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Deux « réactionnaires » critiques : La Bruyère et Fénelon






A. LA BRUYÈRE



1. La vie

La Bruyère (1645-1696) est de moyenne bourgeoisie d'offices parisienne j de ce milieu rationaliste sont déjà sortis Boileau et Fure-tière, en attendant Voltaire. Célibataire - et misogyne - il vit pauvrement, puis modestement quand un héritage lui permet d'acheter une charge de trésorier de France (1673). Il aurait commencé dès 1670 à noter les réflexions d'où sortiront Les Caractères. En août 1684, la protection de Bossuet lui vaut d'être nommé précepteur du petit-fils de Condé, adolescent incapable d'attention. En décembre 1686, par la mort de son grand père, l'élève de La Bruyère devient duc d'Enghien : les fonctions du précepteur sont achevées, mais il reste comme bibliothécaire. Sa lucidité moraliste observe le monde et la Cour avec une amertume hargneuse. Fier de ses capacités, secrètement avide (1), il souffre de se voir méconnu (2), sinon bafoué par ces Grands qui ont « le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cour et par l'esprit et qui les passent quelquefois » (LX, 3, I). Maladroit, il n'aime pas la Cour, où l'on risque « avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi », à cause des « pièges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule » (VIII, 88, I). Il déteste par-dessus tout les financiers, qui font une insolente carrière par le vol, tandis qu'il se confine dans un moralisme austère.



Élu à l'Académie (16 mai 1693), malgré l'opposition des Modernes, il consacre son discours de réception (15 juiN) à l'éloge exclusif des Anciens. Il ose insinuer que les dernières ouvres de Corneille (dont le frère et le neveu sont là) doivent leur succès à « quelques vieillards [...] touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années ». Les Modernes exigent des coupures : il publie son Discours avec une préface vengeresse et caricature Fonte-nelle en Cydias (V, 75, VIII). Il entreprend des Dialogues sur le quié-tisme, en visant à l'alacrité des Provinciales : le résultat est bien lourd.



2. L'ouvrage



Les Caractères de The'ophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mours de ce siècle, anonymes, paraissent en mars 1688, modestement placés sous l'autorité d'un Ancien. Cet ensemble de 420 observations regroupées en seize chapitres est un inventaire empirique sans continuité (3), même s'il est logique pour un intellectuel amer de commencer par les Ouvrages de l'esprit et le problème du Mérite personnel, de terminer par l'essentiel, la religion, et de placer au milieu la Cour, les Grands, k Souverain. Une grande perspective ascendante, sociopolitique, du ch. VI au ch. X. Pour le reste, un simple rangement, avec des couples : Des Femmes et Du Cceur, De la Ville et De la Cour, Des Grands et Du Souverain, De la mode et De Quelques usages, De la Chaire et Des Esprit forts. A l'intérieur des chapitres régnent la juxtaposition et l'association d'idées. Cette disposition correspond au goût mondain pour la diversité : un « ouvrage suivi, méthodique » n'aurait « nul cours » - aucun succès (XII, 21, V). Et elle manifeste le projet d'un auteur qui ne crée pas l'univers de secours d'une fiction, mais juxtapose des constats critiques, analyse, déconstruit une société sans avoir de solution à proposer.



Un vif succès (trois éditions en neuf moiS) pousse La Bruyère à enrichir son livre de 324 (IV édition, 1689), 159 (V, 1690), 74 (VI, 1691), 76 (VII, 1692), et 47 remarques nouvelles (VIII, 1694). Le total passe de 420 à 1120 remarques, dont certaines ont été développées. Progressivement s'affirment la souplesse et la variété du style, la hardiesse et la précision de la satire.

La première édition comprend près de quarante réflexions particulières (de plus de dix lignes, en généraL) et une douzaine de portraits, tous rapides, sauf celui du Roi (X, 35) : illustrations schématiques d'affirmations morales. Tout le reste consiste en brèves maximes de portée générale. Les additions de 1689 comportent, en proportion, deux fois plus de réflexions particulières et quatre fois plus de portraits (4) qui commencent à s'individualiser et à s'animer (I, 24 ; XI, 121, 123). L'agressivité s'affirme : contre les femmes, contre les Modernes (I, 15). Le chapitre X, Du Souverain, s'élargit : Du Souverain et De la République, c'est-à-dire de l'État. En 1690, le nombre des portraits (1/5), leur originalité (V, 7, 12, 74, 82), le nombre des réflexions particulières (1/3) s'accroissent encore et le ton se fait plus âpre. Dans les ajouts de 1691, maximes, réflexions et portraits s'équilibrent. L'aisance et la hardiesse de La Bruyère s'affirment avec ceux de Giton, Phédon, Ménalque, Onuphre ; du duc de Lauzun (VIII, 96), du duc d'Enghien, son ancien élève (IX, 2). Il se lance dans des diatribes contre l'exploitation de la religion (III, 42, 43) et contre la guerre (XII, 119). La dimension polémique s'accentue en 1692 (5), et encore plus en 1694, tandis que les maximes redeviennent plus nombreuses.



