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Flaubert et Baudelaire en procès






Un an, jour pour jour, après le coup d'État du 2 Décembre, et après un plébiscite favorable, le prince-président rétablit l'Empire, le 2 décembre 1852, et devient Napoléon III. La dictature instaurée, loin d'être républicaine et de combler les voux d'Auguste Comte, se fige sous les traits d'un régime autoritaire, répressif, appuyé sur l'armée, la police et l'Église catholique. Karl Marx analysant Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, en fait un retour de l'État « à sa forme la plus ancienne, à la domination impudente et brutale du sabre et du goupillon ' ». Pourtant, ce pouvoir césarien bénéficie de la faveur populaire puisque le plébiscite des 21 et 22 décembre 1851 a ratifié le coup d'État. A la question : « Le peuple français veut le maintien de Louis Napoléon Bonaparte et lui délègue les pouvoirs pour établir une Constitution sur les bases proposées par sa proclamation », 7 339 216 électeurs ont dit « oui », et seulement 646 737 « non ».





Dans les mois qui suivent, la Constitution, qui reconnaît dans son préambule « les grands principes proclamés en 1789 », donne au prince Louis Napoléon Bonaparte, président de la République, le pouvoir exécutif pour 10 ans. Trois assemblées composent le pouvoir législatif: un Sénat comprenant des membres de droit et des membres nommés par le président ; un Corps législatif, élu au suffrage universel, qui vote les projets de loi et les impôts ; un Conseil d'État, nommé et révocable par le chef du gouvernement, qui est chargé de rédiger les projets de loi soumis au président de la République. Le rétablissement de l'Empire, l'année suivante, est préparé par un « voyage d'interrogation » de Louis Napoléon Bonaparte à travers le pays, et au cours duquel les préfets sont priés de faire crier « Vive l'Empereur ! ». Les 21-22 novembre, un nouveau plébiscite confirme le changement de régime : 7 824 000 oui, 253 000 non (2 millions d'abstentionS). La fraude est avérée, mais elle ne peut expliquer à elle seule le ralliement massif des Français.

Fils du roi Louis de Hollande, frère de Napoléon Ier, et de la reine Hortense, fille de Joséphine, Napoléon III a été un éternel comploteur. A Strasbourg, en 1836, puis à Boulogne, en 1840, cet ancien carbonaro a tenté de faire un coup de force pour prendre le pouvoir, ce qui lui vaut d'être enfermé au fort de Ham, d'où il s'échappa en 1846. Il revient en France au lendemain de la révolution de Février, pour se faire élire à l'Assemblée constituante. Secret, taciturne, tripotant sans cesse sa moustache, cet entêté sait pourtant ce qu'il veut. Auteur de VExtinction du paupérisme, où il s'emploie à trouver, à son tour, une solution à la question sociale, il a aussi composé une Vie de César : deux orientations qui indiquent la tendance. Il veut être l'élu du peuple, mais aussi réduire le pouvoir des assemblées. Au lendemain du coup d'État, il a quarante-cinq ans. Il bénéficie de l'anesthésie du prolétariat parisien, d'une sorte d'accord tacite des couches ouvrières, qui n'ont plus foi en la République depuis les journées de Juin. Mais il doit affronter des résistances dans les rangs républicains, en province, dans le Midi surtout : la répression policière inaugure la dictature plébiscitaire.



L'état de siège décrété dans 32 départements, les arrestations (plus de 26 000 personnes détenues ou poursuivieS), les déportations (à Cayenne, en Algérie principalemenT), les expulsions (vers la Belgique, la Suisse, l'Espagne, l'AngleterrE), les internements, les soumissions à la surveillance, autant de faits qui caractérisent le nouveau régime, et qui ne lui seront jamais pardonnes par les républicains. La Révolution de 1789 avait provoqué l'« Émigration » ; le coup d'État du 2 Décembre a inventé la « Proscription ». En sont victimes, outre Victor Hugo, le plus illustre, Edgar Quinet, Victor Schoelcher, Pierre Leroux, Louis Blanc, Armand Barbes, Emile de Girardin. Lorsque, en 1859, Napoléon III fera proclamer l'amnistie, beaucoup de proscrits, réclamés par leur famille, souffrant du mal du pays, rentreront. D'autres refuseront. Edgar Quinet déclarera : « Je ne suis ni un accusé ni un condamné, je suis un proscrit. J'ai été arraché de mon pays par la force, pour être resté fidèle à la loi, au mandat que je tenais de mes concitoyens. Ceux qui ont besoin d'être amnistiés, ce ne sont pas les défenseurs des lois, ce sont ceux qui les ont renversées2. »

