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Caractéristiques romantiques - révolutions littéraires






L'Influence nationale prépondérante.



Si nos premières approches donnent une idée du romantisme en tant que mouvement européen, il est nécessaire d'aller plus avant dans sa compréhension. Si les messages allemands et anglais sont dynamiques et inspirateurs, l'Italie (le lieu du pèlerinage romantiquE) de Dante comme celle d'Alessandro Manzoni (1785-1873), tributaire de Walter Scott, l'Espagne, celle du Romancero, celle du théâtre du Siècle d'Or, celle qui inspire tant de Mémoires et de Voyages, les pays Scandinaves qui ont assimilé plus rapidement que d'autres les textes médiévaux et la tradition populaire, la Grèce vue par Lord Byron, Lebrun et Delavigne, tous les romantiques, ces nations ont une certaine part à notre développement lyrique, le romantisme aux Pays-Bas, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, au Canada, aux États-Unis, en Amérique du Sud se manifestant avec retard.



En France, on ne saurait oublier des sources nationales nombreuses qu'on trouvera dans ce voyage. Sans s'enfermer dans les cadres d'un nationalisme étroit, on peut affirmer quelles sources étrangères sont un moteur, une énergie.aidant les Françaisjà découvrir les ressources d'un génie insoupçonnér et que les influences du passé français restent les plus fortes. Même les oppositions, comme celle de Racine à Shakespeare, ont un pouvoir fécondant. Et le tond de civilisation porte un romantisme qu'il faut extraire, ce qui sera la tache d'une génération.



Des gestes à François Villon, des troubadours aux romanciers bretons, des ménestrels à Rutebeuf, le romantisme existait. Il existait chez Du Bellay, chez Agrippa d'Aubigné, chez le baroque Du Bar-tas, chez les poètes de la mort. A l'époque de Malherbe, Cyrano de Bergerac et sa folle imagination, Saint-Amant, Théophile de Viau, Tristan L'Hermite et leurs rêveries, bien des « grotesques » recueillis par Gautier, Corneille dans ses éclats, Racine dans ses harmonies, La Fontaine au contact de la nature, Molière dans un Don Juan proche du drame romantique, Fénelon dans son attachement à la couleur locale s'affranchissent bien souvent des carcans et donnent les fruits d'une imagination libre. Faut-il revenir au volume précédent pour retrouver la foule élégiaque et idyllique, les ouvres de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre comme de maints prosateurs, Sade, Sébastien Mercier et sa clairvoyance uto-pique, Diderot, et montrer qu'ils sont dégagés de Malherbe et de Boileau pour la mise en ouvre d'un idéal nouveau? Et, bien sûr, au premier plan, André Chénier, génial précurseur, prêt pour les références romantiques et parnassiennes.



Une Révolution, des révolutions littéraires.



Le romantisme est donc, pour sa définition la plus sommaire, une opposition au classicisme, mais surtout au pseudo-classicisme. Il est un renouvellement politique, philosophique, moral, social, le règne de l'individualisme bien compris, oui, mais aussi une, des révolutions, en même temps la révolution du romantisme et le romantisme de la révolution qui secoue les jougs passés, les règles mortes. Il lutte, il libère, il renouvelle, il inaugure la littérature moderne dont il porte toutes les responsabilités.

Dès le début, il s'affirme comme guerre d'indépendance, comme critique générale de la société et de la littérature. Le moyen âge, le XVIe siècle dédaignés par classiques et néo-classiques sont ardemment réhabilités et cela apparaît dans toutes les littératures où l'on tente sans cesse de retrouver la voix populaire. Cependant, une vive réserve ici peut être faite : les réhabilitations formelles ne sont pas accompagnées, comme dans d'autres pays, d'une mise en valeur approfondie du trésor poétique populaire de la nation; par ce défaut, le peuple restera dans l'ignorance de ses trésors anciens.

Cette révolution littéraire est la conséquence d'une révolution politique dont elle sera, dans ses grandes lignes, l'expression et le chant. A défaut d'une base philosophique solide, d'un sens religieux profond que remplace une religiosité vague et diffuse, d'une imagination fantastique affirmée (elle existe çà et là, mais reste tributaire de nos voisinS), c'est par sa fougue anti-classique, l'ampleur du combat à mener et du retard à rattraper, par la valeur de ses poètes, la force de ses groupes, cénacles et revues que le romantisme s'affirmera.



La France est en retard sur ses voisins comme ce fut le cas à la Renaissance. Après un texte comme le Discours préliminaire à Wallstein de Benjamin Constant qui est de 1809, il faudra attendre les années 1820 pour l'affirmation de la poésie lyrique, les années 1830 pour celle du théâtre tragique, mais ce romantisme ne cessera pas en 1843 avec la chute des Burgraves comme on l'a trop dit. Multiforme, il se perpétue dans la poésie sociale, puis à travers les écoles qui le suivent jusqu'à nos jours.



Pour bien comprendre, il faut se reporter à l'époque, lire les néo-classiques : on voit alors à quel point ce renouvellement s'imposait. Il s'agit d'une réaction biologique naturelle, d'un combat de jeunes intelligences et de sensibilités neuves contre le sacro-saint respect des règles et des routines qui n'est souvent que l'alibi de la pauvreté créatrice. On peut d'ailleurs se déplacer d'un siècle, remplacer 1820 par 1920 pour trouver un correspondant. La réaction surréaliste contre les sommeils de la pensée, contre la stupidité ambiante d'une prétendue belle époque s'explique aisément : il n'est que de lire les journaux de ce temps, encore que, dans le domaine de la poésie, il existe des non-surréalistes de valeur, nous le verrons.