3. « Les Caractères » ou « les Mours » ?



«Je rends au public ce qu'il m'a prêté » (préfacE). Même s'il s'inspire de Théophraste, Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Méré, Saint-Évremond, voire Molière, La Fontaine... ainsi que de la tradition mondaine des portraits et maximes, La Bruyère est surtout l'observateur passionné - et déjà faussement ingénu - de la comédie sociale. L'ouvrage s'intitule Les Caractères ou les Mours de ce siècle. L'on n'a retenu que le premier terme, dont l'ampleur convient pour un titre, mais le second désigne mieux une ouvre qui, contrairement à La Rochefoucauld et à ses contemporains, décrit moins l'homme psychique universel que des comportements socialement différenciés. S'ils ont une nature immuable, qui fait que depuis « deux mille ans » ils « n'ont point changé selon le cour et selon les passions », « les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles » (Sur ThéophrastE).

Comportements et personnalités sont fonction des statuts sociaux. qui définissent les rapports entre les gens, leurs rôles et leurs images. Voyez Giton ou Phe'doti, tout entiers expliqués par « il est riche », « il est pauvre ». Téléphon a « de la faveur, du crédit et de grandes richesses » : il prend donc « un air de capacité et de hauteur qui le met au-dessus de tout » ; « la prévention et la flatterie » montrent qu'il a « de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté, du goût, du discernement » (LX, 20, VI). Le statut économique, « écrit sur les visages », se surimpose au psychophysiologique : « les traits découvrent la complexion et les mours, mais la mine désigne les biens de fortune » (VI, 53, I). L'argent tient lieu de tous les talents et empêche d'avoir le moindre sentiment humain (VI, 40 et 58). Les comportements résultent de rapports de pouvoir : les mêmes hommes « sont bas et timides devant les princes et les ministres ; pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu » (IX, 50, VII). Chaque personnalité est un mélange de capacités psychiques et de moyens sociaux. Au départ, La Bruyère, comme toute la génération précédente, imputait nos vices à notre nature, ce qui est une façon de les admettre. « Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes et l'oubli des autres : ils sont ainsi faits, c'est leur nature » ; ainsi commence, dès la première édition, le chapitre De l'Homme. Mais il était également sensible à « l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met entre les hommes » (VI, 5, I)-« Il y a une dureté de complexion ; il y en a une autre de condition et d'état » (VI, 34, IV). De plus en plus. Les Caractères s'intéressent aux mours sociales et prennent une dimension politique.

Ce qui l'emporte à partir de la cinquième édition, c'est un homme dont le « caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre» (XI, 141, V). Car nous sommes conduits par le désir et l'intérêt, qui recherchent ce que valorise la mode sociale. Les uns sont des marionnettes de la mode, des pantins de la mécanique sociale, les autres d'habiles stratèges, qui ne font jamais rien, même une bonne action, que pour profiter ou se faire remarquer (IX, 45, V). Les conduites fonctionnelles l'emportent sur les caractères substantiels. Seul le sage, si rare, demeure autonome.



4. La critique sociale



La Bruyère réprouve avec une hargne moraliste et jalouse une société fondée sur la naissance, l'argent, la faveur, l'arrivisme, la corruption, la séduction, tandis que le mérite est méconnu. « Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale [...] et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de venir au niveau d'un fat qui est en crédit » (II, 4, I). Les nobles ? « Ils ont de grands domaines et une longue suite d'ancêtres : cela ne leur peut être contesté » (LX, 19, I). La Cour ? « N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la Cour » (VIII, 62, VIII) où mérite et réussite sont inversement proportionnels (VIII, 2, 31, 53, 94 ; LX, 17, 20). De bonheur non plus : « la Cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs » (VIII, 8, VII). Dans ce « pays où les joies sont visibles, mais fausses et les chagrins cachés, mais réels » (VIII, 63, I), le courtisan est « tyran de la société et martyr de son ambition » (VIII, 62, VIII).