Certains écrivains se rallient sans vergogne au coup d'État. Parmi eux, il convient d'évoquer Prosper Mérimée, auteur de théâtre, historien, atteignant la gloire par son art de la nouvelle (Mateo Falcone, ColombA), auteur de Carmen, qui deviendra plus tard opéra grâce à Bizet. Lié d'amitié avec la comtesse de Montijo, mère d'Eugénie la future impératrice, inspecteur général des Monuments historiques, membre de l'Académie française, à la fois très anticlérical et très conservateur, Mérimée se félicite du changement de régime. Il écrit à un ami le 10 décembre 1851 : « Nos rouges ont reçu une raclée solide et les badauds quelques éclaboussurcs qui les obligeront à l'avenir à se tenir tranquilles chez eux3. » Le 15 du même mois : « La raclée a d'ailleurs été vigoureuse et peut compter comme une revanche de 1848. Il faut espérer qu'on s'en souviendra. [...] Je ne connais rien de plus affligeant que ce pauvre pays si fier de sa civilisation, et dans lequel on brûle à petit feu des gendarmes, on viole des religieuses [?], et on tue des gens qui ont des redingotes noires, le tout sous prétexte de politique. Un de mes amis, homme mal embouché, disait qu'il était affligé de voir tant de morceaux de merde habillés en hommes se promener dans les rues de son pays4. » Ces bonnes dispositions valent à Mérimée d'être promu officier de la Légion d'honneur par décret du 21 janvier 1852.



Au même rang des ralliés, on ne saurait oublier Sainte-Beuve : « Comprenez-moi bien, dit-il à un ami, je ne suis point bonapartiste ; ce n'est point par fétichisme, ni enthousiasme, que je me range à eux, c'est par raison : il est l'élu du suffrage universel ; et nous avons besoin d'un gouvernement fort et stable5. » La carrière de Sainte-Beuve en est avantagée. Du Constitutionnel, il transporte son feuilleton des Lundis au Moniteur universel, le journal officiel, expliquant à son correspondant Charles Lacretelle : « Tout journal, en ce temps-ci, étant sous la main du Gouvernement, mieux vaut être avec le gouvernement même, surtout quand on lui a obligation, comme je crois que nous le devons, du calme qui nous permet de continuer notre littérature6. » Fin 1854, il obtient une chaire de poésie latine au Collège de France. La suite est moins heureuse, il est vrai. Sa leçon inaugurale, donnée le 9 mars 1855, est abondamment chahutée. Il se rebiffe : « Vous déshonorez la jeunesse française ! » La réponse fuse : « Elle respecte les vaincus. Vous, vous déshonorez la poésie. Vous n'êtes qu'un historiographe du Moniteur ! » L'irruption dans la salle d'une vingtaine de sergents de ville est nécessaire à la poursuite de la leçon7. Mais la deuxième leçon, cinq jours plus tard, est interrompue dès les premiers mots. Sainte-Beuve, piètre orateur, ne sait affronter la jeunesse des écoles qui le hue, et préfère offrir sa démission au ministre Fortoul, en invoquant des raisons de santé8. En compensation, il obtiendra un poste de maître de conférences à l'École normale supérieure.



Victor Hugo, lui, réfugié à Jersey après un séjour à Bruxelles, s'impose tout de suite comme la grande voix de la Proscription. Dès 1852, il fait paraître Napoléon le Petit, violent pamphlet par lequel il flétrit l'homme du coup d'Etat : « Louis Bonaparte a fait plus que tuer les personnes, il a amoindri les âmes ; il a rapetissé le cour des citoyens. Il faut être de la race des indomptables et des invincibles pour persévérer à cette heure dans l'âpre voie du renoncement et du devoir. Je ne sais quelle gangrène de prospérité matérielle menace de faire tomber l'honnêteté publique en pourriture. Oh ! quel bonheur d'être banni, d'être tombé, d'être ruiné, n'est-ce pas, braves ouvriers ? n'est-ce pas, dignes paysans, chassés de France, et qui n'avez pas d'asile, et qui n'avez pas de souliers ? Quel bonheur de manger du pain noir, de coucher sur un matelas jeté à terre, d'avoir les coudes percés, d'être hors de tout cela, et à ceux qui vous disent : vous êtes français ! de répondre : je suis proscrit9 ! » L'année suivante, Hugo publie Les Châtiments, devenus vite la bible des collégiens, comme en témoignera, parmi d'autres, Ernest Lavisse, alors élève au lycée Charlemagne : « Victor Hugo fut notre grand maître en Républiquel0. »

Certains ont choisi l'exil intérieur, c'est le cas de Michelet. La nouvelle suspension de son cours en mars 1851 avait provoqué une manifestation d'étudiants. Daumier avait composé à l'occasion une lithographie pour Le Charivari (28 marS) intitulée « Le Révérend Père capucin Gorenflot se chargeant de professer au Collège de France un cours d'histoire en remplacement de M. Michelet ». On voyait le moine s'agiter devant les bancs vides d'un amphithéâtre, peuplé d'un seul huissier endormi. Le coup d'État, qu'il désapprouve avec force, aggrave encore la position de Michelet. Le 12 avril 1852, Quinet (en exiL), Mickiewicz et lui-même voient leurs chaires au Collège de France supprimées. Refusant de prêter serment, Michelet, de plus, doit renoncer à son poste aux Archives, qu'il quitte en juin. Il ne vivra plus que de ses livres.