Le programme est vaste pour nos jeunes turcs, aussi vaste que celui de Du Bellay, de Ronsard et de la Pléiade. Il s'agit de renouveler non seulement la poésie, mais le roman avec Sand, Balzac, Stendhal, Mérimée, Gautier, l'histoire avec Michelet, les études sociales avec Ballanche, Quinet, les saint-simoniens, la philosophie dans la discipline kantienne, la critique avec Sainte-Beuve, et, de Delacroix à Berlioz, tous les arts. On pourrait résumer en disant qu'il faut changer l'homme.



Vérité, liberté, société.



« Un nouveau schisme littéraire, une poétique barbare », dit le naïf académicien Auger. Les éclats de ce conservateur ne vont pas loin. Quel créateur pourrait-on opposer au romantisme? C'est là une grande différence avec la révolution surréaliste qui, elle, ne peut prétendre monopoliser toutes les valeurs. Qui opposer aux romantiques puisque les poètes de transition eux-mêmes, par leurs meilleurs aspects, en procèdent aussi?

Historiquement, la poussée romantique, en même temps que les poètes sans avenir, bouscule quelque peu ce que nous avons eu de bon dans le siècle classique, mais on n'efface aucun des meilleurs, pas plus que Ronsard n'efface Marot ou que Malherbe n'efface Ronsard. Ce sont les pâles disciples qui en pâtissent.



Frondeur révolté |le romantisme français cherche, comme aux temps reculés, à retrouver un état originairement poétique du monde en suivantune voie large, ouverte, libre, aventureuse. Bien que le xvme siècle, bien que la Révolution lui aient ouvert cette voie, le changement moral n'est pas si profond qu'il ne faille tout réinventer, et les romantiques eux-mêmes n'échappent pas à une emprise séculaire. On n'est plus à l'âge spontané de la civilisation et la création sans cesse s'impose, car il faut, en même temps que la littérature, changer la société.

Une tâche primordiale est de concilier l'art et la vie Mme de Staël le dit : « La littérature doit être l'expression de la société. » Le poète ne peut plus se séparer de la nature en ce qu'elle a de concret et de grandiose; il ne peut plus divorcer avec les convictions profondes de la nation qu'il faut extraire de leurs apparences. Il y a donc une réaction nationale et une question se pose : pourquoi exprimer des pensées qui nous sont propres par le truchement des Grecs et des Latins?

C'est au fond une nouvelle bataille des Anciens et des Modernes. Pourquoi les créateurs se sont-ils interdit systématiquement les sujets nationaux? Il apparaît surprenant qu'on ne trouve jamais chez Corneille ou chez Racine, comme le dit Le Prévost, académicien de Rouen, le doux nom de France, « que ces deux grands poètes aient complètement abjuré leur pays, pour n'avoir trouvé dans leur cour le besoin de lui consacrer un chant, un vers, un mot ». Il n'est pas allé y voir d'assez prêt, mais son analyse, si primaire qu'elle soit, contient une vérité qu'exprime aussi Ballanche : « Nous avons tout abandonné pour les riantes créations de la Grèce. L'architecture nous a donné le style gothique; mais les terribles inventions des Sarrazins et des hommes du Nord, mais les Croisades n'ont pu féconder notre imagination. » Il semble ignorer la poésie médiévale, mais pour les siècles récents, il est vrai, comme il l'affirme, que « nous avons refusé d'interroger nos âges fabuleux », et que « les tombeaux de nos ancêtres ne nous ont rien appris »._Guttinguer déclar: Être romantique, c'est chanter son pays, ses affections,,ses mours et son Dieu. » En cela les Allemands ont donné un exemple : « Écoutez dans leurs chants l'accent de la patrie » dit Henri de Latouche. On observe dans le Globe : « Les drames mixtes et populaires d'une nation voisine font frissonner quarante millions d'hommes ». On croit alors à une Allemagne idyllique et toute tournée vers la pensée.



On recourt à ce moyen âge qu'ici nous avons tant aimé. Cyprien Anot, poète d'Elégies rhémoises, dit : « Quel charme n'aurait point la peinture fidèle des mours naïves et simples de nos aïeux? Avec quelle facilité les fabliaux des troubadours, les carrousels, les joutes des chevaliers, les cours d'amour feront oublier les pasteurs de l'Arcadie. » Des chants néo-médiévaux vont surgir, mais la réinvention aura ses curiosités et la poésie aura souvent l'aspect des restaurations de Viollet-le-Duc. Qu'importe! un retour est amorcé.

Les simplifications classiques ont conduit à l'abstraction, à l'uniformité. Le romantisme réagit par la diversité, l'expression du concret et de l'individuel. On lit dans la Muse française, à propos des imitateurs de Voltaire : « Les héros les plus étranges accoururent de tous les points de l'univers pour répéter au théâtre les fadeurs amassées durant un siècle, dans les coulisses, et depuis Manco-Capac jusqu'à Téléphonte, d'Aristomène à Mustapha et à Zéangir, on eût dit une même famille d'amants et de guerriers sortis des mêmes écoles ou nés avec des sentiments jumeaux. » Le romantique, lui, comme le dit M.-A. David-Sauvageot, « redescend du général vers le particulier, le concret, l'individuel ; il note de préférence les traits caractéristiques qui séparent hommes et choses. Il ne peindra pas de même l'Anglais, l'Allemand, le Vénitien, le Chinois; il notera les particularités provinciales, remarquera l'air et le pli que donnent la condition, la profession; il ne dédaignera pas les petits métiers... »

Il faudrait dire ici, par parenthèse, que les romantiques et leurs exégètes oublient bien souvent de se référer aux conditions générales d'une époque, tracent un tableau général sans tenir compte des cas particuliers, et que des arguments de valeur pourraient sans cesse leur être opposés, mais il n'est pas de révolutions qui se fassent sans victimes innocentes.

