Sand, Méry, Beranger ne cessèrent de l'encourager. Il ne quitta jamais son beau métier. Comme Magu remerciant sa navette qui le nourrit, à propos d'une truelle cassée, il écrit :



En dégringolant d'une échelle,

- J'en ai les membres tout perclus, -

J'ai cassé ma vieille truelle,

Un acier comme on n'en fait plus!



Tu le sais, toi que je regrette;

Je ne ris pas de ma chanson.

Car, qui nourrirait le poète

Si ce n'était pas le maçon!



Dans le Bouquet de Marguerite, Poney s'est essayé à transposer les lieds allemands. Il est un type de poète intéressant, n'oubliant jamais de chanter sa condition et recherchant les prestiges de la plus haute poésie. Pourquoi, en effet, serait-elle refusée à qui que ce soit?



Le Chant des trente-six métiers.



Une tradition de la poésie a toujours existé chez les typographes. L'un d'eux, Louis Voitelain (1798-1852) fit des chansons de caractère socialisant où se reflètent les épreuves de sa vie d'ouvrier. Auprès de lui, Beranger paraît littéraire. Voici une strophe de la Grand-mère, si réaliste et expressive :



Ah! tu jeûnas plus d'une lois

Lorsque tu reçus l'existence;

Tes cinq aînés qui sont au bois

Avaient déjà maigre pitance.

Un eût suffit, mais six, hélas!

Guillot le riche n'en a pas.



Dodo, mon petiot.

Ta mère en a fait pénitence.

Dodo, mon pedot,

Garde tes larmes pour tantôt.



Christian Sailer (1812-1864) travaille dans une imprimerie à Cayenne. Sa Berceuse indienne, apporte un exotisme comme chez Chateaubriand :



Renais dans ces oiseaux aux ravissants plumages,

Dormant dans une fleur, de grain de mil repus.

Sur des ailes d'azur baigne dans les nuages

Tes jeunes songes d'or si vite interrompus.



D'autres poètes typographes sont Orrit, déjà cité, Rougier, Bénard, Bathild Bouniol. Isaac Moiré (1771-1840) fut bouquiniste et brocanteur; il choisit des sujets menus pour ses poèmes comme les Souris ou le Greffier, autrement dit le chat. Raymond Queneau a fait connaître un personnage extraordinaire, le typographe Nicolas-Louis-Marie-Dominique Cirier (1792-vers 1869) qui, avant Mallarmé ou Apollinaire, utilisa la madère typographique comme mode d'expression. Il y a l'Oil typographique calligramme, l'extraordinaire ouvrage l'Apprenti/ Administrateur, 1840, le dernier mot étant typographie à l'envers, où il s'en prend au poète Pierre Lebrun, directeur de l'Imprimerie Royale, qu'il dit être la cause de ses malheurs. Raymond Queneau en parle ainsi : m Cet ouvrage de soixante-douze pages, « bariolé », au dire de son auteur, de « vignettes sur bois, pierre ou cuivre », ne comprend pas moins de trente-deux papillons, dépliants ou feuillets intermédiaires de différentes couleurs. On y rencontre des caractères grecs, hébreux, arabes, chinois. Cirier s'est chargé lui-même d'énumérer tous les « arts graphiques », selon sa propre expression, qu'il a employés pour « tresser une guirlande à son persécuteur »... Il imprime des vers sans majuscules inidales, il utilise l'écriture en miroir et les lettres renversées, il imagine le point d'interrogation sans point... » Et Queneau cite d'autres ouvres de ce poète-typographe comme Scène amphibolo-térortho-graphicologique, 1850, ou la Brisséïde, pamphlet contre la gastronomie, entre autres. Nous sommes plus proches avec Cirier des « fous littéraires » du genre de Paulin Gagne que de la tradition des poètes-ouvriers.

François Tourte, peintre sur porcelaine comme Eugène Bouteil-ler doublement son confrère, dans un poème réfute la vertu charité et réclame l'équité. Jean-Napoléon Vernier (né en 1807) exerce en itinérant son métier de jardinier, ce qui le conduit en Allemagne, en Pologne, en Suisse où il publie des Fables et poésies, 1865, où il imite les ballades allemandes et Scandinaves quand il ne chante pas Elisa Mercosur avec romantisme. Le coiffeur d'Autun, Etienne Barraud, donne un recueil de poésies diverses en 1853.

Claude Genoux (né en 1811) est ramoneur, colporteur, mousse, aide-maçon, imprimeur, journaliste; il donne des Chants de l'atelier. L'armurier Louis Gras (né en 1821) de Dieulefit, dans les Insomnies, 1856, écrit surtout des poèmes sur la nature. Le portefaix Louis Astouin (1822-1855), représentant du peuple en 1848, va d'une Rome en deux chants à des Gerbes d'épis et des Perles de rosée. Vincent Coat (né en 1845), ouvrier des Tabacs, écrit des tragédies bretonnes comme le Pardon de Rumengel et des poésies, en français comme en breton, où il dit son émotion devant la nature. Fils d'ouvrier, Louis Decottignies (mort en 1840) a cherché la vengeance, attaquant la bourgeoisie dans de violentes satires. Un an après sa mort, ses amis publièrent ses Ouvres poétiques avec une lettre-préface de Lamennais.

