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Balzac lance la Revue parisienne






Si Stendhal est si touché du long article qu'Honoré de Balzac consacre à La Chartreuse de Parme, c'est que celui-ci tient le haut du pavé. A quarante et un ans, auteur déjà prolixe, il continue à publier nouvelles et romans, une bonne part déjà de ce qui deviendra La Comédie humaine, notamment Eugénie Grandet, Le Père Goriot, César Birotteau... « Le plus fécond de nos romanciers », écrit Sainte-Beuve non sans perfidie. Le succès que Balzac a rencontré à partir des années 1830 l'a habitué à vivre à grandes guides, avec tilbury, chevaux, ameublement précieux, etc. Ses projets et ses entreprises le font entrer dans un cycle infernal d'endettement et de travail acharné : souhaitant agrandir sa propriété à la campagne, il emprunte encore pour acheter plusieurs lots de terrains près de Ville-d'Avray, où il fait construire entre 1837 et 1839, à côté des deux maisons existant déjà, sa belle villa des Jardies, où il reçoit ses amis Théophile Gautier, le peintre Paul Gavarni, Victor Hugo et tant d'autres. Un gouffre, cette propriété, dont les charges pèseront jusqu'à la fin de ses jours. En 1838, il croit se refaire en investissant dans les mines d'argent de Sardaigne, qu'il visite au printemps sur les conseils d'un négociant génois. La même année, il s'installe aux Jardies.





Ses amours sont compliquées. En 1833, il rencontre pour la première fois, à Neuchâtel, la comtesse Eve Hanska, une admiratrice polonaise qui lui écrit des lettres enflammées depuis un an. Mme Hanska n'est pas libre, elle vit auprès de son mari loin de Paris, mais c'est l'amour d'une vie qui s'amorce, nourri d'une correspondance passionnée et de retrouvailles intermittentes. En France, Honoré a une liaison avec la comtesse Guidoboni-Visconti, rencontrée lors d'une réception à l'ambassade d'Autriche. La personnalité de Balzac, ses fredaines, ses équipages et ses débours, défraient la chronique : les caricaturistes des petits journaux se plaisent à le représenter engoncé dans un froc de moine rondouillard, pipard et paillard, derrière les barreaux de la prison pour dettes. Il veut alors frapper un grand coup au théâtre : la première de Vautrin a lieu à la Porte Saint-Martin le 14 mars 1840. La commission de censure ayant refusé son manuscrit, jugeant la pièce dangereuse pour « la morale et l'ordre social », il a dû faire des concessions. En pure perte : Vautrin est immédiatement interdit par le nouveau ministre de l'Intérieur, Charles de Rémusat. Il faut préciser que l'acteur principal, Frederick Lemaître, jouant un général mexicain, s'est fait une tête de Louis-Philippe, et qu'un spectateur, le duc d'Orléans, a quitté ostensiblement la salle, indigné de l'outrage fait à son père. Balzac, flanqué d'Hugo, tente une démarche auprès de Rémusat, qui les reçoit, débonnaire mais ferme, sûr d'avoir pour lui la presse et la majorité des Chambres : « L'opposition comme l'ancienne majorité était fort épicière, écrit Rémusat dans ses Mémoires. Je ne pouvais qu'être soupçonné d'un excès de tolérance littéraire, et de faiblesse pour les artistes. Avoir bravé la presse théâtrale et mécontenté Harel [directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin], Hugo et Balzac me fit le plus grand bien, et les honnêtes gens sentirent qu'ils n'étaient pas abandonnés1. »