Pendant que les grands négligent de rien connaître, [...] des citoyens » s'élèvent dans l'appareil d'État grâce à leurs capacités. La Bruyère témoigne de l'ascension des bourgeois (6). Il salue ceux - administrateurs, intellectuels - dont le mérite s'accompagne de vertu. Mais il stigmatise plus que tout l'autre face de cette ascension : la spéculation. « Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt [...]. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent » (VI, 58, I). Sa hargne propage le mythe du laquais devenu partisan* « sur les ruines de plusieurs familles » et finalement « noble », voire « homme de bien » (VI, 15, I), honoré à l'Église (VI, 16, I), avant de mourir ruiné, Dieu merci (VI, 14, I et 17, I). Il souligne des inégalités qui « saisissent le cour » (VI, 47, V). Des riches ont « l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles » (VI, 47, V). Les paysans, qui nourrissent tout le monde, vivent comme des « animaux » (XI, 128, IV). Il s'indigne de voir « avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes » dans l'exercice de ce qu'on appelle justice (XI, 127, I). Il dénonce la torture des accusés, « tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible et sauver un coupable qui est né robuste » (XIV, 51, I). Il stigmatise la guerre, vraie « boucherie » sous prétexte de « gloire » (XII, 119, cf. X, 9, IV) et oppose aux triomphes inutiles des conquérants (XIV) le bonheur d'une société juste, libre et prospère (X, 24, IV).

La concurrence pour la faveur et le profit suscite la haine entre les hommes. « Le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation » (XI, 108, I). Elle favorise une fourbe habileté.



Même les modèles ne sont qu'apparences (7). « L'honnête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux » (XII, 55, VII). Le dévot à la mode « est celui qui sous un roi athée serait athée » (XIII, 21, VII). Il devient progressivement, après le partisan, la principale cible : bien des gens d'Église ne connaissent que l'intérêt et le plaisir et se distinguent par leur « émulation de ne se point rendre aux offices divins » (XIV, 26, V).



5. Une société d'automates



Ces critiques sociales sont d'autant plus remarquables qu'elles s'affirment dès la première édition à une époque où le déclin du système ne fait que commencer. Jusqu'alors seuls les prédicateurs ou les pamphlétaires parlaient ainsi. A partir de la cinquième édition, La Bruyère devient encore plus radical : dans cette société les hommes sont des automates. Ils « n'ont point d'âme » (LX, 25, V), ni de « profondeur » (VII, 8, VI) mais des « mines » (ibid.), des « ressorts » (VIII, 65, V). Le courtisan, l'arriviste n'ont pas de tête, mais des « pieds qui peuvent le porter d'un lieu à un autre » (II, 39, VII). La vie devient gratuité de mouvements alternatifs et répétitifs : « allées et venues » (ib.), « entrer et sortir » (VII, 83, VI), monter et descendre, « n'entrer dans une chambre précisément que pour en sortir ; ne sortir de chez soi [...] que pour y rentrer » (VII, 20, I). Narcisse (VII, 12, I) et ses pareils « ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part : ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine » (VIII, 19, V). Plus aucun sentiment : on manifeste son « amitié » par des « phrases toutes faites que l'on prend comme dans un magasin » (VIII, 81, I).

Le progrès du matérialisme accentue cette réification. Chacun s'identifie à son avoir. Pas seulement les riches : la noblesse n'est plus dans les âmes, mais « sur les litres et sut les vitrages [...], sur les meubles et sur les serrures [...], sur les carrosses » et les « livrées » (VII, 10, V ; cf. LX, 3, 19 ; V, 14). Tandis que le vrai savant vit retiré, le faux docteur étale son habit, son érudition absurbe, ses « grands mots qui ne signifient rien » (V, 7 V et 9 VIII), et le faux bel esprit « a une enseigne, un atelier, [...] des compagnons », un démarcheur, un « magasin » ; il fournit le sur mesures comme le prêt-à-porter.



Giton s'identifie à son poids, à son volume, au bruit qu'il fait, à l'attraction qu'exerce sa masse : ses qualités sont des « propriétés de la matière », tandis que le « maigre » Phédon n'ose point se poser. D'autres sont tout entiers dans leur parure (« envoyez moi cet habit et ces bijoux de Philémon : je vous quitte de la personne », II, 27, V), dans les objets qu'ils collectionnent (8), dans les gestes, manies ou obsessions dont ils vous accablent (IX, 15, VI).



