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CRISE DES VALEURS SYMBOLISTES (1895-1905)






A partir de 1895, un nouvel «interrègne» com-ence, qui, en vérité, ne s'achèvera qu'avec l'émer-ence du Surréalisme. Deux ouvrages, désormais classiques, ont déjà balisé cette période : celui de Marcel Raymond, De Baudelaire au surréalisme, et celui de Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes, dont le champ d'investigation couvre «vingt ans de poésie» entre 1895 et 1914.



Quelles que soient les limites qu'on donne à cette nouvelle « crise », la période marque en tout cas autant le déclin du Symbolisme que sa pérennité. L'école de 1885, sans doute, a fait son temps : elle sert maintenant de repoussoir aux affirmations des diverses «modernités» poétiques qui se succèdent à la charnière des deux siècles ; mais un certain «message du Symbolisme» demeure, qui confère au mouvement une singulière capacité de métamorphoses, lui permettant de se prolonger loin avant dans le XXe siècle.





Dissidences, divergences et métamorphoses



Il Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret, en même temps qu'elle consacrait la suprématie nouvelle de l'École symboliste, en avait fait apparaître, nous l'avons dit, l'extrême disparité. Des dissidences ne tardèrent pas à se manifester.

Très tôt René Ghil s'était démarqué du mouvement dont il avait été l'un des principaux initiateurs. Repoussant le patronage de Mallarmé, il tentait, à travers les différentes éditions du Traité du verbe ainsi qu'à travers sa revue intitulée Les Écrits pour l'art, de donner une base scientifique à son école baptisée maintenant «École évolutive-instrumentiste». Rejetant l'idéalisme des symbolistes, il convoquait les leçons de la biologie, de la géologie ou de la sociologie. La notion de «symbole» le cédait à celle de «rythme» et d'«énergie» ; et une vision nouvelle du monde remplaçait les atmosphères raréfiées et confinées des symbolistes : il s'agissait d'atteindre à une expression de la vie totale, et le poète devait être « le musicien verbal d'un grand drame où se fait, avec seulement des mots auxquels il prétend donner des significations orchestrales, une synthèse à la fois biologique, historique et philosophique de l'Homme depuis les Origines».

Une autre défection majeure fut celle de Jean Moréas. Elle eut lieu l'année même du banquet du Pèlerin passionné, et alors que Moréas venait de réaffirmer, dans l'Enquête de Jules Huret, sa paternité du terme de « Symbolisme ». Cinq ans après le Manifeste, Moréas publiait, à nouveau dans Le Figaro, le 14 septembre 1891, sa lettre sur « l' École romane française », qui reléguait le Symbolisme au simple rang de «phénomène de transition» :



Le Symbolisme, qui n'a eu que l'intérêt d'un phénomène de transition, est mort. Il nous faut une poésie française, vigoureuse et neuve, en un mot ramenée à la pureté et à la dignité de son ascendance.



Contre les brumes des littératures nordiques chères aux ymbolistes, Moréas en appelait à la clarté méridio-ale du génie latin ; contre le cosmopolitisme d'une école qui s'était nourrie d'emprunts aux cultures allemande, anglaise ou nordique et qui avait rayonné dans l'Europe entière, il invoquait une certaine «tradition française » ; et contre les innovations formelles qui ont accompagné la révolution de 1886, l'École romane prônait le retour à un certain Classicisme.

L'influence de l'École romane est assez réduite si on la limite à celle de ses principaux membres (Henri du Plessys, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud et Moréas lui-mêmE). Mais un Néo-classicisme se diffuse bien au-delà de l'École romane. Souvent même, il s'allie, paradoxalement, à l'inspiration symboliste pour créer l'atmosphère particulière de la poésie de Pentre-deux-siècles. L'ouvre de Henri de Régnier est à cet égard très significative : partie de thèmes manifestement décadents (avec en particulier Tel qu'en songe, en 1892), elle finit par concilier l'esthétique symboliste et un Néo-classicisme, qui la reconduit aussi à l'ancien Parnasse. On pourrait également citer Albert Samain. Mais l'on songe aussi aux Chansons de Bilitis ( 1895) de Pierre Louys, sans oublier les premières ouvres de Valéry où l'influence de Mallarmé est légèrement «romanisée».