Aux aguets de ces poètes venus du peuple, tout comme George Sand nous pouvons en citer beaucoup encore sous le signe de trente-six métiers trente-six misères comme dit la voix populaire. On en retrouvera parmi les poètes chansonniers, car la chanson reste souvent la manière de s'exprimer la plus directe, celle qui nécessite le moins de recherche prosodique, à moins que l'on ne soit Béranger. Parmi les poètes travailleurs qui chantent leur travail ou tentent d'atteindre d'autres régions, nous citons encore le potier Beuzeville, le chapelier Claude Desbeaux, le tailleur Constant Hilbey, le tourneur sur cuivre Caplain, le bijoutier Marius Fortoul, l'employé dans une fabrique de boutons Etienne Arnal qui finira acteur, le fabricant de parapluies Robert, le serrurier Gilles, le cultivateur Camille Blondeau, l'ébéniste Boissy, les collaborateurs de l'Athénée ouvrier de Marseille comme Mathurin Darbou, ouvrier doreur, qui signe une fable, la Teigne et la lumière, Justin Laurens qui aligne les alexandrins. Un horloger, Louis Festeau, exprime son amertume :



Courbé sur le rabot, la pioche ou la lime,

Il arrache avec peine à ses rudes labeurs,

Des aliments grossiers détrempés de sueurs ;

Réduit aux fonctions, au rang d'homme-machine,

Il ne doit pas sentir un cour dans sa poitrine;

Par malheur, s'il comprend ses droits, sa dignité;

S'il veut par des talents combler sa pauvreté;

Si le travail mûrit sa mémoire et sa tête,

Alors l'infortuné! que de maux il s'apprête!



Dans la période romantique, avec ses raffinements et ses pâleurs, la poésie ouvrière apporte sa rudesse, le peuple travailleur affirme sa présence. Dans la deuxième partie du siècle, une poésie sociale ira sans cesse se développant, ouvrière ou non, mais attachée à la défense des humbles, à la promotion des manuels. On verra que nombre de chansonniers montmartrois ont appartenu à la classe ouvrière.



Ouvriers et paysans poètes du pays d'Oc.



Avant le Félibrige, le Midi connut une floraison de poésie du peuple. Ce n'est point là un phénomène marginal, mais un événement et un avènement considérables sociologiquement et poétiquement. Par l'enthousiasme, ces poètes se sont imposés dans la première moitié du siècle et leur influence s'est prolongée longtemps. Charles Camproux le rappelle : « Au congrès d'Aix, ils seront nombreux : à côté de Peyrottes, il y aura Alphonse Tavan, paysan; J.-B. Caillât, serrurier; Denis Ollivier, maçon; A.-L. Grenier, forgeron; D.-C. Cassan, imprimeur, et le triomphateur de la journée ne fut pas Mistral mais bien un maçon de la Grand'Combe, Mathieu Lacroix, que l'on saluait tout haut comme un autre Jasmin pour son élégie en vers provençaux Paouro Mar-tino, qui fut édité à Aies en 1855. «Jasmin, Poney, nous parlerons d'eux dans un prochain volume afin de ne point les séparer du mouvement général des lettres d'oc aux temps pré-félibréens. Nous parlerons aussi d'un certain nombre de « troubaïres » avant qu'on invente le mot « félibres », ou plutôt qu'on l'emploie.

Auprès du maçon Mauhieu Lacroix (1819-1866), au long du siècle, il y a son confrère Denis Ollivier, et s'ajoutent des paysans qui se nomment Alphonse Tavan (1833-1905), de Châteauneuf-de-Gadagne, jardinier au château de Font-Ségugne le berceau du Félibrige; Charles Rieu, dit Charloun (1845-1924), Arlésien, auteur de chansons rustiques : Cant dou terraïre, que préface Mistral, d'un drame, d'une traduction de l'Odyssée en prose d'oc; Paul Froment (1875-1898), du Quercy, auteur de Lous de Primo, 1897; des forgerons comme Justin Courbin et A.-L. Grenier, et au nom de Jean-Antoine Peyrottes (1813-1858), le bottier de Clermont-L'Hérault s'ajoutent ceux de Jean Lacon, mécanicien, Louis Péla-bon, ouvrier-voilier à Toulon, Louis Vestrepain, bottier à Toulouse, Alphonse Maillet (1810-1850), tailleur à La Tour-d'Aygues, Guillaume Laforêt, charretier à Saint-Gilles, Louis Bard, tourneur sur bois à Nîmes, Marius Decard, ouvrier d'Aix et modeste aubergiste des pauvres, Jean Brunet, peintre-vitrier d'Avignon, etc.



Comme au temps de Bernait, fils de serf au château de Venta-dour, les plus humbles côtoient les bourgeois et les savants, avant, pendant et après le Félibrige. Ils ont leur place auprès de Charles Poney et ses Pouesios prouvençalos, 1845, de Jean Reboul qui encouragera Mistral, auprès du figaro d'Agen Jasmin dont l'immense succès provoqua tant de vocations. C'est une passionnante histoire qui ne commence pas avec Roumanillc et ses amis, mais bien avant, alors que des poètes d'oc sont reconnus comme de parfaits romantiques, plus populaires sur leur terre que bien des grands de la capitale.






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