6. Un réactionnaire moraliste



Dès 1688 on a pu louer chez La Bruyère « la liberté d'un républicain » (BasnagE) (9). Il ne faut pas s'y tromper : c'est un fidèle sujet, traditionnaliste en tous domaines. La vigueur de ses critiques n'en est que plus remarquable, mais elles portent principalement sur ce quj est nouveau et, malgré les scandales, facteur d'évolution : l'argent, le profit, l'ascension sociale (VI, 23, I), le progrès des commodités (VII, 22, V), la révolution anglaise (XII, 118, V), la liberté de conscience et le parti des Modernes. C'est un réactionnaire, en ce sens qu'il réagit contre la société dans laquelle il vit, sans mettre en cause ses fondements. Il est bien sûr monarchiste tout en refusant un absolutisme qui deviendrait tyrannique : il y a des « devoirs du souverain » car « sa définition » est d'être « père du peuple » (X, 27 et 28, VII). Si « une trop grande disproportion » est condamnable, « une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage de Dieu » (XVI, 49, VII). Une parfaite « égalité de possessions et de richesses » entraînerait l'inertie économique, « une anarchie universelle » et finalement « les massacres, l'impunité » (XVI, 48, VII) : par la place comme par la date, c'est presque le dernier mot de l'ouvre.

La perspective de La Bruyère n'est pas politique, mais morale et religieuse. «Le héros» et «le grand homme (...) mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien » (II, 30, I). S'il se dit « philosophe », ce n'est pas au sens politiquement engagé qui va triompher bientôt dans un siècle qui ne l'appréciera guère. Mais au sens traditionnel d'ami de la sagesse dont « la vertu [...] suffit à elle-même » (XIII, 5, VT). À l'écart d'un monde qu'il condamne et qui le condamne (XII, 68, V et 69, VI), le philosophe « cherche, par la connaissance de la vérité, à régler [s]on esprit et devenir meilleur » (V, 12, VIII), et se « console » ainsi « des indignes préférences » et des maux de cette vie (XI, 132, I).

Un tel a « six vingt mille livres de revenu » tandis que « six vingt familles [...] manquent de pain [...]. Cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir ? » (VI, 26, I) - c'est-à-dire un au-delà où triomphera la justice. Les Caractères s'achèvent sur une apologie de la religion. Mais La Bruyère n'a ni l'angoisse ni l'ardeur de Pascal dont il s'inspire, si bien que sa critique des faux dévots, que ne compense aucun élan religieux, annonce Voltaire. Le dernier chapitre est le plus faible d'un ouvrage où le nom du Christ n'apparaît qu'une fois... à propos de la décoration des églises (XIV, 18, V). Le Dieu de ce croyant sans anxiété ni charité est le tranquille garant de l'ordre naturel, social et moral, proche de celui des déistes du siècle suivant.



7. Un styliste



Termes abstraits, concrets, techniques ; style ample ou coupé. Réflexions, dissertations, énigmes, maximes ; éloges, satires ; portraits d'apparats, caricatures : le style de La Bruyère est très varié. A la concision, à la précision apparemment objective, il allie, jusque dans la suffisance ironique de la brièveté gnomique, une intense expressivité. Il sait faire vivre un personnage par quelques détails concrets. Il se met lui-même en scène, loue, raconte, montre, juge, caricature, monologue, dialogue avec personnages (V, 7) et lecteurs (II, 27), les interpelle (II, 18 ; XII, 119). Perpétuelle représentation où l'artiste mime personnages et idées dans un style à la fois « consubstantiel à la chose » (R. PomeaU) et expressif de son point de vue, par la fermeté rationnelle, l'indignation et surtout l'ironie.

Il veut et croit écrire comme ses aînés, dont il reprend les principes : « On ne doit écrire que pour l'instruction » (préfacE), « parler juste », « exprimer le vrai ». Si le philosophe « donne quelque tour à ses pensées, c'est [...] pour faire l'impression qui doit servir à son dessein » de « rendre meilleurs » les hommes (I, 34, IV). La beauté n'est que justesse. « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne » et c'est « la plus simple, la plus naturelle » (I, 17, I). En fait, il a « une manière d'écrire toute nouvelle » (MénagE) et on lui a souvent reproché de chercher les effets par « des expressions outrées » (Bonaventure d'Argonne, 1699). Aux mauvais moments, il est lourd, affecté, multipliant les gags sans finesse de Gnathon, Cliton, Me'nalque. Aux meilleurs, il écrit avec verve, par saillies séductrices, un peu narcissiques, parfois poussées au burlesque (10). On appréciera particulièrement ses brusques clausules, ironiques ou hargneuses. De façon générale il s'éloigne de la litote vers la caricature vengeresse. Son attitude, sa figure de style préférées ? L'ironie, le paradoxe, la pointe. « Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre industrie ou par l'imbécillité des autres » (VI, 52, IV). N** est très pieux, « toute une ville voit ses aumônes et les publie : qui pourrait douter qu'il soit homme de bien, si ce n'est peut-être ses créanciers ? » (XI, 104, IV). Iphis « n'a ni boucles d'oreilles ni colliers de perles ; aussi ne l'ai-je pas mis dans le chapitre des femmes » (XIII, 14, VI).

