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Henry Rousso - Le Syndrome de Vichy 1945-1987






La France, lorsque paraît l'ouvrage d'Henry Rousso, s'est installée depuis quelques années dans une crise de mémoire nationale dont elle n'est, aujourd'hui, toujours pas sortie: elle vit dans une véritable obsession, celle du régime de Vichy, passant comme d'un excès d'oubli, dans les années cinquante, de ce que furent ces quatre années noires (1940-1944), à un excès de remémoration. Henry Rousso étudie au plus près le devenir d'un événement historique non plus dans sa réalité - ce à quoi l'auteur avait consacré ses premiers travaux -, mais dans le travail de reintcrpretation de cette période, depuis la Libération, par les différentes mémoires sociales - des partis politiques, des groupes, des générations, ce que par convention simplificatrice il est convenu d'appeler «la mémoire collective». Que la mémoire devienne objet d'histoire est alors une tendance nouvelle de l'historiographie. François Furet vient juste de montrer combien la part de la réinterprétation de la Révolution française au fil des grandes batailles politiques sur plus d'un siècle est elle-même devenue partiellement constitutive de l'événement; peu après, Pierre Nora entreprend avec Les Lieux de mémoire son « Histoire de la France par la mémoire » et Jacques Le Goff livre Histoire et mémoire. La double originalité de l'ouvrage d'Henry Rousso est d'abord, au plan heuristique, de montrer combien l'obsession des années Vichy, phénomène sans équivalent, fonctionne à rebours de toutes les modalités jusqu'alors communes de la mémoire nationale; ensuite de voir bientôt ses thèses se diffuser largement au-delà du cercle des professionnels pour gagner le discours des médias sous la forme résolument inversée de son énonciation : le syndrome, qui chez l'auteur manifeste la difficulté qu'a la France à assumer un passé connu, devient, au-delà du premier cercle universitaire, un symptôme, la manifestation d'une maladie cachée, l'impossible forclusion d'épisodes secrets que la France aurait tus jusqu'alors.