Soucieux de vérité, le romantique n'ira pas chercher ses sujets dans un jardin d'agrément, dans un parc bien ordonné. Il semble que la nature entière ne soit pas assez grande pour lui. Dans la traduction d'un poème en vingt chants de l'Anglais William Coombe, le Don Quichotte romantique, on peut lire : « Tandis que la littérature classique attire l'homme dans la vie civilisée, la littérature romantique au contraire le rappelle aux émotions primitives et risque, en dépassant ce but, de le ramener à une sorte de vie sauvage. »



Louis-Sébastien Mercier dans son essai Du Théâtre, 1773, observait déjà la seule présence sur terre des têtes à diadèmes. Avant que l'histoire ne quitte l'étude des dynasties pour celle des faits sociaux, les romantiques annoncent que l'intérêt doit être étendu à tous les hommes et surtout aux plus souffrants. Les romantiques ne répugneront pas à étaler « les lambeaux de la misère » comme disait encore Mercier, et c'est là un des aspects les plus respectables de la nouvelle littérature. On ne reculera pas devant les peintures les plus crues, les plus repoussantes parfois, et c'est une ouverture vers la poésie sociale, vers le naturalisme. Ce n'est pas pour le seul plaisir du contraste qu'on représentera le laid, mais par souci de vérité. Le caractère de toute forme doit être analysé, rien de ce qui existe repoussé. Il en naît une égalité des êtres et des choses devant l'art créateur. Pas de choix arbitraires pour plaire au public, car ce dernier, par son goût élargi, doit être réceptif au mal comme au bien, au laid comme au beau.

Il était temps aussi de mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Il ne saurait y avoir de motsjnobles et de mots (bas, les uns étant admis, les autres repoussés. On a le sentiment que la langue est trop pauvre, trop abstraite, qu'elle ne permet pas la hardiesse, la trivialité, l'énergie, le dynamisme. Il faut lutter contre de fausses délicatesses, vivifier par des métaphores, et ne jamais craindre de dire, de nommer, rejeter les périphrases hypocrites. Voilà bien une leçon qui peut être durable.



Au Théâtre.



Au théâtre, il ne faut jamais fixer, par le respect des règles, les personnages dans un moment qu'on éternise. Il faut voir les êtres en présent, mais aussi en avenir, il faut tenir compte de l'inconstance et de la précarité. Le héros fixe de Corneille va s'éloigner.



Mercier le disait : « Il n'y a rien de plus inconstant que la nature qu'on dit être immuable; on la cherche, elle se montre, fuit, change de forme. » La vérité n'est plus absolue, mais relative et le romantique tentera de suivre bien des errances, bien des métamorphoses, parfois subites.



La bataille d'Hernani de 1830 est restée célèbre par le « scandale ». Théophile Gautier a relaté joyeusement cette histoire d'un combat, en soi acte poétique comme on en reverra à l'époque surréaliste. L'attaque du bourgeois attaché aux idées traditionnelles, le gilet rouge de Théophile devenu symbole, la légende s'en empare : « Il en est de même de nos cheveux, dit Gautier. Nous les avons portés courts, mais cela n'a servi à rien : ils passaient toujours pour longs. » Il y aurait une étude à faire du romantisme à nos jours sur le signe révolutionnaire dans le cheveu.

Avant cette action publique, en 1827, la fameuse Préface d'Her-nani, tout en faisant de Hugo le chef de file du romantisme, avait marqué une actjon plus profonde. La jeune école y trouva son manifeste. Comme Du Bellay avait puisé chez d'autres, les idées de Victor Hugo existaient chez Shakespeare, Goethe, Schiller, Schlegel, propagées par la voix de Mme de Staël. On a souvent vu naître à l'étranger des mouvements importants qui ont connu chez nous un complet épanouissement parce qu'exprimés par une voix plus vive. Hugo, dans sa préface, a utilisé une étonnante artillerie de mots, une machine de guerre efficace, avec ses traits, ses fulgurances, ses tempêtes, ses paradoxes, ses colères, ses bombes. Si du point de vue historique l'analyse paraît courte, et même parfois contestable, littérairement elle est de longue portée. Il fallait emporter la victoire contre le traditionnel Théâtre-Français et tout moyen était bon.



Le théâtre est replacé dans l'histoire générale de notre évolution. Hugo le montre aux origines en extase et en admiration devant le créateur. L'épopée homérique apporte l'action et se perpétue dans la tragédie grecque qui « tourne autour de Troie ». Vient le christianisme qui révèle à l'homme sa dualité : naissance de la psychologie. Racine, Shakespeare, Goethe, en cela se montrent supérieurs aux Grecs. La principale erreur du classicisme a été de séparer les genres : comédie et tragédie. Le théâtre est un. Son objet est la vérité. Il faut réaliser l'harmonie des contraires : le beau et le laid, le rire et les larmes, la haute passion et le bas ridicule, le sublime et le grotesque.