Ce style, plein de procédés, est celui qu'il fallait pour créer, mimer, dénoncer une humanité d'automates, un univers sans substance où il n'y a que des phénomènes (dans tous les sens du termE), des signes sans signification. Il convient à un esprit critique qui n'espère pas transformer le monde (11). «Syntaxe du discontinu» (S. DoubrovskY), « parole en éclats » (R. BartheS), « écriture sporadique » (J. BendA), style technique, marqué par l'accumulation mécanique de procédés un peu secs pour faire sentir le vide (12), un peu brillants pour s'en moquer ou s'en indigner. L'écriture n'est plus, comme en 1670, investissement dans la synthèse salutaire où se résorbent les contradictions intimes, mais mise à distance du sujet. La fiction, la structure, la phrase n'ont plus d'unité. L'écrivain se démarque de ses procédés comme de ses personnages, manipulant les uns et les autres.



B. FÉNELON



François de Salignac de La Mothe Fénelon (1651-1675), c'est la finesse, le charme, l'élévation de l'aristocrate et l'engagement, humble, ascétique, obstiné du serviteur de Dieu. Sa naissance le destinait aux grandes charges. Ses qualités personnelles en feront un penseur politique, un fin lettré, un théologien mystique. Personnage complexe, sentimental et rationnel, doux et rigoureux, qui veut réformer ce monde mais n'aspire qu'à l'autre. Sa vie pourrait s'expliquer par la réaction d'un aristocrate idéaliste et mélancolique (13) contre une époque bourgeoise de rationalisme et d'intérêt. Il a la nostalgie d'une pureté primitive, d'une naturelle naïveté, d'une société paisiblement hiérarchisée, d'une mentalité désintéressée, d'une fusion en Dieu qui le délivre de l'individualisme que vient de susciter un monde de concurrence. Il est sentimental contre le rationalisme, libéral contre l'absolutisme et le mercantilisme, mystique contre le dogmatisme. Mais, dans cette réaction, il garde et utilise les moyens de son temps : rigueur rationnelle et charme séducteur. Ce mélange donne un ascendant irrésistible à cet aristocrate masochiste (14).

Prêtre vers 1675, Fénelon devient le protégé de Bossuet. A partir de 1680, il dirige les duchesses de Beauvillier, de Chevreuse (filles de Colbert et femmes de ministreS), de Mortemart. A la demande de la première, il rédige de 1684 à 1687 un Traité de l'éducation des filles. Pédagogie de la séduction : « Rendons l'étude agréable : cachons la sous l'apparence de la liberté et du plaisir. » « Il faut que le plaisir fasse tout. » Mais hostilité aux filles d'Eve, êtres de chair et de coquetterie : « la femme forte file, se renferme dans son ménage, se tait, croit et obéit. » Il écrit aussi, vers 1684-1685, des Dialogues sur l'éloquence.



1. L'année décisive : 1689



En 1688, Fénelon lit la Guide spirituelle du quiétiste espagnol Molinos (1675), qui vient d'être traduite malgré sa condamnation par Rome. En octobre 1688 ou début 1689, il rencontre Mme Guyon. Cette veuve, imprégnée de sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix, saint François de Sales, se consacre à la propagation d'une foi mystique, d'un pur amour quiétiste. Dans l'hiver 168Ï-1682, emportée par l'Amour, elle a écrit en quelques jours Les Torrents spirituels. Elle vient de publier Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mystique (1685) et Le Moyen court et très facile pour l'oraison (1688). Il faut renoncer à toute initiative propre pour s'abandonner à l'inspiration divine, comme « une barque sans voile et sans rameurs », sans même faire effort pour pratiquer les vertus.

Quand, après avoir parcouru le Sud-Est, Mme Guyon et son directeur arrivent à Paris (1686), Rome réagit contre le quiétisme qui ne peut que déplaire au rationalisme qui domine en France. De plus on s'interroge sur les mours de Mme Guyon, ardente et un peu excentrique (15). La calomnie s'en mêle. L'archevêque de Paris fait arrêter son directeur qui « avouera » qu'ils ont péché et place Mme Guyon dans un couvent (19 janvier 1688). Sa parente Mme de La Maisonfort, les filles de Colbert et leur amie Mme de Maintenon, séduites par sa spiritualité, la libèrent le 18 septembre. L'épouse du Roi l'introduit à la maison d'éducation pour jeunes filles qu'elle vient de fonder à Saint-Cyr. D'abord réservé, Fénelon est bientôt conquis. Il lit les grands mystiques et découvre une spiritualité nouvelle. Mais il précise bien qu'on ne saurait étendre à tous les dispositions que Dieu réserve à une rare minorité. En 1689, Mme de Maintenon lui demande de la diriger.