À l'origine de ce syndrome, l'ébranlement de la Deuxième Guerre mondiale: l'effondrement d'une grande puissance coloniale en quelques semaines ; son occupation par les armées nazies ; l'abolition par des élites politiques, économiques et sociales, légalement parvenues au pouvoir à l'été 1940, de la République et des acquis qui la définissaient en partie - une démocratie par la citoyenneté universellement accordée quelles que soient les origines de chacun, dès lors qu'il acquérait la citoyenneté française par naissance ou l'embrassait par libre choix; le désir ardent de composer avec les contraintes imposées par l'ennemi afin de réformer la France et d'assurer un semblant de souveraineté au régime de Vichy, au point d'exiger de l'occupant que ce soit la police française qui procède à certaines opérations nazies, telle l'arrestation de Juifs français et étrangers en juillet 1942 pour les livrer à la déportation ; la volonté enfin, par la « Collaboration d'État» voulue par Philippe Pétain, de faire toute sa place à l'F.tat français dans l'Europe noire du me Reich en sorte que les derniers mois de l'Occupation furent ceux de la véritable guerre civile que Vichy livra avec sa Milice aux Français qui refusaient que leur pays s'alignât de facto sur les objectifs de guerre d'un régime hitlérien crépusculaire. la Deuxième Guerre mondiale donna longtemps lieu à quelques commémorations, inégales dans leur importance: les cérémonies au Mont-Valérien, à Paris, où l'Occupant fusilla plus de 4 500 Français étaient, de loin, les plus importantes; puis venait le souvenir du village martyr d'Oradour-sur-Glane, rasé par la division SS Das Reich le 10 juin 1944 et dont les 643 habitants - hommes, femmes et enfants - furent brûles vifs par des soldats dont nombre étaient des Alsaciens « malgré-nous » qui obéirent aux ordres et furent amnistiés en 1955 au grand dam d'une partie de l'opinion; enfin, pour certains, demeuraient « Les martyrs de Chatcaubriant », du nom de la petite sous-préfecture de Loire-Atlantique où vingt-six militants communistes furent fusillés le 22 octobre 1941. Ces commémorations étaient en réalité autant de lieux propres à des mémoires particulières désireuses de tenir un discours d'ambition nationale. Les deux grandes mémoires étaient le gaullisme et le communisme. La mémoire gaulliste incarna à elle seule longtemps la Résistance, du fait de l'appel historique lancé depuis Londres par le général de Gaulle le 18 juin 1940 et des efforts qu'il fit pour imposer aux Alliés la France combattante et à une Résistance intérieure très diverse dans ses sensibilités politiques et sociales l'unification sous 1 autorité de Jean Moulin. La mémoire communiste était celle d'un parti, qui, tardivement entré en résistance au lendemain de l'invasion de l'Union soviétique par l'Allemagne nazie, jeta alors toutes ses forces dans la bataille et eut de nombreux morts transfigurés, à la Libération, dans le mythe du « Parti des 40 000 fusil/es ». Ce fut, dans la dimension double de l'histoire du communisme en France - affirmation de sa spécificité révolutionnaire au service du parti soviétique et volonté de s'intégrer à la société au risque d'y perdre cette spécificité même -, un temps fort : le parti pouvait célébrer à cette occasion les trop rares noces de sa stratégie, qui lui était dictée par l'Union soviétique, avec les intérêts nationaux et patriotiques les plus charnels, les plus concrets, les plus immédiats. Ces deux mémoires, cultivant l'image, imposée dès la guerre, d'un peuple unanimement dressé contre l'Occupant, aidèrent à la restauration par les Alliés du rang international de la France et permirent la reconstruction dans une paix civile, l'avenir le dira, cher payée - à savoir la propagation du mythe du régime de Vichy comme simple parenthèse dans l'histoire de France. Très vite, pourtant, se posa le problème du martyrologe de la Deuxième Guerre mondiale : comment, en effet, rendre un hommage unique aux victimes politiques - les Résistants - et militaires - les combattants du maquis, rejoints par les réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne imposé à partir de février 1943 -, aux victimes raciales de Vichy - les juifs étrangers et français -, ou bien encore aux prisonniers de l'été 40 détenus en Allemagne ? Sans oublier la masse des Français, hommes sans qualité, qui vouèrent leurs efforts à survivre, à traverser la période sans héroïsme particulier, fermant le plus souvent les yeux sur les tragédies dont ils étaient les témoins afin de pouvoir continuer à vivre le semblant de vie ordinaire qu'ils avaient réussi à se fabriquer: bienveillants en 1940, ils marquaient leur neutralité envers le régime jusqu'à l'hiver 1943, avant de basculer, du fait d'abord des difficultés matérielles, dans le mécontentement, puis l'opposition. Distinguer entre les catégories, dont l'existence, réelle, s'appuyait sur des motivations, temporalités et engagements différents, aurait alors conduit à briser le mythe pacificateur d'un peuple uni dans le refus, dressé dans la Résistance. Toute la force du calcul gaullien à l'époque - faire en sorte que le monde tint la France pour une nation parmi les vainqueurs et non pas pour un pays parmi les vaincus, du fait que le régime légalement établi à Vichy en juillet 1940 s'était livré, dans le vain espoir d'avoir des miettes du nouvel ordre de l'Europe nazie, à la Collaboration avec l'Axe -fut de sublimer le combat d'une minorité en un destin national, d'enrôler l'ensemble des Français dans son théâtre d'une France éternelle. Il avait alors la certitude que nul ne viendrait lui porter la contradiction - et surtout pas le parti communiste : son secrétaire général, Maurice Thorez, déserteur en 1940, à l'époque où l'alignement de son parti sur les deux pactes nazi-staliniens de l'été 1939 le conduisait à dénoncer « une guerre interimpérialiste », avait passé la guerre en Union soviétique; rentré en France, il espérait tirer les bénéfices de l'engagement total de son parti dans la Résistance à l'été 1941 grâce à sa participation gouvernementale à l'effort de reconstruction. La geste gaullienne d'une France libre légitime, sinon institutionnellement, du moins moralement, permit au pays de panser rapidement ses plaies -d'autant que dès 1954 une amnistie sera votée par le Parlement, portant oubli de tous les crimes (sauf ceux, imprescriptibles, contre l'humanité) et de toutes les condamnations liées à la guerre.



C'est ce délitement du récit national gaullo-communistc fait de l'oubli nécessaire à toute paix civile qu'en 1987 Henry Rousso vient donc éclairer d'une lumière crue. 11 révèle le traumatisme laissé à vif par cette époque: dans un pays d'une ombrageuse fierté concernant son histoire, convaincu, par le grand roman national, révolutionnaire puis républicain, de la portée universelle de son passé en ses heures les plus héroïques, voici que la mémoire ne coïncide plus avec l'histoire réelle. 11 y eut assurément quelques temps forts savamment orchestrés, tel, le 19 décembre 1964, le transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, premier délégué national de la Résistance et héros entre les héros : ce fut, par la grâce de l'éloge funèbre prononcé par un André Malraux transfiguré, un des sommets de la rhétorique politique, un des plus beaux trésors de la langue française lorsque celle-ci est enrôlée au service de la raison d'Ftat. Mais l'histoire réelle à laquelle s'intéresse une nouvelle génération d'historiens commence à diverger de ce mythe et dans le même temps, à perdre sa particularité. Comprendre Vichy implique désormais que la France soit comparée, sinon à la Pologne, du moins à d'autres pays occidentaux qui tous ont en partage d'avoir été occupés par les nazis, la Belgique, la Hollande ou le Danemark. Rentrée dans le rang de l'Europe occupée, la France y retrouve sa place parmi les pays collaborateurs, mais, et là est la sinistre exception, avec des autorités issues des procédures de dévolution de pouvoir mises en place par la IIIe République, et aucunement imposées, à l'encontre des autres pays, par la puissance nazie. La politique de Collaboration est, en France, revendiquée, élaborée et conduite par l'État français, avec ses forces armées et sa police héritées de la République. C'est assez dire, pour l'historien qui ne s'embarrasse plus du mythe civique, la complexité de l'épisode au regard de l'héritage nécessairement simplificateur du récit gaulliste et communiste.