Cela conduit à proscrire les unités de temps et de lieu, voire d'action, au bénéfice de l'unité d'impression. Si l'on conserve l'alexandrin, c'est en l'assouplissant, en permettant l'enjambement, en déplaçant les césures. Le nouveau théâtre, dramatique, lyrique, épique, moral, historique, utilisera toutes les ressources de la poésie, il serai un théâtre complet. Victor Hugo pense à ses ouvres immédiates. Il donne une definition hardie, ambitieuse, mais qui ne sera pas entièrement suivie, même par lui-même comme en témoignera son Théâtre en liberté. En fait, la limite du théâtre romantique sera d'être en vers et traitant de l'histoire. Deux goûts chers à Hugo. Les drames, les comédies réalistes, puis naturalistes, iront plus loin, par la prose, dans la nouveauté. Mais cette théorie du théâtre romantique, même si elle trouve vite ses limites, s'inscrit dans l'histoire d'une certaine idée de l'homme, de l'histoire et de la poésie qui influencera le poème.



Lutte, essor, individualisme, tendances.



Le romantisme ne peut plus, d'aucune manière, se référer aux autorités qu'il discrédite. La bataille se déploie, les citadelles à détruire étant la doctrine de l'imitation qui s'est usée, la critique conservatrice qui veut continuer de régenter la poésie, les tenants de Boileau, la Comédie-Française qui, par privilège du pouvoir, maintient la comédie classique, l'Institut et l'Académie, gardiens des formes stérilisantes : autorités, règles, codes, usages, séparation des genres.

A la thèse classique : « Les genres ont été reconnus et fixés; on ne peut en changer la nature ni en augmenter le nombre », on peut répondre par la formulation romantique selon Schlegel : « L'art et la poésie antique n'admettent jamais le mélange des genres hétérogènes; l'esprit romantique se plaît dans un rapprochement continuel des choses les plus opposées. »

La poésie lyrique va-t-elle se trouver dans un ghetto, les vers ne pourront-ils pas communiquer avec la prose, la poésie communiquer avec les arts, les genres s'allier et se répondre? Si, en face des classiques se présente une opposition, elle a ses désaccords. Une minorité pense que la prose ne peut aspirer à la dignité poétique; une majorité répond que la poésie romantique se doit de conserver ce nom lorsqu'elle" rejoint l'épopée, même si elle est dépouillée du rythme. Déjà au xvme siècle Mercier s'écriait : « Tombez, tombez, murailles qui séparez les genres! » ce qui était aussi le désir de Diderot. Il ne faut plus qu'un art reste enfermé dans des définitions. Le drame mixte recevra le lyrisme, le génie aura champ ouvert pour exprimer la diversité, l'unité de temps apparaîtra absurde dès lors qu'on voudra embrasser les temps les plus vastes.



Le romantisme marque la fin des tracés traditionnels, des jardins à la française, des conventions arbitraires. « Votre ordre c'est le désordre! » crient les classiques et les romantiques répondent : « Notre ordre est celui de la nature et de la liberté! » On croirait entendre des slogans d'aujourd'hui.

Seule la liberté'peut permettre l'essor du romantisme. La bataille est violente, on manie aisément l'injure. Ce n'est pas la raison profonde qu'on attaque, mais ses faux-semblants, ses excès qui brisent la spontanéité, et surtout l'esprit raisonneur que Chateaubriand déteste parce qu'il est l'ennemi de la sensibilité et de l'imagination. En s'insurgeant contre cette raison toute-puissante au nom de ce « moi » que Pascal disait haïssable, les romantiques revendiquaient la légitimité du sentiment et du caprice, de la liberté et de la fantaisie individuelles. Musset jettera ces vers :



Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner.

Mon premier point sera qu'il faut déraisonner.



Et Mercier, en précurseur génial, disait bien tout cela que ressentira une autre génération : « Le génie est audacieux, fécond et dégagé de toute entrave. Il ne repose point sur le même objet; il tire des lignes immenses qui se croisent et se correspondent; il va saluer le Hottentot dans sa hutte barbare et plane du même vol sous les plafonds dorés de Versailles. » y L'anti-conformisme amène à l'essor de l'individualisme. Enfin, la poésie ne marchera plus au pas, le poète choisira ses options. S'il existe une force romantique unie, elle n'est pas à l'abri des schismes. Dans la liberté conquise, des tendances diverses se dégagent, et c'est heureux. Il faut les diviser en deux grands courants.

Une première école incline vers les tendances objectives. Il s'agit de montrer les choses telles qu'elles sont par une analyse minutieuse, une observation quasi scientifique, l'écrivain restant en retrait. C'est la revue le Globe qui exprime cette tendance qui ne renie pas Voltaire, qui se montre sage, sûre, expérimentée, mesurée. Elle compte d'éminents penseurs, des érudits, des critiques, des hommes politiques, des philosophes, gens de têtes solides qui se nomment Dubois, Duvergier de Hauranne, Rémusat, Thiers, qui ne sont pas des classiques puisque ces derniers les amusent et excitent leurs critiques, qui se disent romantiques, mais, oui, un grand mais : ce groupe ne compte pas de poètes. Voici quelles sont les grandes lignes de sa pensée qui participe largement du romantisme : il faut consulter une raison plus libéralement comprise, étudier les modèles passés en les choisissant bien et ne retenir que leur leçon d'originalité en étant soi-même dégagé d'eux et original, garder au théâtre l'unité d'action qui seule compte, mêler les genres, rester simple et se fier au goût, se méfier de l'arbitraire, dédaigner la préciosité, se défier de la germanomanie et deTanglo-mâniê. Cette école peut être prise comme celle des tenants d'un élargissement du classicisme, une branche romantique qui débouchera sur le réalisme. On sera plus volontiers attiré par l'art des Constant, Stendhal, Mérimée, Balzac, que par la poésie.