Tocqueville, arrêté un moment au lendemain du 2 Décembre, pour avoir été des députés protestataires, réagit en démocrate. C'est en tant que conseiller général qu'il refuse de prêter serment à l'usurpateur; il ne se représentera pas aux élections. Plus tard, Napoléon III le fera sonder en vue de lui offrir le portefeuille des Affaires étrangères, mais Tocqueville restera sur ses positions. C'en est fini de sa carrière politique ; il se consacre désormais à sa dernière ouvre, L'Ancien Régime et la Révolution, restée inachevée à sa mort, en 1859.

Une des rares manières de manifester leur opposition, pour ceux qui sont restés en France, est de tirer parti, comme sous la Restauration, des obsèques des grandes figures républicaines. Le 13 mars 1853, l'enterrement de Mme Raspail, morte à Doullens où son mari avait été enfermé à la suite de la journée du 15 mai 1848, un immense cortège d'ouvriers - on en dénombre 25 000 - suit son cercueil, sous la surveillance de la police. Le 5 octobre de la même année ont lieu les funérailles de François Arago, ancien professeur à Polytechnique, ancien ministre du Gouvernement provisoire de 1848, qui a refusé de prêter serment après le 2 Décembre comme directeur de l'Observatoire (« L'astronomie libre est presque aussi dangereuse que la presse libre », ironise Hugo dans Napoléon le PetiT). Le gouvernement décide de dissoudre la manifestation républicaine sous les flots des hommages officiels (assortis d'un formidable déploiement de forces policièreS), ce qui n'empêche pas une manifestation, vite dispersée. Le 1er mars 1854, les obsèques civiles de Félicité Lamennais, qui a demandé que son corps soit « porté directement au cimetière sans être présenté à aucune église », ont lieu au lever du jour sur une décision gouvernementale, précaution qui ne dissuade guère une foule d'ouvriers derrière le cercueil, refoulés par le service d'ordre, mais réussissant à pénétrer au Père-Lachaise, et faisant retentir aux abords du cimetière les couplets de La Marseillaise. Le 9 janvier 1856, nouveaux incidents à l'enterrement du sculpteur David d'Angers, ancien membre de la Constituante, rentré d'exil grâce à l'intervention de Béranger. La présence de celui-ci aux obsèques provoque des acclamations aux cris de « Vive la République " ! ».



Piètre exutoire aux mécontentements ! La dictature napoléonienne verrouille toute opposition. Appuyé sur une administration aux ordres, dont les préfets et les procureurs généraux se font les agents zélés, le régime impérial a renoué avec la censure et la surveillance de la presse. Par le décret du 17 février 1852, les journaux sont soumis à des mesures préventives (autorisation préalable, cautionnement, obligation d'insérer les communiqués du gouvernement, timbre de 5 centimes par exemplairE) autant qu'à des mesures répressives : outre que les délits sont jugés par un tribunal correctionnel et non plus aux assises (une justice plus sévèrE), on instaure la procédure de l'avertissement confiée à Paris au ministre de la Police et, en province, aux préfets. Après deux avertissements, le journal est suspendu pendant 2 mois ; en cas de récidive, c'est la suppression définitive. Le moyen, habile, entraîne l'autocensure dans toutes les feuilles. Sur environ 500 journaux qui paraissent dans la capitale, seulement une quarantaine abordent les questions politiques.



Le régime impérial à ses débuts est aussi un régime d'ordre moral. Jamais l'alliance du sabre et du goupillon, comme l'écrit Marx, n'a été aussi serrée en France que dans ces premières années du Second Empire. Sous la Restauration même, l'alliance du Trône et de l'Autel était atténuée par la menace de l'opposition libérale. Entre Napoléon III et Pie IX, un système d'échanges s'est établi dès la Seconde République, lorsque le prince-président, en accord avec la majorité réactionnaire de l'Assemblée, a rétabli le pape, en 1849, dans ses États, avant d'appuyer, l'année suivante, la loi Falloux, si favorable à l'école catholique. Les catholiques en ont su gré au restaurateur de l'Empire. Du libéral Montalembert à l'intransigeant Veuillot, de plus en plus influent à L'Univers, ce n'est qu'un cri d'approbation. Le pape lui-même a donné son « entière adhésion » au coup d'Etat. Dès lors, la bienveillance de l'Empire à l'égard de l'Église ne se démentira plus jusqu'à la crise romaine de 1859. Le budget du culte passe de 39 millions de francs en 1848 à 64 millions en 1859. Les cardinaux sont sénateurs de droit ; les traitements des évêques, vicaires généraux et chanoines sont substantiellement relevés ; une douzaine de diocèses nouveaux voient le jour ; les congrégations masculines et féminines sont favorisées par un décret-loi du 31 janvier 1852, qui en facilite l'autorisation.