Décisive au plan spirituel, l'année 1689 l'est aussi pour la politique. En août, Fénelon est nommé précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XTV. Pour son éducation morale et politique, il écrit des ouvres édifiantes qui nous paraissent simplistes : des Fables, Les Aventures d'Aristonoiïs, des Dialogues des morts. Mais aussi Télé-maque.



2. Les affrontements (1693-1696)



L'authenticité d'un engagement intransigeant conduit Fénçlon à l'affrontement, en religion comme en politique. En décembre 1693 (ou début 1694), il rédige une Lettre à Louis XIV (que le roi ne vit sans doute jamais ou dont, en tout cas, il ignora l'auteuR) : il décrit les misères du royaume (p. 321) critique sévèrement les ministres et conseillers du Roi, sa politique de conquêtes, sa vie. « Vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile [...]. Vous n'aimez point Dieu. Vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave. C'est l'Enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. » En 1694-1695, il rédige Te'le'maque qui paraîtra en 1699- Entre-temps, le conflit du quiétisme aura brisé sa carrière (16).

Dès 1691, Mme de Maintenon commence à s'inquiéter: à Saint-Cyr, la spiritualité d'abandon quiétiste entraîne un relâchement. En mars 1693, elle prie Mme Guyon de n'y plus revenir. Elle commence aussi à réagir contre Fénelon, directeur sans complaisance, enclin au masochisme. Le 7 mai 1694, alors qu'elle est l'objet de critiques, il lui écrit : « Il faut voir ses imperfections et consentir qu'elles soient exposées à la censure du public [...] Oh ! qu'il est bon. Madame, d'être privé de sa propre estime et de celle des honnêtes gens [...]. Il faut venir jusqu'à avoir horreur de soi. » Elle montre la lettre à l'évêque de Chartres qui désapprouve ces sévérités et certaines positions spirituelles. Avec son accord, elle décide de s'éloigner de Fénelon et demande à Bossuet de le défaire de sa prévention pour Mme Guyon. L'évêque de Meaux rencontre celle-ci, étudie ses ouvrages. Intellectualiste, rationaliste, volontariste, il ne comprend pas cette piété affective et passive ; antihumaniste, il ne peut croire à un amour purement désintéressé, ni à une élévation facile à Dieu : il n'y retrouve guère notre corruption originelle ni la Rédemption. On charge Bossuet, Noailles, évêque de Chalons, et Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, d'examiner la doctrine de Mme Guyon. Ils se réunissent à Issy à partir de juillet 1694. Fénelon les documente sur les mystiques, qu'ils connaissent fort mal. Le 10 mars 1695, tous quatre signent une déclaration de 34 articles : condamnation de certains excès, mais prudence respectueuse sur la mystique. Le débat semble clos. Le 4 février, Louis XIV a nommé Fénelon à l'archevêché de Cambrai, le plus riche du royaume (100 000 livres de revenU) tout en lui demandant de continuer sa charge de précepteur.



Mais le 27 décembre 1695, Mme Guyon est arrêtée. La persécution dont elle est l'objet semble animée par Mme de Maintenon. Contrairement à Bossuet, Fénelon refuse d'« accabler une pauvre personne » dont la doctrine ne lui paraît pas suspecte. On a vu la suite de la querelle (p. 350-351). Compte tenu des intérêts et passions en jeu, on peut admirer l'intégrité de Fénelon, soutenue par son honneur d'aristocrate et peut-être un secret masochisme. Il sacrifie sa carrière à la vérité, à la fidélité : à tout moment, jusqu'en 1697, il lui suffisait d'abandonner une pauvre femme et de se taire sur la spiritualité. En revanche, à partir de 1698, il ne peut compter que sur la vérité face au pouvoir ; comme il le dit lui-même, une éclatante injustice lui préparerait « un retour dans des temps plus équitables » : Louis XIV a soixante ans. A la Relation sur le quiétisme (26 juin 1698) et à ses odieuses insinuations, Fénelon répond dignement (aoûT) ; aux Remarques de Bossuet, il oppose de cinglantes Réponses qui laissent celui-ci sans réplique et retournent l'opinion. Sur le fond, l'étude de la tradition montre que sa position est bien plus orthodoxe que ses adversaires ne l'ont cru. Avec les nuances qu'il y apporte peu à peu, elle le devient parfaitement. A Rome, on le reconnaît. Mais le pouvoir a choisi. En janvier, Fénelon est privé de sa charge de précepteur. Pressé par Louis XIV, le pape condamne vingt-trois propositions des Maximes, déjà corrigées ou rétracrées par leur auteur. Ni bulle, ni accusation d'hérésie ; un simple bref (12 marS) avec la clause « motuproprio », qui l'eût fait rejeter en temps normal par le Roi, le Parlement, l'Église gallicane*. Fénelon se soumet par un mandement du 9 avril, qu'il lit en chaire. « Candeur » ou « grand art » se demande Voltaire. Plaisir de l'humiliation salutaire peut-être. Mais surtout humble et honnête soumission, qui a certes des conséquences : le pape le remercie en le couvrant d'éloges (12 maI) ; en France, l'opinion est plus favorable à la victime qu'à l'impérieux ami du pouvoir.