Pour Henry Rousso, il ne fait aucun doute que « la guerre civile, en particulier l'avènement, l'influence et les actes du régime de Vichy ont joué un rôle essentiel sinon premier dans la difficile réconciliation des Français avec leur histoire. Plus que l'occupation étrangère, plus que la guerre, plus que la défaite qui, sans avoir bien entendu disparu des consciences, sont souvent observées et perçues à travers le prisme de Vichy. Ce syndrome de Vichy, Henry Rousso en décrit les quatre grandes phases.



La première phase est celle du « deuil inachevé », de 1944 à 1954. La France affronte alors directement le problème des séquelles de la guerre civile : le régime de Vichy et les collabora-tionnistes sont directement responsables de la condamnation de 135 000 personnes, de l'internement de 70 000 suspects - dont nombre de réfugiés d'Europe centrale -, de la révocation de 35 000 fonctionnaires; et ils ont contribué à la déportation de 76 000 juifs français et étrangers, dont moins de 3 % ont survécu. L'épuration, quant à elle, selon les évaluations d'Henry Rousso, qui rompt avec le mythe d'une absence de sanctions à l'encontre des responsables, a été d'une ampleur sous-estiméc : elle a coûté la vie à près de 11000 personnes; le nombre des condamnations à mort légales suivies d'effet est d'environ 1500, auxquelles rajouter les quelque 9 000 victimes de l'épuration sommaire, la plupart avant le débarquement du 6 juin 1944 et lors des combats de la Libération; en outre, 30 000 fonctionnaires, magistrats, militaires ont été sanctionnés professionnellement, ainsi que de nombreux cadres et employés du privé. Aux séquelles de l'épuration s'ajoutent bientôt les effets de l'amnistie, mesure que l'on croyait nécessaire à l'effacement pour solde de tout compte, mais qui ouvre en réalité la voie à un travail immédiat de refoulement qui sera également celui de l'impossible deuil.

De 1954 à 1971, la deuxième phase est celle, donc, du «refoulement», lorsque le souvenir de Vichy se fait moins conflictuel, que se met en place ce qu'Henry Rousso appelle le mythe du « résistancialisme » : l'objet d'histoire n'est pas alors le régime de Vichy, même dans ses aspects les plus négatifs (notamment sa contribution à la déportation des juifs ou les crimes de sa Milice contre les populationS), mais la « Résistance ». Ce syntagme, particulièrement dans sa version gaullienne, est synonyme de l'ensemble de la nation, il recouvre plus que la simple « somme algébrique des minorités agissantes que furent les Résistants ». I-a Résistance transcende la réalité prosaïquement historique des hommes, partis, mouvements et engagements, pour s'inscrire dans le cours jamais tari d'une France idécllc, idéale, éternelle. André Malraux, le 19 décembre 1964, ne dit rien d'autre: «Le Général assumait le destin de la France. La France, et non telle légion de combattants français. C'était à travers lui seul que la France livrait un seul combat. »



La troisième phase, de 1971 à 1974 est celle du « miroir brisé », après les scandales provoqués par le film iconoclaste de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié, mais surtout par la grâce accordée par le président Georges Pompidou à un milicien alors inconnu de la majorité des Français : Paul ïouvier. Le départ, puis la mort du général de Gaulle, l'accession au pouvoir de Georges Pompidou qui n'avait pas été résistant et ne ccllait pas que « toutes ces histoires l'agaçaient» signifient l'abandon de la tradition résistancialiste, accéléré après Mai 1968 par la politisation d'une fraction de la jeunesse qui trouve dans le gauchisme une mythologie politique autre que celles du gaullisme et du communisme stalinien.



Durant ces trois phases la transmission du passé sublimé ou du passé refoulé s'est opérée, rappelle Henry Rousso, à travers les commémorations, qui ont échoué à construire une mémoire officielle, le cinéma, parce que l'image a eu un fort impact dans l'élaboration d'une mémoire commune, l'historiographie - la production historique comme sa lente pénétration dans les manuels de l'enseignement. Ce furent les grands vecteurs de mémoire, surtout après que des historiens étrangers eurent renouvelé la vision que l'on pouvait avoir de la période : on sait quel effet libérateur eut sur de jeunes historiens, à commencer par Henry Rousso, la publication de l'ouvrage de l'historien américain Robert Raxton, qui utilisait largement les archives américaines et allemandes afin de prouver l'improbable « double jeu » de Vichy mais le choix volontaire, revendiqué, assumé, jusque dans ses dernières extrémités, de la Collaboration avec le nazisme.