Parallèlement à la dissidence romane, le Symbolisme à la charnière des deux siècles est également confronté à l'opposition des «Naturistes ». Fondée par Maurice Le Blond et Saint-Georges de Bouhélier, l'École naturiste est en elle-même mineure, et ne peut prétendre faire à elle seule contrepoids au mouvement symboliste ; mais elle est très symptomatique d'une évolution beaucoup plus profonde des sensibilités, que le Symbolisme va pour une part subir, mais qu'il va aussi dans une certaine mesure accompagner.

Les premières attaques viennent, dès 1895, d'Adolphe Retté, l'auteur de Thulé des brumes (1891). Elles visent directement Mallarmé, devenu l'emblème d'une littérature qui refuse la vie et se condamne à l'impuissance et à la stérilité :



Combien au sortir des catacombes où errent les fantômes emmitouflés de mystère, je rentre avec joie dans la vie. La campagne qui me fut douce aux mois de soleil, dort frileuse sous une couche de neige. Les arbres sont pareils à des dieux qui se reposent et le cri des terriens pressant leurs boufs pacifiques monte à moi de la plaine éblouissante. Ah ! Sainte Nature, grande vertu un peu âpre qui vivifie et fait la pensée droite, je vous aime encore davantage... Et comme je crois qu'il y a lieu d'écrire, je retourne à mes vers. Pour le livre mallarméen, Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.



La même année, l'Essai sur le Naturisme de Maurice Le Blond inaugure une campagne clairement antisymboliste :



Nos aînés ont préconisé le culte de l'irréel, l'art du songe, la recherche du frisson nouveau. Ils ont aimé les fleurs vénéneuses, les ténèbres et les fantômes ; et ils furent d'incohérents spiritualistes. Pour nous l'au-delà ne nous émeut pas, nous croyons en un panthéisme gigantesque et radieux.



Le « Manifeste du Naturisme », lancé en 1897 par Saint-Georges de Bouhélier, renchérit dans la contestation des valeurs symbolistes : « Après les hallucinations et les névroses du Symbolisme, il paraît que nous serions sur le point d'assister à une sorte de convalescence des esprits.» Les critiques formulées sont toujours les mêmes : contre le cosmopolitisme du Symbolisme, on réclame un retour à une tradition nationale ; contre «l'univers des légendes» et contre l'esthétisme et le dandysme du mouvement de 1886, on célèbre les joies saines d'une simplicité retrouvée : «Nous chanterons les hautes fêtes de l'homme... Pour la splendeur de ce spectacle, nous convoquerons les plantes, les étoiles et le vent. Une littérature viendra qui glorifiera les marins, les laboureurs, nés des entrailles du sol, et les pasteurs qui habitent près des aigles. »

L'étiquette «naturiste» ne réussit pas à s'imposer durablement. Elle sera relayée par d'autres écoles qui - dans cette période de l'histoire littéraire féconde en « -ismes » divers - prétendront à leur tour rejeter l'héritage symboliste au nom de la vie retrouvée. Ce sera par exemple l'École « humaniste », lancée en 1902 par Fernand Gregh: «Après l'école de la beauté pour la beauté (c'est-à-dire le ParnassE), après l'école de la beauté pour le rêve (c'est-à-dire le SymbolismE), il est temps, écrit Fernand Gregh, de constituer l'école de la beauté pour la vie.» En 1905 viendra «l'Unani-misme » de Jules Romains, qui formule en particulier l'idée d'un lyrisme collectif, bien éloigné de l'individualisme des poètes de la génération de 1885.



A côté des manifestations d'écoles, des positions individuelles - dont celles de quelque-uns des futurs maîtres du premier XXe.siècle - témoignent d'un même rejet des valeurs symbolistes.

Marcel Proust donne ainsi aux critiques faites contre l'obscurité des symbolistes une portée et un accent nouveaux. En 1896, il publie dans La Revue blanche un article précisément intitulé « Contre l'obscurité ». Mallarmé y répondra en publiant de son côté « Le Mystère dans les Lettres » (« Je préfère, devant l'agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire»). Mais l'article a manifesté au grand jour les aspirations d'une génération qui, nourrie dans le Symbolisme, veut maintenant s'en démarquer en se tournant vers la « nature » :



Que les poètes, écrit Proust, s'inspirent plus de la Nature, où si le fond de tout est un et obscur, la forme de tout est individuelle et claire. Avec le secret de la vie, elle leur apprendra le dédain de l'obscurité. Est-ce que la nature nous cache le soleil, ou les milliers d'étoiles qui brillent sans voiles, éclatantes et indéchiffrables aux yeux de presque tous ? Est-ce que la nature ne nous fait pas toucher, rudement et à nu, la puissance de la mer ou du vent d'ouest? A chaque homme elle donne d'exprimer clairement, pendant son passage sur la terre, les mystères les plus profonds de la vie et de la mort.