La seconde école, féconde en matière poétique, nous intéresse ici davantage. Elle parlera par l'autre importante revue la Muse française. Ici, on est plus proche de Rousseau que de Voltaire. Il s'agit du romantisme de l'impression personnelle, le poète étant intimement mêlé aux choses. C'est l'exacerbation du moi, la naissance de la poésie de l'âme, de la sympathie humaine universelle, de l'échappée vers la rêverie, le merveilleux, le fantastique, voire le divin. On est dans la tradition du sentimentalisme vivant de Rousseau, mais en évitant les pièges larmoyants. On rénove le spiritualisme. Le sentiment profond, l'idéalisme philosophique proche du mysticisme religieux, l'intimisme permettent de livrer les créations de l'âme et de l'esprit.

Il existe dans cette école subjective, un dynamisme constant. On lit dans la Muse française : « Lorsque les événements font entrer la vie dans le cour, lorsque la famille, la patrie, le moi, sont menacés, tous les sentiments énergiques se réveillent. » Au sein de la jeune école, bien des paradoxes sont présents. Ainsi, s'attendrait-on à ce que les poètes de la M use française, les Vigny, Lamartine, Hugo, Nodier leur aîné, soient les plus fidèles serviteurs du trône tandis que maints conservateurs sont plus libéraux? Pour un Cyprien Desmarais, les hommes forts vont aux luttes, les faibles voient dans la Révolution « une espèce de barbarie qui détache l'homme de l'homme, le jette dans la contemplation rêveuse et dans l'enthousiasme solitaire », comme en témoignent Goethe, Chateaubriand ou Sénancour. L'étude de chaque poète pris dans sa vie sociale et politique montrera bien des évolutions.



Les poètes seront les acteurs de la vie publique. « Ce serait, lit-on dans la Muse française, une erreur presque coupable dans l'homme de lettres que de se croire au-dessus de l'intérêt général et des besoins nationaux, d'exempter son esprit de toute action sur les contemporains, et d'isoler sa vie égoïste dans la grande vie du corps social. » C'est ainsi que l'on verra flétrir, comme Voltaire qu'on abjure, les crimes politiques, les poètes donner leur sentiment sur les réformes, conseiller les révolutions. Dès lors, l'histoire nationale et universelle, les épopées révolutionnaires et impériales enflévreront les esprits, enrichiront les imaginations, les arracheront à leur individualisme sans rien ôter de leur subjectivisme essentiel. Comme Lamartine en 1830 exprime bien cette pensée : « La poésie, dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait parmi nous une habile torture de la langue, un jeu stérile de l'esprit, se souvient de son origine et de sa fin. Elle renaît fille de l'enthousiasme et de

I inspiration, expression idéale et mystérieuse de ce que l'âme a de plus éthéré et de plus inexprimable, sensjiarmonieux des douleurs ou des voluptés de l'esprit. »



Il faut préciser ce qu'est l'individualisme romantique car le mot prête à confusion, fait rêver à la tour d'ivoire. On pourrait croire que le poète romantique, cloîtré dans son moi, refuse de se mêler à la foule et de partager ses doutes, ses angoisses, comme ses joies et ses plaisirs. Le moi du poète est le moi de ses contemporains.

II exprime ses rayons et ses ombres, ces dernières étant sans doute plus fréquentes si l'on en juge par les cris de douleur de Musset, le pessimisme de Vigny, les harmonies sombres de Lamartine. Victor Hugo dit : « Tout homme qui écrit, écrit un livre et ce livre, c est lui. La poésie est avant tout ce qu'il y a d'intime en nous. » Le poète traduit ce que la foule sent confusément. H faut lire la préface des Contemplations où Victor Hugo affirme cette communion entre le poète et son lecteur, traçant une nouvelle idée des relations entre ce qu'un sociologue d'aujourd'hui appellerait consommateur et producteur, idée plus que jamais présente :



Ceux qui se pencheront sur ces « Contemplations » retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste qui s'est lentement amassée là, au fond d'une âme... Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a le droit d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, ma vie est la mienne; vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir et regardez-vous y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent « moi ». Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas! quand je parle de moi, je parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé qui crois que je ne suis pas toi.



Quelque chose a changé : « On ne recommence pas les madrigaux de Dorât après les guillotines de Robespierre, et ce n'est pas au siècle de Buonaparte qu'on peut continuer Voltaire », dit Victor Hugo dans un article sur Byron en 1824. Insistons sur la gravité du romantisme : il s'attache à tous lesjjrands problèmes, il ne refuse aucun des aspects ^rrréfs ou malsains de la vie, il se souvient du grand mystère de la destinée humaine avec quelque chose de pasca-lien dans la démarche, il ne fuit pas les problématiques, le lyrisme est aussi un élément de découverte, il tente d'aborder aux rives inconnues, il réfléchit sans cesse au devenir, il ne se satisfait pas de l'équilibre et de la sérénité, il dépasse le sublime de la phrase comme chez Corneille pour rejoindre celui du religieux et du philosophique.