Le poids de l'Église se fait sentir sur la société. Napoléon HI n'est pas croyant, mais donne tous les signes extérieurs de sa fidélité au catholicisme. Son mariage avec Eugénie de Montijo, à la fin janvier 1853, ne peut que l'encourager dans cette attitude. Malgré ses décolletés et ses maquillages (elle choque en soulignant ses yeux au crayon noiR), malgré une amitié qu'elle et sa mère gardent à Mérimée, notoirement athée, Eugénie s'affiche en catholique espagnole, avec ce que cela entend de préjugés et de cléricalisme. C'est dans ce climat qu'il faut replacer les procès qui sont intentés, en la même année 1857, à Gustave Flaubert et à Charles Baudelaire, pour des écrits jugés immoraux.



Avant eux, dès la fin de 1852, les frères Goncourt ont été traduits devant la 6e chambre correctionnelle pour un article du Paris (un quotidien littéraire lancé en octobrE) en date du 15 décembre 1852. Accusés de corrompre les mours et d'inciter à la débauche, ils s'en tirent avec un blâme, le 6 février 1853 l2. En février 1856 est condamné à 3 mois d'emprisonnement et à 500 francs d'amende Xavier de Montepin pour outrage à la morale publique et aux bonnes mours via son roman Les Filles de plâtre, paru l'année précédente. Et 500 francs d'amende de surcroît à l'éditeur. Et à l'imprimeur qui doit procéder à la destruction de l'ouvrage.

En 1856, Gustave Flaubert a achevé Madame Bovary, roman auquel il s'est attelé en décembre 1851, au retour de son voyage en Egypte en compagnie de son ami de jeunesse Maxime Du Camp. Un défi, ce roman-là ! Pour canaliser son exubérance romantique, trop visible dans La Tentation de saint Antoine qui, encore inédite, leur avait déplu, ses amis Bouilhet et Du Camp suggèrent à Flaubert de faire le récit d'un fait divers. Au prix d'un effort épuisant, pendant plusieurs années, de cris de douleur que lui arrache un travail « sans joie », Flaubert produit un chef-d'ouvre d'art et de vérité. S'étant inspiré de l'histoire de Delphine Couturier, mariée à l'officier de santé Delamare, et habitant le bourg normand de Ry, Flaubert scandalise en laissant accroire qu'Emma, son héroïne, cette femme déréglée, pourrait être représentative : n'a-t-il pas sous-titré son roman : « Mours de Province » ? Les Goncourt, à ce sujet, ont rapporté dans leur Journal un mot devenu célèbre de Mgr Dupanloup : « Un chef-d'ouvre, oui, un chef-d'ouvre, pour ceux qui ont confessé en province l3. » Flaubert lui-même constate : « Ma pauvre Bovary sans doute souffre et pleure dans vingt mille villages de France à la fois, à cette heure même. » Au-delà des passages jugés licencieux du livre, la censure n'admet pas cette généralisation possible de Mme Bovary, jeune femme évaporée, mal mariée, éperdue d'ennui, se livrant à des amants sans scrupule, et abrégeant son désespoir par le suicide. Dénonçant implacablement le contrôle social, l'opinion des autres, le jugement du voisin, les commérages du petit bourg, le regard pesant du village, Flaubert se fait sociologue, ou historien. Quand le clerc de notaire Léon accompagne Mme Bovary chez la nourrice de son enfant : « Dès le soir, cela fut connu dans Yonville et Mme Tuvache, la femme du notaire, déclara devant sa servante que Mmc Bovary se compromettait. » Ce procès est aussi celui du mariage, le mariage sans amour où les jeunes filles croient obtenir leur liberté et qui se révèle une autre prison domestique. Roman désespéré aussi, nourri des propres désillusions de l'auteur (« Madame Bovary, c'est moi ! »), du choc entre le rêve romantique et la réalité. Le livre, certes, n'était guère édifiant : « Rien... ne valait la peine d'une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu'une irréalisable envie d'une volupté plus haute. »