À ces trois vecteurs, il convient, depuis la fin des années soixante-dix, d'ajouter les essayistes. Le ban fut ouvert par Bernard-Henry Lévy avec son Idéologie française, qui faisait du fascisme le point aveugle de notre roman national. Car tel est aujourd'hui le syndrome de Vichy: non plus le diagnostic porté par Henry Rousso sur un état de la mémoire nationale, mais, au contraire, par une inversion de sens, la maladie honteuse d'une « forclusion » de cette période. Bel exemple d'appropriation par inversion d'une recherche universitaire instillant désormais l'univers public à rebours de ce qu'elle signifiait. Avec les essayistes, les journalistes et les enquêteurs, on passe, en quelques années, du syndrome au symptôme : il résulte vite de ce contresens une industrie éditoriale florissante, le plus souvent sans réelle valeur ajoutée en découvertes ni en gains d'intelligibilité, où le «dévoilement» et la dénonciation tiennent lieu d'argument historique, où Vichy est, dans la constellation historique, un astre noir tombé de la défaite, un isolât sans origines mais à lourd héritage : celui du silence des familles, des secrets d'État et des mensonges des administrations. C'est ainsi qu'on entendit d'aucuns comparer la politique des Archives nationales avec celle de pays totalitaires, paradoxal retour en histoire du paradigme qui perdait du terrain dans les autres sciences humaines : celui d'un arrière-monde supposé au monde de tous les jours, d'un indicible, d'un impensable. Par là, Vichy devient comme une monade chronologique où l'on peut, à foison, à volonté et à merci, découper des objets historiques qui trouveraient là même leur cohérence ~ les femmes, les avocats, les jeunes, etc. - sans égard à la continuité des corps, des corporations, des générations. Car la réalité de l'État français, dont les travaux d'Henry Rousso comme d'autres historiens ont pourtant souligné la complexité aiguë, est celle d'un régime qui, dans nombre des aspects de sa politique, jusque dans sa volonté contre-révolutionnaire, est à l'aval soit de continuités et d'inerties administratives, soit d'idéologies antirépublicaines et antidémocratiques ravivées par la crise des années trente, comme il est à l'amont, dans certaines de ses visées modernistes de réforme de la vie économique, de la reconstruction modernisatricc à laquelle ouvrera la IVe République, puis la V e.



La phase de l'obsession dans laquelle nous sommes entrés depuis le milieu des années soixante-dix est à la croisée de plusieurs mouvements. Il y a d'abord, à l'échelle internationale, l'importance prise par le génocide des Juifs par les nazis, une importance à proportion du refoulement dont il fut l'objet au lendemain de la guerre. Raul Hilberg, l'auteur de l'ouvrage de référence sur le génocide nazi des Juifs, La Destruction des juifs d'Europe, a dit quel fut son isolement lors de ses recherches dans les années quarante et cinquante, les difficultés immenses qui furent les siennes lorsqu'il s'agissait de faire publier la première édition de sa somme, tant le monde occidental ne percevait pas alors les dimensions du génocide, au point que la philosophe Hannah Arcndt, faute d'y trouver de l'intérêt, fit refuser l'ouvrage, à la fin des années cinquante, par une des plus prestigieuses presses universitaires américaines. La mémoire fut réactivée en 1964 par le procès du dignitaire nazi Adolph Eich-mann à Jérusalem : l'État d'Israël, inscrivant la destruction de quelque six millions de Juifs à son martyrologe national, éveilla les consciences de par le monde. Lorsque trois ans plus tard, en 1967, l'année même où le gouvernement communiste en Pologne inaugurait à Auschwitz un monument à la mémoire des victimes du fascisme sans signaler qu'elles avaient été juives, éclatait la guerre des Six Jours et que l'existence de l'État d'Israël parut menacée, nombre de Juifs, de par le monde, s'éveillèrent, par leur témoignage de solidarité, à la dimension communautaire et commencèrent à mesurer l'ampleur du processus génocidairc nazi. C'est au cours de la décennie qui suivit que commence à se diffuser l'usage du terme Shoah - consacré en 1985 par Claude Lanzmann qui en fait le titre de son film sans précédent ni équivalent sur le génocide. Shoah, terme hébreu qui signifie la Catastrophe, manifeste la volonté du judaïsme de faire du génocide non plus une dimension de la Deuxième Cuerre mondiale, au sein du combat antifasciste des démocraties occidentales et du régime stalinien, mais la dimension de la guerre : il marque la réappropriation de cette tragédie par la mémoire juive pour en faire la catastrophe advenue dans l'histoire de judaïsme en ce siècle ; le terme Cénocide, lui, marque d'abord la dimension essentielle dune catastrophe advenue en Allemagne, au cour de l'histoire européenne. Lors du procès I:ichmann à Jérusalem, le procureur avait posé la question de savoir pourquoi les Juifs s'étaient laissés déporter sans résister. Avec la réappropriation de la Shoah par la mémoire juive, la question se déplace et devient : pourquoi les nations ont-elles laissé déporter les Juifs ? Déplacement qui conduit à une manière nouvelle d'écrire l'histoire de l'événement-catastrophe à laquelle, en pionnier, seul s'est jusqu'ici risqué Raul Hilberg dans sa tentative de penser ensemble les côtés du triangle génocidaire : les Juifs et leurs organisations communautaires; les nazis, le peuple allemand et les populations des pays occupés qui, dans les pays européens orientaux notamment, souvent livrèrent ou massacrèrent bestialement les Juifs, les Alliés et les puissances neutres.