Au même moment, l'évolution d'André Gide est également très caractéristique de la sortie du Symbolisme que beaucoup tentent alors d'accomplir. Les débuts littéraires de Gide se font sous les auspices du mouvement de 1885. Mallarmé, auquel Gide est présenté à l'occasion du banquet du Pèlerin passionné, est le premier «Maître» : «Il me semble en l'aimant, confiera Gide à Valéry, que je n'avais encore jamais aimé ni admiré : c'est de moi en lui une fusion éperdue. Il a fait tous les vers que j'aurais rêvé de faire» (Lettre du 26 janvier 1891). Au nombre des «mar-distes », Gide a fréquenté Henri de Régnier ou Fon-tainas ; il a publié dans La Conque de Pierre Louys, La Wallonie de Mockel ou Les Entretiens politiques et littéraires de Vielé-GrifFin ; ses premiers textes font clairement allégeance au Symbolisme : c'est le cas du Traité du Narcisse (1892), sous-titré Théorie du symbole; c'est le cas aussi des Cahiers d'André Walter, dont L.es Poésies sont imprégnées du mysticisme d'une époque que Gide va bientôt renier. Après la rencontre d'Oscar Wilde (1891), après le voyage en Algérie (1893-1894), et alors que Paludes (1895) a déjà fait la satire des salons étouffants du Symbolisme, Gide publie Les Nourritures terrestres en 1897, - «à un moment, écrira-t-il plus tard dans la Préface de 1927, où la littérature sentait furieusement le factice et le renfermé ; où il me paraissait urgent de la faire à nouveau toucher terre et poser simplement sur le sol un pied nu». Le Journal des faux-monnayeurs (1926) prononcera un verdict définitif:



L'École symboliste. Le grand grief contre elle, c'est le peu de curiosité qu'elle marqua devant la vie. A la seule exception de Vielé-Griffin, peut-être (et c'est ce qui donne à ses vers une si spéciale saveuR), tous furent des pessimistes, des renonçants, des résignés, las du triste hôpital qu'était pour eux notre patrie (j'entends : la terrE) «monotone et imméritée », comme disait Laforgue. La poésie devint pour eux un refuge ; la seule échappatoire aux hideuses réalités ; on s'y précipitait avec une ferveur désespérée.



A l'orée du XXe siècle et tout au long de la première décennie du siècle, le Symbolisme sert ainsi de repoussoir aux diverses formes d'une modernité nouvelle en train de se chercher. Nietzsche et Walt Whitman ont pris le pas sur Schopenhauer ou Mallarmé, tandis que la philosophie de Bergson, depuis les Données immédiates de la conscience (1889) jusqu'à L'Évolution créatrice (1907), semble suivre une courbe parallèle à celle que dessine dans le même temps la littérature, - partie de l'auscultation du moi pour se tourner vers l'univers et la vie.

Toutefois, il serait faux de penser que le Symbolisme n'a fait que subir ces attaques. Il en sort lui-même transformé. A tel point que les frontières entre les écoles deviennent alors souvent bien floues.

« L'appel de la vie », dont se réclament les tenants de la réaction anti-symboliste, a été en effet entendu aussi par ceux qui se réclament encore du Symbolisme. Une lignée de poètes, qui passe par Francis Jammes, Stuart Merrill et Vielé-Griffin, modifie sensiblement l'héritage de la révolution de 1885, et avec elle, la poésie « symboliste» passe de l'idéal et de l'arrière-fond ténébreux de la conscience à l'univers des choses et des sentiments simples. Les titres des recueils publiés à la charnière des deux siècles en portent témoignage : La Clarté de vie ( 1897) de Vielé-Griffin ; La Louange de la vie (1898) de Max Elskamp ; Les Visages de la vie ( 1899) de Verhaeren ; Le Triomphe de la vie ( 1902) de Francis Jammes... Partout le mot «vie» éclate, à l'intérieur de la mouvance symboliste, - comme à l'extérieur d'elle, avec par exemple La Beauté de vivre ( 1899) de Fernand Gregh ou, plus tard, la Vie unanime (1907) de Jules Romains. Partout, contre le culte des paradis artificiels du premier Symbolisme, on retrouve le contact avec le monde sensible, et l'on réinvente un lyrisme qui puise aux parties plus humaines du moi.