Aux transformations de l'esprit poétique répondent celles de la -forme. La révolution est ici moins aiguë qu'on ne l'imagine et bien des vieilleries passent à travers le filtre. Le concret l'emporte cependant sur la langue abstraite. On est plus pittoresque (cette épithète enchante tout le XIXE), plus vivant, plus imagé, plus précis. Enfin, le cheval pourra être un cheval (et non un coursieR), ï'épée pourra être une épée (et non un glaivE). Les barrières séparant les mots « nobles » des mots roturiers sont renversées; les termes généraux, les périphrases hypocrites sont condamnés au profit du mot propre; le vocabulaire s'enrichira comme au vieux temps, avant que le goût classique n'intervînt, et feront leur entrée les termes empruntés aux sciences, aux arts, à l'industrie, au commerce, à l'artisanat. Des mots tombés en désuétude depuis le riche et fécond Ronsard seront réhabilités; ils prendront des sens nouveaux et l'on verra que le néologisme est le plus souvent un archaïsme ayant subi une cure de jouvence. La syntaxe se libère, la phrase se rebelle contre les règles de la raison, se conforme plutôt aux élans du cour, aux pouvoirs infinis de l'imagination.



L'alexandrin est disloqué, soumis à une gymnastique assouplissante, prêt à répondre à tous les emplois; les édits de Malherbe sont en partie supprimés : l'enjambement est permis, et même le hiatus, s'il n'est pas choquant, est autorisé. La rime esclave devient reine : on crée de nouveaux rythmes, on va rechercher ceux subtils de la Renaissance. On se soucie de l'harmonie du vers et à son sens propre, le mot ajoute sa valeur de son. L'harmonie prend tous ses pouvoirs : on la trouve douce et berceuse, répondant aux mur- mures des vagues expirant sur la plage ou au souffle du vent dans les branches chez un Lamartine, vibrante, guerrière chez Hugo, légère, variée, pleine de fantaisie chez Musset ou Gautier, ample et grave chez Vigny.



Le Poète.



Il tend vers la divinité par le mystère. Comme dit Desmarais, « le caractère de son idéal est nécessairement dans l'éternel et dans, l'infini ». Comme dit Anot : « Dans les ouvrages romantiques où il n'y a point d'idées religieuses, sous l'acception vulgaire du mot, il y a des sentiments qui préparent à la religion. » Comme dit Nodier : « Chez les Anciens, ce sont les poètes qui ont fait les religions; chez les Modernes, c'est la religion qui crée enfin des poètes. » Victor Hugo à cet égard est significatif. Son Dieu est un dieu de poète. Larecherche essentielle du romantisme est contenue dans-ces questions : d'où vient l'homme, où va-t-il, quel est le sens de la vie, de la mort? Il y a là sujet à méditation philosophique et religieuse, à pensée, à rêve, à toutes sortes d'orages, et il est émouvant de voir le poète se pencher sur son art dans l'espoir qu'il donne des réponses ou le mette sur le chemin des réponses.

Dieu, .est toujours présent chez les romantiques que ce soit chez Lamartine si proche de Chateaubriand, chez Hugo qui ne cesse de dire~que la Bible est le plus grand des chefs-d'ouvre, chez Musset qui écrit l'Espoir en Dieu, chez Vigny philosophique et religieux. Leurs interrogations et leurs doutes, leurs espoirs, leur quête d'infini s'étendent à toute la poésie du XIXe siècle.



Il n'est pas seul, ce poète, car les sciences, les arts, la musique, la théologie, la philosophie l'accompagnent dans ses luttes. Il n'est jamais isolé car dans le temps et dans la géographie littéraire euro-péertne, d'autres accomplissent les mêmes fouilles, posent les mêmes questions. Le poète sait, comme dit Ballanche, qu'il est « la parole vivante du genre humain ». Les voyages du ciel et des enfers de Milton, Dante, Klopstock, les recherches du passé, comme chez un Macpherson ou les archéologues du folklore national populaire anglais, allemand ou Scandinave, lui dictent sa voie. Le poète monarchiste des années 1820 ne sait peut-être pas qu'il prépare-une révolution : son pessimisme reste abstrait, son optimisme, lui, est concret et, du même coup, subversif. C'est ce dernier qui permet les évolutions et les changements. Le monde doit être" changé et pour cela, il faut intervertir les rôles : que l'accusé soitj juge, que le pauvre soit riche, que l'humble soit puissant, et une nouvelle civilisation régnera. L'analyse paraît brève et naïve; elle témoigne d'une foi inébranlable en l'homme, et cet aspect de sympathie humaine est le meilleur de la nouvelle génération.



Le poète romantique a appris à se situer dans la durée, à apprp quer ses systèmes de valeurs aux ouvres du fonds universel comme aux créations inspirées par le monde sujet aux métamorphoses dont il se sent le responsable. Si le sens de la précarité humaine le prédispose à une inquiétude constante, l'irréversibilité du temps à une angoisse douloureuse, le sentiment de sa propre existence le conduit parfois à des états extatiques : il connaît l'illusion de toucher, par la poésie, à l'éternité. Sans cesse, il tente de prolonger les moments heureux ou révélateurs, de les extraire de sa mémoire affective, d'y trouver un essor, une identité entre la sensation éprouvée dans son passé et celle du moment présent, ce qui lui donne l'impression d'abolir le temps. Il éprouve encore qu'il est le porteur non seulement de ses propres souvenirs, mais de ceux des époques passées, avant sa venue au monde.