La France ne fait pas exception à cet éveil des consciences. Au niveau public, le plus visible, il en résulte une série d'inculpations pour crimes contre l'humanité, dont l'une déboucha sur le procès de Paul Touvier en avril 1994 et l'autre sur le procès Maurice Papon en octobre 1997. C'est de ces années que date également dans la conscience publique la distinction entre camps de déportation et camps de la mort, si peu marquée dans le film-culte des années du résistancialisme, Nuit et Brouillard, ouvre projetée dans les écoles dès qu'il s'agit d'évoquer la guerre et, paradoxalement, le génocide.



Assurément, le réveil en France d'une identité juive, porteuse, pour la première fois depuis l'émancipation par la Révolution, d'un « droit à la différence » a puissamment concentré le souvenir de ces années noires sur le génocide, participant en cela non seulement d'un mouvement qui touche l'ensemble du monde occidental, mais également du bouleversement d'un tro-pisme identitaire des Juifs de France. Les travaux pionniers et singuliers de Pierre Birnbaum ont révélé combien l'émancipation, ouvre de la Révolution, conduisit nombre de Juifs, souvent sur plusieurs générations, à devenir des Juifs d'État, grands serviteurs d'une République imbue de laïcité, d'universalisme et de méritocratie, au point de la servir sans compter contre ses ennemis les plus farouches - la droite nationaliste et la gauche révolutionnaire - et de juger inéluctable de se sacrifier pour sa défense à chaque guerre75. Or à Vichy, l'État français, assumant l'antisémitisme ancré dans la droite nationaliste et révolutionnaire depuis le tournant du siècle, rompit le pacte républicain séculaire et expulsa de ses rangs des citoyens déchus de leurs droits et de leur nationalité, sur volonté d'un Pétain devançant et excédant les demandes de l'Occupant. La communauté française aura donc à cour, lorsque la mémoire de ces faits sera recouvrée, que l'Etat reconnaisse sa dette, s'il ne peut réparer des crimes dont l'abolition de la République à l'été 1940 ne laisse aucun doute sur la responsabilité du régime de Vichy.



Car, et c'est la deuxième dimension, ce réveil de la conscience et de la mémoire juives, intervient dans le contexte idéologique déjà observé : si le mythe gaullo-communiste s'effondre, ce n'est pas uniquement du fait que les relais politiques qui le portaient viennent à manquer avec la fin du gaullisme historique en 1969 et l'érosion politique et sociale du communisme français dès la fin des années soixante-dix. C'est aussi que l'Intelligence et l'opinion se déprennent des idéologies de l'histoire. La disparition du schème explicatif léniniste contribue fortement à l'effacement de la référence antifasciste. La France participe de cet effacement que l'on observe à l'échelon international. C'est des années quatre-vingt que date, dans le discours politique et mémoriel français, la substitution d'Auschwitz, camp d'extermination des déportés raciaux juifs et tziganes, à Buchenwald, camp de concentration pour les déportés politiques : la victime exemplaire, paradigmatique, du nazisme n'est plus le déporté politique de Buchenwald, celui qui, dès l'ouverture des camps, symbolisa, grâce aux relais politiques organisés dans les pays alliés, staliniens notamment, la résistance au fascisme. File devient le déporté racial, celui qui - Primo Levi dans ses écrits qui connaissent alors, avec vingt ans de retard, un écho dans le monde entier, comme en France Simone Veil, ministre sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing et que l'opinion publique découvre être une survivante des camps, l'un et l'autre le répètent - n'a pas parlé au lendemain de la guerre, tant son récit du fait de son énormité ne pouvait être entendu, écouté, reçu. Voici que désormais cette parole est audible. Car, à l'heure où, comme d'autres pays, la France prend conscience que son avenir sera communautaire, la question de l'identité de l'Europe se pose, une Europe qui vit advenir en son centre même le Génocide. Un génocide dont, par ailleurs, on discute l'unicité, à l'heure où se produisent des génocides au Biafra puis au Cambodge, à l'heure où l'on commence 3 pouvoir dénombrer les millions de victimes du stalinisme et du maoïsme - victimes, il est vrai, conduites à la mort selon des critères autres que raciaux. Or, cette pesée historique du stalinisme, le combat antitotalitairc de l'Intelligence en fait sa priorité : emportés par la dynamique d'une dénonciation de l'idéocratie communiste, découvrant enfin ce qu'un Boris Souvarine avait dénoncé dès avant la guerre - l'inféodation des directions des partis communistes européens, dont le français, à la direction du parti soviétique -, certains en viennent à faire de l'antifascisme des années trente un combat au service des intérêts staliniens. les réflexions de François Furet76, qui rencontreront un grand écho, ne disent rien d'autre : sous sa plume, l'antifascisme fait prospérer le stalinisme, au terme, il est vrai, d'une analyse qui, délaissant toute dimension sociale, ignore les valeurs, idées, motivations de tous ceux qui refusèrent le fascisme, indépendamment de ce que pouvait être la politique de la direction soviétique ; au point, on le sait, que celle-ci passa le plus clair de son temps à liquider en Espagne toutes les oppositions et quelle ne put prendre la direction des Brigades internationales que dans la défaite. Cette dévalorisation nouvelle de l'antifas-cisme devait d'ailleurs conduire François Furet à un regrettable pas de clerc, dans les colonnes du Nouvel Observateur, lorsque cet historien de la Révolution française vola au secours de la thèse faisant de Jean Moulin un acteur sous influence soviétique, thèse dont tous les historiens de la Seconde Guerre mondiale montrèrent facilement l'inanité fantaisiste. Demeure que la dévalorisation de l'antifascisme prend une dimension singulière en France, pays qui accueillit les vaincus de la guerre d'Espagne et les interna adminisfrativement dans des camps.