3. Le pur amour



Le mysticisme a fleuri au tout début du siècle, en réaction à la victoire des politiques et du réalisme. Puis la construction de l'ordre impose un rationalisme moraliste pour qui la religion est discipline. Intuitive, affective, intime, mystérieuse, unissant directement l'individu à Dieu en paraissant oublier sa corruption originelle et la nécessité du Rédempteur, la mystique est suspecte. Subtilement intuitif, Fénelon en retrouve le sens au moment où l'ordre vacille, libérant les individus mais pour une société dominée par le machiavélisme, l'intérêt égoïste, le profit et le plaisir. « Il n'y a point de milieu : il faut rapporter tout à Dieu ou à nous-mêmes. » Il choisit la première solution, jusqu'à refuser une spiritualité d'espérance et d'effort où l'amour de soi a trop de place.

Comment, créature indigente, aimer Dieu sinon comme mon Sauveur, et par l'espérance de la béatitude éternelle, c'est-à-dire de façon intéressée ? Même les justes, « tout en visant principalement à la gloire de Dieu, regardent aussi la récompense éternelle » (Concile de Trente, VI, 11). L'espérance est une vertu théologale. Mais la tradition mystique permet à Fénelon d'affirmer qu'« on peut aimer Dieu d'un amour qui est une charité pure et sans aucun mélange du motif de l'intérêt propre », même pour son salut et la béatitude éternelle. Il faut, par l'oraison contemplative, l'ascèse, la « mortification » (17), tendre à une « sainte résignation » à la volonté de Dieu, en attendant qu'il opère en nous la « désappropriation » qui nous élèvera à « la sainte indifférence si louée par saint Français de Sales ». « Éteignez en moi tout désir ; déracinez toute volonté ; arrachez tout intérêt propre. » « O mon Dieu, que votre esprit devienne le mien et que le mien soit détruit à jamais. » L'espérance subsiste, mais comme effet et non plus motif de la charité : « j'espère le règne de Dieu pour sa gloire, non pour mon salut. » Tout cela est orthodoxe, mais exceptionnel. Il serait dangereux de proposer à tous une telle spiritualité. Le pur amour est don de Dieu. Fénelon lui-même n'a pas la grande expérience mystique de Mme Guyon. Mais sa connaissance de la tradition et sa subtile précision, aiguisée par le conflit, font peut-être de lui le plus grand théologien mystique français.



4. « TÉLÉMAQUE »



Probablement en 1694 et début 1695, pour l'éducation morale et politique de son élève, âgé de douze ans, Fénelon rédige « une narration fabuleuse », avec « les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner ». Le fils d'Ulysse, image du petit fils de Louis XIV, est accompagné de Fénelon-Mentor, sous l'apparence duquel se cache Minerve, déesse d'une Sagesse christianisée. Des copies circulèrent fin 1698. L'ouvrage parut fin août 1699; contre le vou de Fénelon. Il n'y eut guère de réaction officielle. La police s'opposa en vain à la diffusion de l'ouvrage.