La scène littéraire ne saurait suffire à Balzac, il entend aussi intervenir dans la sphère politique. Dans un moment d'exaltation, il a même écrit à Mme Hanska : « Je veux le pouvoir en France, et je l'aurai. » Il a manifesté une velléité de candidature aux élections en 1831 et publié à cet effet une brochure, Enquête sur la politique des deux ministères2, restée sans suite malgré l'annonce de quatre autres brochures à venir : il a dû renoncer, faute - semble-t-il - de payer les 500 francs de cens qui le rendrait éligible. Le succès de La Peau de chagrin, en cette même année 1831, a-t-il rendu possible sa candidature ? Toujours est-il qu'il se présente à une élection partielle à Chinon, en 1832 - alors qu'il collabore, depuis le 31 mars, au Rénovateur, un porte-drapeau du légitimisme, et qu'un autre, La Quotidienne, décrit cet « homme nouveau » comme un « ami » : « Un jeune écrivain plein d'ardeur et de talent et qui paraît vouloir se vouer à la défense des principes auxquels le repos et le bonheur de la France sont attachés. » Mais les électeurs de Chinon lui préfèrent, de très loin, le candidat du juste-milieu.



En 1836, l'année où la comtesse Guidoboni-Visconti lui donne un fils, il lance un journal bihebdomadaire, La Chronique de Paris ; il caresse aussi l'espoir de créer avec Buloz, directeur de La Revue des deux mondes3, un parti rassemblant les têtes pensantes, le « parti des intelligen-tiels ». Dans son propre journal, il traite lui-même de politique extérieure, non sans lucidité ; il recrute Théophile Gautier, Charles Nodier, Alphonse Karr... Mais La Chronique de Paris n'atteint pas 300 abonnés quand il lui en faudrait au moins 2 000 pour survivre. L'endettement personnel de Balzac s'alourdit, le journal est liquidé, un de ses actionnaires fait saisir son tilbury.



En 1838, un fait divers sollicite son énergie : Sébastien-Benoît Peytel est accusé d'avoir assassiné sa femme et son domestique, près de Belley. Peytel, ami de Balzac et de Gavarni, a connu la célébrité en publiant en 1832, sous le pseudonyme de Louis Benoit, jardinier, une Physiologie de la poire, pamphlet notoirement dirigé contre Louis-Philippe : une série de dessins, soulignant les ressemblances morphologiques, appelés à la postérité. Balzac et Gavarni se rendent à Bourg, où est emprisonné leur ami, qui les convainc de son innocence. De retour à Paris, Balzac, nouveau Voltaire défendant Calas, rédige une immense Lettre sur le procès de Peytel, notaire à Belley. Il faudra trois numéros du Siècle d'Armand Dutacq pour la publier en entier. Peine perdue : Peytel est condamné à mort, son pourvoi en cassation rejeté ; sa grâce refusée par le roi : il est exécuté fin octobre 1839. Entre-temps, en août, Balzac, dont les romans se succèdent à rythme rapide (il finit Le Cabinet des Antiques, commence Splendeurs et Misères des courtisaneS), est élu président de la Société des gens de lettres. Ce n'est pas une sinécure : il y défendra les droits des auteurs si souvent bafoués, en rédigeant un Code littéraire qui servira plus tard de modèle aux contrats d'édition.



L'idée de diriger une nouvelle publication le taraude. Il y a alors à Paris deux grands directeurs de journaux, Emile de Girardin, directeur de La Presse, et Armand Dutacq, propriétaire du Siècle, mais aussi du Charivari, du Figaro, et autres feuilles et revues, où Balzac a publié quelques-uns de ses romans, dont Béatrix, mais encore, on l'a vu, son plaidoyer pour Peytel. Avec Dutacq, Balzac s'entend pour fonder une Revue parisienne, mensuel littéraire et politique de 125 pages. Balzac, principal rédacteur, ne sera pas rémunéré pour ses articles, mais partagera avec Dutacq les bénéfices. C'est ainsi que paraît le premier numéro de cette revue de petit format, le 25 juillet 1840. D'entrée de jeu, Balzac tire à boulets rouges sur le régime de Juillet.