Le 1er juin 1856, Flaubert annonce à son ami Louis Bouilhet qu'il vient d'expédier le manuscrit de son roman à Maxime Du Camp. Celui-ci dirige la Revue de Paris depuis novembre 1851, avec Léon Laurent-Pichat, poète et journaliste : c'est tout naturellement dans cette revue que Madame Bovary doit paraître en feuilleton. Pressentiment ? Dans cette même lettre, Flaubert s'inquiète d'un éventuel recul de « ces gaillards-là », ajoutant : « Car je ne te cache point, cher vieux, que j'ai maintenant grande envie de me voir imprimé et le plus promptemenl possible15. » Après lecture du manuscrit, les deux directeurs de la revue, pris d'inquiétude, demandent à Flaubert des corrections. De mauvaise grâce, celui-ci s'exécute, mais pas suffisamment au gré de Du Camp et de Laurent-Pichat. La publication est retardée. Le 14 juillet, Maxime écrit à Gustave : «J'ai remis ton livre à Laurent sans faire autre chose que de le lui recommander chaudement, nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie. Le conseil qu'il te donne est bon, et je dirai même qu'il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue ; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l'entendras, cela te regarde. » 11 faut élaguer. Cette fois, Flaubert résiste, consentant seulement à quelques suppressions, mais obtenant en échange une note à insérer dans la Revue de Paris, où le début du roman est publié le 1er octobre. Flaubert écrit le lendemain à Laurent-Pichat : « Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu'à vous sauter le cour ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j'ai la vie ordinaire en exécration. Je m'en suis toujours, personnellement, écarté autant que j'ai pu. Mais esthétiquement j'ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d'une manière héroïque, j'entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout... » Le 15 décembre, on peut lire dans la revue : « Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du nouveau numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non pas un ensemble '7. » Ce que les directeurs de la revue ont jugé avisé, c'est de supprimer le passage du fiacre, l'épisode où Emma se donne à Rodolphe.



Quelques jours plus tard, Flaubert reçoit une lettre d'une inconnue, Mlle Leroyer de Chantepie, elle-même romancière : « Abonnée et lectrice assidue de la Revue de Paris, j'y lis depuis sa première publication votre drame si saisissant de vérité, intitulé Madame Bovary. J'ai vu d'abord que vous aviez écrit un chef-d'ouvre de naturel et de vérité. Oui, ce sont bien les mours de province où je suis née, où j'ai passé ma vie. C'est vous dire. Monsieur, si j'ai compris les tristesses, les ennuis, les misères de cette pauvre dame Bovary. [...] Non, cette histoire n'est pas une fiction, c'est une vérité, cette femme a existé, vous avez dû assister à sa vie, à sa mort, à ses souffrances... » Cette lettre reflète le succès de la publication et suggère le danger qu'elle représente : Madame Bovary est si criante de vérité qu'on commence en haut lieu à s'en inquiéter. Le 31 décembre, Flaubert écrit à l'un de ses correspondants que son roman est accusé d'attenter aux bonnes mours et à la religion: «J'ai passé devant le juge d'instruction et il est fort probable que je vais figurer en police correctionnelle. [...] Je suis un prétexte. On veut démolir la Revue de Paris, et on me prend pour cogner dessus. » Sous la menace d'une inculpation, il demande à son frère Achille son entremise : « Il faut qu'on sache au Ministère de l'Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s'appelle une famille, c'est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu'en m'attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J'attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministère de l'Intérieur18. » Gustave compte sur le renom de leur père défunt, le grand chirurgien, dont la mémoire est vivace chez les Rouen-nais - à quoi les pouvoirs publics ne devraient pas être insensibles. En même temps, Flaubert, qui s'attend à des poursuites, consulte un avocat, Me Senard, un ami de la famille, et lui confie sa cause. De fait, Flaubert est renvoyé en police correctionnelle, avec Laurent-Pichat, éditeur, et Pillet, imprimeur de la Revue de Paris. Assignation prévue pour le 24 janvier 1857. Le bon côté de la médaille est que Flaubert est sous les feux de l'actualité : « Dans tout cela, écrit-il à son frère le 16 janvier, la Bovary continue son succès ; il devient corsé, tout le monde l'a lue, la lit ou veut la lire. »