Il n'existe pas un, mais des romantismes. Quoi de commun entre celui de Lamartine et celui de Pétrus Borel? entre celui de Casimir Delavigne et celui de Philothée O'Neddy? Et l'on pourrait, par souci de contrastes moins violents, répéter les différences entre le romantisme libéral, bourgeois, anticlérical du Globe et le romantisme aristocratique, monarchiste, religieux de la Muse française : il fallut bien la personnalité de Victor Hugo pour opérer une jonction, une alliance. Dans les années 1830, au temps de la bohème galante de Nerval, lorsqu'on exhibe devant des bourgeois trois belles filles nues et enduites de farine pour faire croire à des statues, on est loin des voiles romantiques des Elvire.

L'alliance entre la génération de 1820 et celle de 1830, en dépit de ce qui pourrait les opposer, cette sorte d'union romantique contre la vieille société est sans doute un étonnant phénomène littéraire autant que social. Lorsque Gautier, Nerval et les bou-singots viennent au secours d'Hemani, apportant le sang bouillant d'une génération neuve, ils suivent un romantisme de choc violent, frénétique, profanateur, excentrique. Philothée O'Neddy, Pétrus Borel, Lassailly, lycanthropes, précurseurs du « théâtre de la cruauté » d'Antonin Artaud, inspirateurs de ce qu'il y a de plus noir dans les fleurs maladives de Baudelaire, de la rage homicide de Lautréamont, annonciateurs de Rimbaud, Jarry, Apollinaire, du dadaïsme de Tristan Tzara et du surréalisme d'André Breton, libérateurs de la folie créatrice, du fantastique social, des modes d'expression, prophètes d'une société différente, ceux-là s'éloignent des jeunes malades anémiques et des rêveries au bord des lacs. On les dit « petits romantiques » par allusion au quantitatif, alors que, refusant les limites, ils apportent un élargissement, une expansion de l'être. Ce sont eux quirepoussent alors le çhamp_ du possible et obligent les plus grands, et surtout Victor Hugo, à un état d'éveil constant. Le romantisme offre sans cesse au cours du siècle un asile vaste et ouvert aux plus inattendues des cohabitations, et l'on verra que personne n'échappe vraiment à cette nouvelle manière d'être, de penser, de concevoir.



Le Mot romantisme.



Avançons-nous, comme nous le souhaitons, par ces étapes successives? Pour aller plus loin, il faudra rencontrer les créateurs et leurs ouvres. C'est à dessein que nous n'avons pas commencé par Pétymologie et l'analyse du mot romantisme. Il est cependant nécessaire de les apporter.

Dans une première acception, le mot romantisme est proche du mot romanesque. Au XVIIe siècle, Claude Nicaise l'emploie ainsi : « Que dites-vous de ces pastoureaux? Ne sont-ils pas bien romantiques? » En 1745, Jean Leblanc note : « Plusieurs Anglais essayent de donner à leurs jardins un air qu'ils appellent « romantic », c'est-à-dire à peu près pittoresque. » Romantique se dit des lieux qui éveillent l'imagination des romanciers ou des poètes. On lit chez Rousseau : « Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève », et chez Marmon-tel : « Il y avait dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de fabuleux qu'on n'avait jamais vu jusque-là qu'en idée. » Nous nous orientons déjà vers le mystère.



Charles de Villers et Senancour se servent de ce terme, mais c'est Mroe de Staël qui applique ce mot à la nouvelle école en l'opposant au classique, après l'avoir recueilli dans la critique allemande : Schlegel l'a accoutumée à romantisch.



La bataille des Anciens et des Modernes, comme au temps de Perrault, de Boileau? Il y a de cela et Nodier définit les lignes de partage : « Dans les âges secondaires, l'esprit humain a suivi deux voies, l'une qui était toute tracée et qui n'aboutissait qu'à la reproduction perpétuelle de beaux types antiques, l'autre qui était inventrice et téméraire, et où il s'agissait de saisir sur le fait le caractère et la physionomie des types modernes. C'est peut-être dans le choix de ces directions que s'est manifesté le partage de deux écoles qu'on appelle le classique et le romantique. »

Qui est romantique et qui ne l'est pas? La distinction devient bien difficile. On peut repousser, si l'on est romantique, les pâles imitateurs, et c'est facile, mais dès lors qu'on se trouve en face de hautes personnalités littéraires, le problème se complique et l'on ne peut trouver que le facile argument des dates. Lorsque Stendhal essaie d'attirer Pétymologie de romantisme vers l'Italie en se référant à la littérature romane, il choisit pour étayer son propos des noms qui surprennent et que repousseraient les romantiques.

Ce sont finalement les individualités créatrices qui vont répondre en créant leur romantisme personnel. La définition lapidaire échappe et nous sommes proches des définitions multiples de la poésie, généralement exactes, mais toujours incomplètes. De cela, Victor Hugo aura moins cure qu'on ne l'imagine. Le romantique jeune homme repousse ces appellations ou passe allègrement de l'une à l'autre. Dans une préface à ses odes, il démontre que les définitions de Mme de Staël, marquées par la chronologie, obligeraient, comme l'a remarqué Pierre Moreau, « à attribuer le Paradis perdu aux classiques, et la Henriade aux romantiques ». Le jeune Hugo joue un peu, mais il est significatif qu'en 1826, il rejette à la fois l'imitation des classiques et des romantiques. Cependant, il choisit bien la nouvelle école, faisant de l'autre celle de l'imitation. En 1864, dans un livre sur Shakespeare, Victor Hugo écrira :



Ce mot romantisme a, comme tous les mots de combat, l'avantage de résumer vivement un groupe d'idées; il va vite, ce qui plaît dans la mêlée; mais il a selon nous, par sa signification militante, l'inconvénient de paraître borner le mouvement qu'il représente à un fait de guerre : or ce mouvement est un fait d'intelligence, un fait de civilisation, un lait d'âme; et c'est pourquoi celui qui écrit ces lignes n'a jamais employé les mots romantisme ou romantique. On ne les trouvera acceptés dans aucune des pages de critique qu'il a pu avoir l'occasion d'écrire.