Aussi, dans ce contexte, plus que la mémoire de la communauté juive, c'est désormais le débat politique national qui est en France saturé par les références à Vichy, et cela, pas uniquement du fait que l'extrêmc-droite, avec le Front national, propage des fables négationnistes sur ces années noires et sur le génocide. Pourquoi Vichy est-il devenu un mot fétiche prononcé dès que la République est traversée de tensions contradictoires avec ses idéaux émancipateurs, le réceptacle de toutes les peurs, de tous les fantasmes, une vacuité de sens qui dispense, qui empêche de penser la réalité historique la plus contemporaine? Un exemple récent est très éloquent: lorsque des protestations massives s'élevèrent à la fin de l'année 1996 contre une nouvelle loi visant à réglementer l'immigration et à contrôler plus fortement les populations étrangères en France, nombre de manifestants, développant des arguments juridiques et moraux, crurent pertinent d'en appeler à la conscience nationale contre un « retour de Vichy». Or, la loi s'apparentait plus exactement à l'arsenal juridique des décrets du 2 mai et du 13 novembre 1938 du gouvernement Daladicr77. Ces lois contre les étrangers, dont hérita Vichy, devraient plutôt donner à l'opinion citoyenne l'opportunité de se souvenir qu'une démocratie dans son fonctionnement n'est pas exempte de poussées xénophobes.



Plus encore, la référence obsessionnelle, dans la sphère publique, à Vichy révèle les aporics de la mémoire nationale. Il n'est plus question, depuis les années quatre-vingt, que du « devoir de mémoire ». L'expression s'est répandue à proportion de son manque d'acception définie. Affirmation flottante qu'il est nécessaire de ne pas oublier, clic ne dit rien de ce dont il faut se souvenir; elle postule avec une fraîche naïveté que le souvenir est un donné et non pas un construit sans cesse remodelé, taillé, selon les nécessités politiques et civiques d'une société, dans la masse des oublis, transferts, refoulés et forclusions. C'est pourtant ce qu'ont récemment montré les politiques d'amnistie menées par les jeunes gouvernements démocratiques des anciennes républiques populaires, passé le premier moment d'ouverture des archives qui révélèrent l'ampleur de la police des esprits exercée par les régimes communistes grâce aux appuis trouvés en échange de menus avantages, jusque dans les familles, les couples ou parmi les amis les plus chers.



Le « devoir de mémoire », celui de rappeler aux générations ce que fut le cataclysme fasciste et nazi, conduit en réalité très souvent à une mythification. Primo Levi l'a bien montré : appelé sur le tard à témoigner, après des années de silence contraint ou de prise de parole par le seul biais de la fiction, il voulait toujours s'en tenir à sa seule expérience. Or, il se trouvait prisonnier d'une « rhétorique de stylisation » fondée sur une profonde simplification. Jamais il ne lui fut possible dans ses interventions publiques de dire la réelle inhumanité des camps. Ce n'est pas autrement que par l'écriture qu'il dit et sa conviction que les seuls vrais témoins ne pouvaient être que ceux qui étaient morts, et combien les bourreaux réussissaient à faire en sorte que des déportés participassent à l'extermination d'autres déportés; qu'il décrivit la «zonegrise» qui comblait l'abysse entre les bourreaux et les victimes, celle où le nouvel arrivant au camp se heurtait au manque de solidarité des autres déportés arrivés avant lui. Au contraire, absolutisé dans la figure presque angélique de la victime par excellence, le témoin se voyait mis en demeure de répondre à des questions radicalement étrangères à son expérience : sur l'existence de Dieu, sur le Bien et le Mal - alors même que l'univers du camp, du Lager d'extermination se situe au-delà de cette opposition -, voire sur des conflits en cours ou sur la propension qu'a l'homme de faire du mal à son prochain. Au point que Primo Lcvi s'interrogeait, avant de se donner la mort, sur le devoir de vérité, différent du devoir de mémoire.