Telémaque est à la fois un itinéraire féerique à travers la mythologie et le monde homérique et méditerranéen ; un roman initiatique, un conte allégorique ; une utopie politique ; un poème en prose. Le scrupuleux précepteur de l'héritier du trône ne pouvait, s'adressant à son élève, avoir d'intention explicitement satirique, sinon contre Lou-vois, mort en 1691 au bord de la disgrâce, le seul dont il fasse le portrait (ProtésilaS). Mais il expose l'expression politique de son idéal moral. Portrait du bon et du mauvais roi. Condamnation de la tyrannie, de la guerre, de la « pernicieuse flatterie » (III), du luxe corrupteur et de tout superflu ; exaltation de « l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine et la source de tous les vrais biens » (XIV), et d'une « noble et frugale simplicité » (X), gage de vertu et de bonheur. Un idéal utopique : la Bétique, reste de « l'âge d'or », où l'on ignore la monnaie et le commerce extérieur ; où « tous les biens sont communs », si bien que les habitants « n'ont point d'intérêt à soutenir les uns contre les autres » et vivent dans « un amour fraternel que rien ne trouble » (VII). Et un idéal réalisable, Salente : où il y a un roi, de la monnaie, du commerce (source de prospérité, à condition que l'État le laisse libre ; cf. p. 328) et une hiérarchie héréditaire de sept classes - sans possibilité de passer de l'une à l'autre, pour éviter l'ambition. Au total, malgré le libéralisme commercial, un programme économique, social et moral réactionnaire où s'exprime l'opposition du féodal et du spirituel aux débuts du libéralisme matérialiste.



Téle'maque est aussi une éducation sentimentale, qui met le jeune homme en garde contre la « grande dame à la maturité experte », Calypso, et « contre les charmes ingénus de la nymphe Eucharis > (R. PomeaU), pour vanter sa fiancée Antiope, parfaite et insipide. Malgré ce moralisme, l'ouvre participe à l'invention littéraire de la subjectivité, qui traversera le XVIII' siècle jusqu'à Rousseau.

Dans ce catéchisme onctueux, dont chaque épisode est une leçon illustrée, pas de ruptures dramatiques ni stylistiques : tout a le charme fastidieux du trop attendu. Le héros est un bon élève fade, dans un rôle de patronage. Mentor, le sermonneur, est une « froide et agaçante abstraction » (R. JasinskI). Néanmoins « une fine tristesse étend sur lui une ombre humaine » (R. PomeaU) : « Il faut compter sur l'ingratitude des hommes et ne laisser pas de leur faire du bien [...] moins pour l'amour d'eux que pour l'amour des Dieux, qui l'ordonnent. »

Reste, outre l'intérêt politique, le dépaysement mythologique, et les fines analyses psychologiques, un véritable poème. Amples descriptions qui ont couleur d'âme, poétique de la mer omniprésente, luminosité virgilienne (mais un décor trop chargé d'or, d'argent, de pourprE), rêveries contemplatives, délicate mélancolie. « Le silence de la nuit, le calme de la mer, la lumière tremblante de la lune répandue sur la face des ondes, le sombre azur du ciel semé de brillantes étoiles... » (VII). Un rayonnement spirituel donne à un idéal austère un visage riant : « douce force », « sagesse aimable », « noble simplicité ». C'est bien ici que le beau est la splendeur du bien. « Bocages odoriférants », chants d'oiseaux, fleurs du printemps, fruits de l'automne, « exquis parfums de l'Orient » (VII), « lumière pure et douce [qui] se répand autour des corps [...] et les environne de ses rayons comme un vêtement » (XTV). Cette suavité est flatteuse ; parfois, la perfection sirupeuse distille une langueur erotique, qu'accentue la simplicité ambiguë des chevelures dénouées et des robes flottantes. Le style, qui se veut simple et naturel, « court, précis et nerveux » (LX), est élégant, fluide, soyeux, souplement rythmé, fleuri (parfois même apprêté ou précieuX), mais un peu mou, avec des épithètes banales : une « onction » sans « chaleur » (Mme du DeffanD) (18).

Des qualités littéraires réelles et nouvelles ; une évocation de l'épopée chère aux Anciens, mais en prose selon le vou des Modernes ; du merveilleux, pour une époque qui découvre les contes de fées ; le bonheur désintéressé dont on rêve ; la bonté de la nature ; une philosophie politique et un petit goût de scandale : ce « livre divin » (MontesquieU) a de quoi séduire l'époque qui s'ouvrait, y compris par le moralisme qui nous rebute. < Le Télemaque est le plus beau poème qui existe parce qu'il est le plus moral, le plus philosophique » (TerrassoN). Trente éditions en quinze ans ; une par an en moyenne jusqu'au milieu du XIX' siècle.

Tout en resserrant ses liens avec les Jésuites, en combattant les jansénistes, en rêvant de revanche, Fénelon vieillissait dans un ascétisme mélancolique (19) quand la mort du Dauphin (14 avril 1711) fit de son ancien élève, resté son ami, l'héritier direct du trône. Mais celui-ci disparaît à son tour le 18 février 1712. Fénelon lui-même précédera Louis XIV dans la tombe. En 1714, il rédige une importante Lettre sur les occupations de l'Académie. J'ai dit pourquoi je n'en parle pas ici (p. 330).






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