D'autres donnent à ce nouvel élan vital un accent plus rimbaldien: c'est le cas de Paul Fort, et, plus encore, de Saint-Pol-Roux, pour qui la réconciliation du Symbolisme et de la vie - ce qu'il appelait « l'idéo-réalisme » - passe par une mobilisation des pouvoirs de l'image poétique qui préfigure le Surréalisme.

Une place particulière doit être faite à Emile Verhaeren. Après la Trilogie noire très symptomatique de l'âme décadente, après les Campagnes hallucinées en 1893 qui gardent le monde réel sous l'emprise des projections intérieures, les Villages illusoires et les Villes tentaculaires en 1895 peuvent apparaître comme le pivot de la poésie symboliste, où celle-ci se libère de tout l'héritage décadent, et s'ouvre sur une attention nouvelle à la réalité sociale. Les ouvres qui suivent donnent une force toute particulière à l'énergie vitale qui inspire la poésie de la première décennie du XXe siècle : ce sont Les Visages de la vie en 1899, Les Forces tumultueuses en 1902, La Multiple Splendeur en 1906 et Les Rythmes souverains en 1910.



Le Néo-symbolisme



Les attaques des «Romans» et des «Naturistes» devaient appeler à leur tour une réaction : un Néo-symbolisme se constitue à partir de 1905, et se présente, à vingt ans de distance, comme une défense de la révolution esthétique de 1885. L'organe principal de cette ten-tatived'une restauration symboliste sera, de 1905à 1913, la revue Vers et Prose de Paul Fort. Le principe de cette «Défense et illustration de la haute littérature et du lyrisme en prose et en poésie» (c'est le sous-titre de la revuE) est clairement affiché : il s'agit, contre les critiques et les caricatures dont le mouvement a fait l'objet depuis bientôt dix ans, de réaffirmer la vitalité du Symbolisme :



Il ne saurait y avoir de réaction contre une action qui n'a pas accompli sa courbe ; la rénovation du sens esthétique qui se paracheva diversement entre 1885 et 1895 - la plus considérable depuis le Romantisme - a fécondé toutes les branches de l'activité artistique et a nourri pour cinquante ans peut-être la cervelle contemporaine.



Dès son premier numéro, la revue accueille une étude de Robert de Souza, intitulée « Où nous en sommes », qui s'en prend vivement aux «fossoyeurs» du Symbolisme. Parallèlement, la cause du Néo-symbolisme va trouver de nouvelles cautions philosophiques, à travers l'ouvre de Tancrède de Visan, dont Y Essai sur le Symbolisme, publié en 1904, tente pour la première fois de rapprocher les principes esthétiques du Symbolisme de la philosophie de Bergson : alors que l'Essai sur les données immédiates de la conscience date de 1889, c'est seulement dans les années 1900 que le Symbolisme, jusque-là davantage inspiré par la philosophie allemande, s'annexe le bergsonisme ; et s'il existe de fait plus que des affinités entre le «moi fondamental » de Bergson et « la vie profonde » que le Symbolisme a toujours voulu capter, la référence à la psychologie bergsonienne permet en tout cas aux néosymbolistes de répondre à l'accusation d'esthétisme étroit et séparé du réel, tant de fois formulée contre les poètes de 1885-1895.



Il faut enfin mentionner, dans cette tentative de refondation du Symbolisme, l'ouvre et l'action de Jean Royère. Théoricien d'un Néo-mallarmisme, Jean Royère, dès 1902, est à l'origine de ce qu'il appellera plus tard, dans une lettre à l'abbé Bremond de 1929, la «poésie pure». Son ouvre poétique, Eurythmies en 1904 ou Sour de Narcisse nue en 1907, porte l'empreinte de l'approfondissement qu'il tente d'opérer du message symboliste, lorsque par exemple dans la Préface d'Eurythmies il en appelle à une poésie «qui contraigne le lisant à autant d'initiative que l'écrivain».



Mais son talent est aussi celui d'un animateur de revues : en 1906, après un passage par les Écrits pour l'art de René Ghil, il fonde la revue La Phalange, qui, parallèlement à Vers et Prose, est la revue majeure du Néosymbolisme, quoiqu'elle accueille aussi divers jeunes poètes, comme Jules Romains, ou encore Apollinaire, dont l'oeuvre, à l'orée de la Première Guerre mondiale, tournera bientôt définitivement la page du Symbolisme.