De fait, l'un et l'autre tournent en France à l'antagonisme. Le devoir de mémoire traduit combien la référence à Vichy peine à s'ancrer dans le cours normal de la mémoire nationale et ses modalités communes de fonctionnement. Ces modalités, l'historien Pierre Nora en a éclairé certaines dans son analyse des lieux de mémoire. À l'origine de la mémoire nationale en France, il y a l'ouvre éminemment idéologique - au sens d'élaboration, propagation et institution d'un système cohérent de valeurs - de la nr République qui visa à fonder en légitimité dans l'histoire nationale un régime proclamé presque par hasard en 1875. Il en résulta un lien singulier entre l'histoire, la mémoire et la nation : la HP République fit se confondre un régime et une nation, l'histoire - la vision dite scientifique, laïcisée parce que critique, reconstitution toujours reprise de ce que l'on appelle « le passé » -, et la mémoire - sacralité, vécue au présent perpétuel, de la commémoration de ce que certains (groupes, communautés, corpS) veulent, par le constant travail de l'oubli, de la réminiscence ou du transfert, retenir pour inventer une tradition ou forger leur identité. Ce fut le temps exceptionnel où, grâce à la scolarisation et au travail des maîtres, les « hussards noirs de la République », l'histoire scientifique devint le moule de la mémoire collective: elle se voulait l'institutrice de la nation par la rectification, l'approfondissement de cette tradition de mémoire, visant à ce que chaque citoyen, quelles que fussent ses origines familiales, régionales ou confessionnelles, s'identifiât à la République par l'intégration de sa filiation propre au grand récit historique national. L'histoire et la mémoire ne faisant alors qu'un, l'histoire était la mémoire vérifiée. Cette construction s'est délitée particulièrement au cours de ce dernier demi-siècle : du fait de « /'avènement de la société en lieu et place de la nation, la légitimation par le passé, donc par l'histoire, a cédé le pas à la légitimité par l'avenir. Le passé, on ne pouvait que le connaître et le vénérer, et la nation, la servir; l'avenir, il faut le préparer. Les trois termes ont repris leur autonomie. La nation n 'est plus un combat, mais une donnée; l'histoire est devenue une science sociale; et la mémoire un phénomène purement privé. L.a nation-mémoire aura été la dernière incarnation de l'histoire-mémoire ».



L'histoire, de fait, se heurte, dans son devoir de vérité, au devoir de mémoire. En rouvrant le dossier de la déportation des Juifs arrêtés par la police française à la demande de Vichy, elle contraint l'opinion et la République à reconnaître la dette contractée par la communauté nationale à l'égard de sa communauté juive comme des Juifs étrangers qui vivaient sur son territoire : ce n'était certes pas la République française, abolie par l'État français, qui procéda à la rafle du 16 juillet 1942, mais c'était, du fait de la continuité administrative, des policiers et de hauts fonctionnaires, tel René Bousquet, qui avaient servi sous la République troisième du nom, et qui serviraient, pour la plupart, la Quatrième. Cette reconnaissance, à laquelle procéda le président Jacques Chirac en juillet 1995, enterra une nouvelle fois le mythe gaulliste de « Vichy parenthèse dans l'histoire nationale », mais elle conduisit également à devoir penser ensemble toutes les dimensions des années noires : Vichy d'un côté, la Résistance de l'autre, la Collaboration assumée par des français, le refus opposé par d'autres.