Le 29 janvier, Flaubert honore de sa présence « le banc des escrocs, sixième chambre correctionnelle, dix heures du matin ». Il ne compte sur « aucune justice », mais se réjouit que l'affaire lui ait attiré tant de sympathies et de lecteurs. Le réquisitoire est confié au substitut Pinard (on saura plus tard que ce Prudhomme en robe rouge écrit des ouvrages licencieux, ce qui en dit long sur les mours de l'Empire autoritairE) ; il requiert contre lui deux ans de prison, au nom de la « décence publique ». Senard, dans sa plaidoirie, défend l'artiste, la famille Flaubert, lit une lettre de Lamartine à l'auteur (« Il est déjà regrettable qu'on se soit mépris sur le caractère de votre ouvre et qu'on ait ordonné de la poursuivre, mais il n'est pas possible, pour l'honneur de notre pays et de notre époque, qu'il se trouve un tribunal pour vous condamner»). Quelques jours avant le procès, Flaubert a en effet rencontré Lamartine, d'où un entretien chaleureux : « Je n'aurais jamais cru, écrit Flaubert à son frère, que le chantre d'Elvire se passionnât pour Homais ! » Le 30 janvier, toujours à son frère, Flaubert rend compte de manière jubilatoire du procès et de la plaidoirie « splendide » de Senard : « Tout le temps de la plaidoirie, le père Senard m'a posé comme un grand homme et a traité mon livre de chef-d'ouvre. On en a lu le tiers à peu près. Il a joliment fait valoir l'approbation de Lamartine ! Voici une de ses phrases : "Vous lui devez non seulement un acquittement, mais des excuses". » Oui, une « crâne journée »! Le 7 février, les prévenus sont acquittés. Flaubert s'en tire avec un blâme.



Le procès a lancé Gustave Flaubert, jusque-là inconnu. En avril, quand Madame Bovary paraît en volume chez Michel Lévy, tout le monde en parle. Certains l'étrillent : « indécent », « sans originalité », L'Univers va jusqu'à regretter l'acquittement du romancier et demander que Sainte-Beuve soit chassé du Moniteur, journal officiel du régime, pour avoir fait l'éloge d'un ouvrage « envahi par l'ordure ». Flaubert, cependant, bénéficiera d'un autre hommage, celui de Barbey d'Aurevilly, dans Le Pays du 6 octobre 1857. Succès éclatant, rapide et mérité, écrit-il en substance. On sent sous sa plume des résistances idéalistes : un livre « sans tendresse, sans idéalité, sans poésie... », car Barbey est frappé par le fait que Flaubert décrit sans juger, sans commenter, comme indifférent à ce qu'il écrit. Mais il loue l'auteur de n'avoir pas été pressé, d'avoir su attendre son heure : « Nous croyons beaucoup à ces hommes qui ont mis la main sur leurs facultés et qui les ont forcées à se taire longtemps. Le Silence est père de la Pensée. » Le complimentant sur sa langue, « colorée, brillante, étincelante et d'une précision presque scientifique », Barbey, en dépit de ses réserves, lui assène ce jugement : « M. Gustave Flaubert est de la véritable race des romanciers ; c'est un observateur plus occupé des autres que de lui-même. Ayant vécu en province longtemps, il y a trouvé plus en relief qu'à Paris, où il existe aussi, mais moins complet, un genre de femmes oublié par Balzac, qu'il s'est mis à peindre avec un détail infini, dans une étude consommée. »



L'année 1857 est celle des élections législatives. Le suffrage universel a été rétabli par le coup d'État, mais il est sérieusement contrôlé : réunions interdites, presse surveillée (Le Siècle reçoit un avertissement « pour excitation des esprits avant les élections »), candidatures officielles... Légitimistes et orléanistes préférant s'abstenir, seuls les républicains portent le drapeau de l'opposition. Us obtiennent finalement 5 sièges : 4 à Paris, pour Jules Favre, Emile Ollivier, Ernest Picard, Alfred Darimon, un à Lyon, le Dr Hénon. C'est peu, mais les grandes villes ont représenté un foyer d'opposition. Inquiétant ! Là-dessus survient, le 16 juillet, la mort de Béranger. Le pouvoir craignant alors que ce ne soit l'occasion d'une manifestation, voire d'une émeute, décide de s'accaparer la dépouille du chansonnier. On le bombarde poète national : ses funérailles incombent à l'Etat. Prosper Mérimée décrit la cérémonie : « Nous avons enterré hier le pauvre Béranger qui depuis un mois souffrait horriblement. Les 'démocrates qui, depuis leur succès dans les élections de Paris, ont repris du cour au ventre avaient essayé de profiter de l'occasion pour faire une manifestation ou quelque chose de plus. Us avaient convoqué pour l'enterrement le ban et l'arrière-ban. Mais l'affaire n'a pas tourné comme ils l'espéraient. L'Empereur, qui aimait Béranger, et qui doit à ses chansons sur son oncle une partie de sa popularité, s'est chargé des funérailles qui ont eu lieu avec beaucoup de pompe, c'est-à-dire avec beaucoup de sergents de ville et de soldats. Tout s'est passé tranquillement. Mais les figures et les blouses qui fourmillaient dans les rues rappelaient les vilaines journées de 1848 et donnaient à penser pour l'avenir20. »