Modernité



Le Néo-symbolisme ne suffit cependant pas à redonner au Symbolisme l'éclat qu'il a connu dans les deux décennies précédentes. D'autres «modernités» lui ont succédé, et, quels que soient les noms qu'elles revêtent successivement dans ce premier xxc siècle, toutes s'affirment en se définissant nettement contre le mouvement de 1886 : un chapitre du livre sur Le Futurisme (1911) de Marinetti est ainsi intitulé «Nous renions nos maîtres les symbolistes, derniers amants de la lune», et Marinetti s'en prend aux écrivains symbolistes qui n'ont pu concevoir une poésie qui fût « sans nostalgie, sans évocation des temps défunts, sans la brume de l'histoire et des légendes », et qui ont « nagé dans le fleuve du temps en tenant continuellement la tête tournée vers la lointaine source bleue du Passé, vers le ciel antérieur où fleurit la beauté».

Il arrive toutefois que les adieux au Symbolisme soient les plus beaux hommages qui lui soient rendus, quand ils parviennent à faire apparaître, mieux que des textes contemporains, les traits caractéristiques de l'école désormais dépassée. Il en est ainsi de l'essai de Jacques Rivière sur Le Roman d'aventure, publié en articles dans la NRF de mai à juillet 19131. Jacques Rivière salue dans le Symbolisme, non «un art de décadence », mais un « art d'extrême conscience » : « Tout dans l'ouvre symboliste porte la marque d'un créateur trop conscient», ajoute-t-il; et cette «extrême conscience » apparaît non seulement dans le fait que l'ouvre prend toujours pour sujet une «émotion abstraite » de laquelle a été retranché tout ce qui est extérieur à la subjectivité, mais encore dans le fait que le travail de l'ouvre est «un travail critique, plutôt que créateur». L'ouvre pense et se pense, - se soumettant par là, «non pas aux inspirations confuses d'un génie naïf et ignorant, mais à toutes les forces dissolvantes, à tous les acides de la pensée » :



[...] A la fin il ne reste plus qu'une sorte de parfum, d'esprit, quelque chose d'insaisissable à la vue et au toucher et que l'âme seule peut distinguer et recueillir.



L'hommage se termine cependant sur le constat que le «moment» du Symbolisme, si éblouissant qu'il ait été, est désormais passé ; «nous avons changé d'âme», écrit Jacques Rivière, dont le texte continue ainsi :



Il serait absurde d'attaquer le Symbolisme, de lui adresser des reproches comme à quelqu'un qui aurait failli. Il s'est bien acquitté de sa tâche, il a bien mérité de l'histoire, il est digne de passer au rang des époques classiques. Mais justement cela veut dire que nous ne sommes plus avec lui, en face de lui ; nous n'avons plus l'âme qu'il faudrait pour le soutenir et pour l'animer ; nous nous sommes déplacés, nous avons glissé un peu plus loin, nous n'écoutons plus ce qu'il dit; il a fini d'être pour nous ce cher compagnon dont toutes les paroles avaient un écho dans notre cour ; nous ne sentons plus, en conversant avec lui, cette invention délicate et inspirée avec laquelle on répond à ceux qu'on aime. Dans ce concert si fin et si intime qu'est un poème symboliste, nous ne pouvons plus jouer notre partie. C'est en ce sens - mais en ce sens seulement - que le Symbolisme est mort.



Dans ce constat de la mort d'une école, c'est en réalité l'historicité de celle-ci qui apparaît, et c'est sa « modernité » véritable qui se dégage. La « modernité » du Symbolisme n'est pas dans le fait que le Symbolisme a été, un moment, à l'«avant-garde» des productions littéraires et artistiques de son temps ; mais dans la capacité qu'il a eue d'excéder son «moment» particulier, pour se rendre présent à d'autres présents que le sien propre. Daté, le Symbolisme acquiert, paradoxalement, une forme de pérennité, qui lui permet de se continuer dans d'autres ouvres - celles notamment d'Alain-Fournier ou de Proust, de Claudel ou de Valéry -, tout en transmettant, beaucoup plus loin en avant dans le XXe siècle, une autre pensée du poétique, fondatrice de bien des théories contemporaines de la littérature.

Ce passage du «moment» du Symbolisme à sa «modernité» s'accomplit cependant au prix d'une perte : celle d'une imagerie d'époque, et d'un certain imaginaire, en effet daté, - et qu'il nous faut maintenant évoquer.






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