L'histoire des années noires, et on mesure aujourd'hui que c'est la portée vraie de l'ouvrage d'Henry Rousso, connaît, toutes proportions gardées, les problèmes soulevés dans l'historiographie du nazisme par ce qu'à la suite de l'historien Martin Broszat, on appelle «l'historicisation - - la volonté de comprendre un événement de nature exceptionnelle dans la continuité d'une histoire nationale. L'historien allemand notait que, sorties de leur contexte historique d'origine à coup de sessions d'enseignement, des images d'Épinal assument peu à peu une existence propre et finissent pas être naïvement prises pour l'histoire réelle, surtout à la deuxième et troisième génération. En France, l'histoire et le devoir de mémoire se sont retrouvés dans la commémoration du Génocide, qui a conduit à créer de nouveaux lieux de mémoire de portée nationale : le Vel d'Hiv et sa rafle, désormais officiellement célébrée chaque 16 juillet ; la maison d'izieu, refuge de quarante-quatre petits enfants juifs et de sept adultes qui furent arrêtés par Klaus Barbie le 6 avril 1944 et déportés à Auschwitz où ils moururent. Très vite, pourtant, l'histoire a divergé d'avec le devoir de mémoire. La centralité du Génocide a conduit le devoir de mémoire à penser qu'au milieu de populations indifférentes qui auraient laissé faire s'étaient élevées quelques voix qui, tels des Justes, incarnaient les forces du Bien. On observa alors au début des années quatre-vingt-dix un paradoxal décalage. L'effondrement du mythe résistancialiste gaullo-communiste libérait un espace nouveau de recherches pour restituer aux héros de la Résistance leur exacte nature : celles d'hommes et de femmes qui, sans expérience préalable pour la plupart, ont plongé dans la clandestinité dont ils durent apprendre, dans le feu de l'action et au prix d'inévitables imprudences, les règles comme les moyens de déjouer les stratégies policières; ou qui reproduisirent leurs appartenances et réflexes politiques dans la clandestinité même au péril de l'unité combattante. L'histoire restitue, au cours de ces années, la Résistance dans sa pluralité constitutive - politique, sociale, intellectuelle, religieuse - jusqu'alors gommée par l'incarnation transféren-ticlle en la seule personne du général de Gaulle. La Résistance devient, par le devoir de vérité de l'historien, un processus historique; elle cesse d'être la posture morale posée par le devoir de mémoire. Au même moment, ce devoir, dans sa logique métaphysique des puissances du Bien et du Mal, requiert que la Résistance soit incarnée par des figures de preux - dont le cinéma, avec le film de Claude Berri Lucie Aubrac, offre un exemple poussé à ses limites les plus extrêmes, mêlant fiction et récit charriant des éléments historiques.



L'antagonisme entre devoir de vérité et devoir de mémoire est désormais réel. II porte sur la Résistance comme sur la réalité quotidienne des années noires. Les réactions à l'ouvrage, dû une fois encore à un historien étranger, Philippe Burrin, l'ont souligné. L'historien suisse s'est intéressé au plus près à la manière dont le peuple français, et notamment quelques grandes figures du Panthéon intellectuel de la Résistance, vécut pendant quatre ans au contact de l'Occupant. Il montre que si quelques-uns refusèrent, la majorité se plia et subit, par une accommodation de nécessité, de moindre mal, qui se paya souvent de compromis, voire de compromissions; d'autres, assez nombreux, recherchèrent une accommodation volontaire, faite de complaisance, voire de sympathie, pouvant aller jusqu'à l'entente. Loin d'une France sombrant, comme les héros de Vercors, dans Le Silence de la mer, loin de la dignité d'un Jean Guéhenno refusant de publier tant que son pays serait occupé, chacun, selon le sentiment de contrainte, l'intérêt matériel, la complaisance personnelle, la conviction ou la connivence idéologique, dut définir l'acceptable et l'inacceptable, le digne et l'indigne, le bon et le mauvais, selon l'image qu'il avait de lui-même et de ses intérêts, de son pays et de son devenir.



L'historicisation à terme débouche sur la mise en forme d'un nouveau récit historique de cette période. L'obsession de Vichy, quant à elle, n'est porteuse que du risque de s'épuiser dans le ressassement de l'horreur collective ou de l'héroïsme angé-liquc. Or, ce n'est que petit à petit que vient au jour ce qui la porte, la nourrit, la réactive. Poursuivant avec Éric Conan ses réflexions sur Un passé qui ne passe pas, alors qu'il est pourtant révolu, Henry Rousso conclut : « L'insupportable avec "Vichy", ce n 'est pas tant la collaboration ou le crime politique organisé que ce qui fut au fondement même de l'idéologie pétainiste et qui eut, un temps, les faveurs du plus grand nombre : la volonté de mettre un peuple tout entier hors de la guerre et le cours de l'histoire entre parenthèses. » Cet insupportable, le réfèrent obsessionnel à Vichy, tout à la dénonciation de la collaboration ou de la participation à la « solution finale », oublie que le cours du monde le plus immédiat pourra un jour lui en tenir débit : « Cette tentation n 'appartientpas seulement au passé : elle est constante - et les Français n'en ont en rien l'apanage. Il suffit, entre deux documentaires sur le Débarquement et la Libération, de s'interroger sur le sens de ces images lointaines venues du Rwanda ou de Bosnie, et d'imaginer ce que nous diront les générations futures. Files ne parleront pas de Munich ou de Vichy. Mais de Kigali et de Sarajevo. C 'est cela qui rend le souvenir de l'Occupation si obsédant: il est le reflet permanent non pas de "nos" crimes, commis toujours par une minorité, mais de notre indifférence et de la difficulté de rompre, comme le firent naguère les premiers Résistants. »






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