Le pouvoir ne désarme pas. Ce même été 1857, c'est Charles Baudelaire qui est traduit à son tour en correctionnelle pour ses Fleurs du mal, mises en vente depuis le 25 juin, attaquées dans Le Figaro pour leur « immoralité » le 5 juillet, et provoquant deux jours plus tard une information du Parquet contre l'auteur et la saisie du livre. Baudelaire, qui vient d'être récompensé pour sa traduction des Histoires extraordinaires d'Edgar Poe par une indemnité de 200 francs de la part du ministère de l'Instruction publique, s'étonne du mauvais coup, s'adresse au ministre d'État Achille Fould, pour lui demander « avec candeur » sa protection, en se réclamant aussi du soutien de Sainte-Beuve et de Mérimée. Celui-ci n'est pas vraiment enthousiaste, si l'on en juge par la lettre qu'il adresse à Mmede La Rochejaquelein, le 29 août : « Je n'ai fait aucune démarche pour empêcher de brûler le poète dont vous me parlez, sinon de dire à un ministre qu'il faudrait mieux en brûler d'autres d'abord. Je pense que vous parlez d'un livre intitulé : Fleurs du mal, livre très médiocre, nullement dangereux, où il y a quelques étincelles de poésie, comme il peut y en avoir dans un pauvre garçon qui ne connaît pas la vie et qui en est las parce qu'une grisette l'a trompé. Je ne connais pas l'auteur, mais je parierais qu'il est niais et honnête ; voilà pourquoi je voudrais qu'on ne le brûlât pas21. » Sainte-Beuve auquel Baudelaire demande l'autorisation de citer un accusé de réception (du reste mi-figue mi-raisiN) des Fleurs du mal se rétracte22 : son article consacré à Madame Bovary dans Le Moniteur a été jugé d'une indulgence coupable pour l'immoralité. Guignant un poste de sénateur, il ne tient pas à courir le moindre risque pour la défense d'un poète qu'il dédaigne.



Baudelaire comparaît devant le substitut qui a requis contre Flaubert, Pierre-Ernest Pinard, qui incrimine 13 pièces (sur 100) des Fleurs du mal. Les unes, pour atteinte à la morale religieuse : 1. « Le reniement de Saint-Pierre » (« Prend parti pour le reniement contre Jésus »). - 2. « Abel et Caïn » (« Prend parti pour Caïn contre Abel »). - 3. « Les litanies de Satan » (« Invoque Satan à rencontre des saints »). - 4. « Le vin de l'assassin » (« Je m'en moque comme de Dieu, du Diable ou de la Sainte-Table »). Pour atteinte à la morale publique : 5. « Les bijoux » (« La femme nue essayant des poses devant l'amant fasciné »). - 6. « Sed non gratia » (« La mégère libertine qui verse trop de flammes, et qu'on ne peut, comme le Styx, embrasser neuf fois »). - 7. « Le Léthé » (« La vierge folle, dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent le Léthé »). - 8. « A celle qui est trop gaie » (« Dont l'amant châtie la chair joyeuse, en lui ouvrant des lèvres nouvelles »). - 9. « Le beau navire » (« Où la femme est décrite avec la gorge triomphante, provocante, bouclier armé de pointes roses, tandis que les jambes, sous les volants qu'elles chassent, tourmentent les désirs et les agacent». - 10. « La mendiante rousse » (« Dont les nouds mal attachés dévoilent le sein tout nouvelet, et dont les bras, pour la déshabiller, se font prier, en chassant les doigts lutins »). - 11. « Lesbos » (« Où les filles aux yeux doux, de leur corps amoureuses, caressent les fruits mûrs de leur nubi-lité ». - 12. « Les femmes damnées » (« Ou les Tribades »). - 13. « Les métamorphoses » (« Où la Femme Vampire, étouffant un homme en ses bras veloutés, abandonne aux morsures son buste sur les matelas qui se pâment d'émoi, au point que les anges impuissants se damneraient pour elle»).



Pourquoi Flaubert a-t-il été épargné et Baudelaire condamné ? L'auteur des Fleurs du mal ne dispose pas de la même honorabilité que celui de Madame Bovary. Charles n'a ni les rentes ni la position sociale de Gustave, et qu'un conseil de tutelle en guise de famille. De surcroît, son passé républicain ne plaide pas en sa faveur : on sait qu'il a fait le coup de feu en 1848, moins par conviction politique que par «goût de la vengeance » et « plaisir naturel de la démolition ». Son avocat, Chaix d'Est-Ange ne manque pas d'intelligence, mais, fort jeune, il n'est que le fils de son père, autrement connu.