Aujourd'hui, il n'est plus possible de se fier entièrement à des définitions globales et souvent hasardeuses; c'est souvent par facilité qu'on les emploie. Musset, l'indépendant, rompant avec les romantiques, peut dire qu'il aime La Fontaine, qu'il apprécie l'héritage grec et latin comme la Grèce et l'Italie modernes, qu'il aime l'art de son pays, qu'il regrette de voir nos « muses barbouillées de patois étrangers ». Dans les Secrètes pensées de Raphaël, on lit :



Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.

Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,

S'endort, près de Boileau qui leur a pardonné.



En 1836, Alfred de Musset s'égayait intelligemment aux dépens du mot romantisme, s'amusant à énumérer les diverses acceptions qu'il pouvait susciter et traçant des portraits ironiques et critiques pour montrer ce qu'il y a de vague dans les théories romantiques : « Le romantisme, mon cher monsieur! Non, à coup sûr, ce n'est ni le mépris des unités, ni l'alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire... Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne... c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l'oriental, etc. »

Mais tendre au romantisme, c'est avant tout tendre à la plus haute et la plus idéale idée de la poésie, c'est tenter de rejoindre une présence fuyante et toujours à venir. Charles Baudelaire rêvera lui aussi d'un romantisme autre. Écoutons-le : « Qui dit romantisme dit art moderne - c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l'infini, exprimée par tous les moyens que contiennent les arts. Il suit de là qu'il y a une contradiction entre le romantisme et les ouvres de ses principaux sectateurs. » Romantisme synonyme de « remise en question »? Cette idée apparaît aujourd'hui lorsqu'on suit les travaux de la Société des études romantiques dans la revue Romantisme qui réunit des textes internationaux, son but étant « d'être un lieu de rencontre entre les explorateurs, actuels et futurs, de cette contrée énorme déjà sillonnée, jalonnée, traversée de voies royales, mais toujours terre d'aventures et de découvertes ».



L'Édition romandque.



Contrairement à ce que la grande renommée des poètes romantiques pourrait laisser croire, les tirages des ouvres sont faibles. Emile de Girardin nous a appris qu'en 1835 Victor Hugo et Paul de Kock, favorisés, vendaient 2 500 exemplaires de leurs ouvres, tandis que Balzac, Soulié, Sue et Janin se situaient autour de 1 200 exemplaires, Alphonse Karr 1 000 exemplaires. Quant aux poètes comme Alfred de Musset par exemple, ils voyaient leurs ouvrages se vendre entre 600 et 900 exemplaires. Théophile Gautier quant à lui ne voyait pas ses ouvres dépasser 600 exemplaires.

Non seulement les tirages étaient faibles, mais de plus les contrefaçons étrangères apportaient aux éditeurs français une redoutable concurrence. Avant que naissent les grandes dynasties éditoriales, la plupart existant encore aujourd'hui, nous trouvons Henri Nicolle, l'éditeur des Méditations de Lamartine refusées par le plus important Ambroise-Firmin Didot. Charles Gosselin lui succède en 1822, mais ce seront surtout Ladvocat et Eugène Rendue! qui serviront la poésie montante. Le premier s'honore d'être « Éditeur de M. de Chateaubriand, de Byron, de Shakespeare, de Schiller ». Un des premiers gros tirages sera celui des Paroles d'un croyant de Lamennais (plus de 100 000 exemplaireS). Chez Ladvocat ou chez Renduel publient Victor Hugo, Charles Nodier, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Casimir Delavigne qu'illustrent les Tonyjohannot ou les Célestin Nanteuil entre autres. Beaucoup d'éditeurs se ruineront ou abandonneront la profession après l'avoir marquée de leur empreinte. Nous citerons Levavasseur, Ambroise Dupont, Hector Bossange, Pierre-Jules Hetzel, Gervais Charpentier, Michel Lévy, Poulet-Malassis, Albert Lacroix, Charles-Antoine Pagnerre aux diverses époques, en attendant le Lemerre ou le Vanier du parnasse et du symbolisme. Et n'oublions pas Honoré de Balzac lui-même.



Comme c'est le cas aujourd'hui, il fut heureux que les nouveaux poètes, dans des relations parfois difficiles, rencontrent sans cesse de nouveaux éditeurs, petites officines vivantes, qui les aident avec efficacité, tandis que de grandes maisons à l'enthousiasme usé par la routine restaient déficientes ou ne faisaient que recueillir les moissons semées par d'autres. Il est significatif et intéressant de voir qu'en 1831, les écrivains, pour aider le célèbre Ladvocat en difficulté, font paraître, hélas vainement, le Livre des Cent-un. Disons aussi l'importance, la variété, la quantité des publications périodiques, feuilles et revues diverses, dont nous allons rencontrer les titres au cours de ce texte, et ajoutons qu'alors, dans la grande presse, la poésie avait encore sa place reconnue.






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