Le 25 août, Baudelaire apprend à Flaubert l'issue du procès : 300 francs d'amende, 200 pour les éditeurs. L'outrage à la morale religieuse n'a pas été retenu, mais 6 poèmes sont condamnés pour outrage à la morale publique et aux bonnes mours - « Les bijoux », « Le Léthé », « A celle qui est trop gaie », « Lesbos », « Les femmes damnées » et « Les métamorphoses ». Flaubert et Baudelaire, grâce à un ami commun. Théophile Gautier, se sont rencontrés pendant l'hiver 1856-1857. Le 13 juillet, le « solitaire de Croisset » accuse réception à Baudelaire des Fleurs du mal, avec ce mot enthousiaste : « Vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre. » Le 18 octobre, Baudelaire public dans L'Artiste un article sur Madame Bovary, dans lequel il se fait le vengeur de Flaubert (et en même temps son propre vengeuR) face aux inquisiteurs littéraires : « Puisque j'ai prononcé ce mot splendide, la Justice, qu'il me soit permis, - comme aussi bien cela m'est agréable, - de remercier la magistrature française de l'éclatant exemple d'impartialité et de bon goût qu'elle a donné dans cette circonstance. Sollicitée par un zèle aveugle et trop véhément pour la morale, par un esprit qui se trompait de terrain, - placée en face d'un roman, ouvre d'un écrivain inconnu la veille, - un roman, et quel roman ! le plus impartial, le plus loyal, - un champ, banal comme tous les champs, flagellé, trempé, comme la nature elle-même, par tous les vents et tous les orages, - la magistrature, dis-je, s'est montrée loyale et impartiale comme le livre qui était poussé devant elle en holocauste. » Même, ajoute Baudelaire - et ceci traite de son cas, s'applique évidemment aux Fleurs du mal -, même si les magistrats y avaient trouvé quelque chose à reprocher, « ils l'auraient néanmoins amnistié, en faveur et en reconnaissance de la beauté dont il [le livre] est revêtu ». Il ajoute, plus explicite encore : « En somme, on peut dire que cet arrêt, par sa haute tendance poétique, fut définitif ; que gain de cause a été donné à la Muse, et que tous les écrivains, tous ceux du moins dignes de ce nom, ont été acquittés dans la personne de M. Gustave Flaubert. »



A court d'argent, multipliant les signatures de billets à ordre, Baudelaire se décide à s'adresser à l'impératrice, par une lettre du 6 novembre : « Je dois dire que j'ai été traité par la Justice avec une courtoisie admirable, et que les termes mêmes du jugement impliquent la reconnaissance de mes hautes et pures intentions. Mais l'amende, grossie de frais inintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poètes, et, encouragé par tant de preuves d'estime que j'ai reçues d'amis si haut placés, et en même temps persuadé que le Cour de l'Impératrice est ouvert à la pitié pour toutes les tribulations, les spirituelles comme les matérielles, j'ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la toute gracieuse bonté de Votre Majesté et de la prier d'intervenir pour moi auprès de M. le ministre de la Justice. » Respectueuse requête qui ne paraît pas avoir été inutile puisque, le 20 janvier suivant, l'amende est réduite par le ministre de la Justice, Royer, de 300 à 50 francs, après avis favorable de Chaix d'Est-Ange, père de l'avocat de Baudelaire.



La Justice impériale, en condamnant Baudelaire, en avait fait un poète maudit - c'était, comme le lui dit Victor Hugo, une «décoration25». Deux ans plus tard, dans une lettre à l'exilé, Baudelaire y revient : « Je me rappelle que vous m'envoyâtes, lors de cette publication [Les Fleurs du mal], un singulier compliment sur ma flétrissure que vous définissiez une décoration. Je ne compris pas très bien, parce que j'étais encore en proie à la colère causée par la perte de temps et d'argent. Mais aujourd'hui, Monsieur, je comprends très bien. Je me trouve fort à l'aise sous ma flétrissure, et je sais que désormais, dans quelque genre de littérature que je me répande, je resterai un monstre et un loup-garou26. »

L'interdit frappant Les Fleurs du mal demeure. Il faudra attendre une loi de septembre 1946, «ouvrant un recours en révision contre les condamnations prononcées pour outrages aux bonnes mours commis par la voie du livre » - loi visant en fait les poèmes interdits de Baudelaire -, pour que la Cour de cassation, le 23 mai 1949, en finisse avec la décision de 1857 « comme déjà cassée par le jugement des lettrés et par l'arrêt de la postérité».



La répression, en 1857, se poursuit. Le procès de Baudelaire n'est pas encore achevé qu'Eugène Sue, à son tour, est traduit en justice pour ses Mystères du peuple. Pinard requiert toujours, pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mours, excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres, etc. Les audiences doivent se tenir les 24 et 25 septembre. Mais Eugène Sue, proscrit depuis le coup d'État, meurt à Annecy (qui ne sera français que trois ans plus tarD), pendant le cours de l'instruction, le 3 août 1857. Les éditeurs sont condamnés, les exemplaires des Mystères du peuple saisis et pilonnés. L'ordre règne à Paris.






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