La revue s'ouvre sur une nouvelle inédite de Balzac, Z Marcas, une trame ténue où deux étudiants font la connaissance d'un voisin de palier, le dénommé Zéphirin Marcas, homme supérieur vivant volontairement dans la misère après une malheureuse expérience de journalisme politique où il a été abusé par un politicien sans scrupule. A la suite d'un remaniement ministériel, ledit politicien vient relancer Z. Marcas dans son galetas, mais celui-ci meurt avant d'avoir pu prendre sa revanche. La mésaventure de Marcas ne manque pas de points communs avec la liquidation de La Chronique de Paris, depuis laquelle Balzac a pris en grippe le milieu du journalisme, ses iniquités, ses mensonges, sa corruption, ses basses intrigues, mais encore l'aveuglement du pouvoir, incapable de reconnaître les vrais talents qui honorent la France. Il y a plus dans cette courte histoire : une dénonciation en règle de la gérontocratie de la monarchie de Juillet qui procède de l'analyse sociale: «La jeunesse, déclare Marcas-Balzac, n'a pas d'issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu. les familles ne savent que faire de leurs enfants ; quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais ; mais elles se précipiteront dans l'étal de choses actuel et le bouleverseront. [...] En ce moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la république son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux ! L'imprudence du gouvernement n'est comparable qu'à son avarice. »



Marcas s'en prend aussi à l'instabilité ministérielle, toujours d'actualité. Ainsi, l'année précédente, Thiers et Guizot (qui se détestenT), et la gauche dynastique (menée par Odilon BarroT) forment une coalition qui provoque la chute de Mole, au profit d'un ministère Soult tôt renversé, puis d'un ministère Thiers bientôt écarté par le roi lui-même, lors de la crise internationale qui a tant indigné le consul Henri Beyle et qui, on va le voir, provoque également la colère de Balzac. La France est devenue sous l'emblématique parapluie de Louis-Philippe le pays de la médiocrité. « La nation est grande, forte et clairvoyante, lit-on dans une rubrique du même numéro, le gouvernement est faible, aveugle et sans suite dans ses efforts. » Un homme a incarné depuis des années, sous la succession saccadée des combinaisons ministérielles, la pusillanimité du régime : Adolphe Thiers, taille courte, voix grêle, esprit retors, fils d'un forgeron d'Aix-en-Provence, conseillé par la femme d'un agent de change, Mme Dosne, sa belle-mère. Sa puissance vient d'avoir su enrégimenter un empire de presse à sa dévotion : Le Journal de Paris, Le Constitutionnel, Le Courrier français, Le Nouvelliste, Le Messager, etc. Ce que Thiers représente, c'est le règne de la bourgeoisie parvenue : « La royauté est en France l'expression de la bourgeoisie, la Cour s'est faite bourgeoise, elle a flatté sa mère, elle a oublié le père : le peuple, qui devait être son point d'appui contre la bourgeoisie comme il le fut entre les mains de Louis XI contre la féodalité. Aujourd'hui il y a une féodalité d'argent, les banquiers sont de hauts barons, la bourgeoisie menace. » Dans les mêmes temps, la Cour ignore les hommes supérieurs, ne voyant pas de combien d'esprits universels la France est pourvue, patrie par excellence des écrivains. Au lieu de les soutenir, le cabinet royal les laisse se faire insulter, persécuter, et ne les défend jamais contre les « voleurs » (sans doute désigne-t-il les créancierS) qui les dépouillent. La guerre continue des petites ambitions parlementaires et ministérielles enfonce le pays dans l'impuissance.



Dans la rubrique, « Lettres russes » de sa revue, censée renseigner le tsar sur la situation française, Balzac rappelle l'abdication de Louis-Philippe lors de la conclusion de la crise d'Orient, consécutive à la guerre turco-égyptienne de 1839. Le maréchal Soult a proposé une conférence européenne pour régler le conflit ; l'Anglais Palmerston s'est empressé d'acquiescer, mais il a préféré s'entendre avec la Russie, la Prusse et l'Autriche, en marginalisant la France, trop favorable au pacha d'Egypte. Ainsi, le traité de Londres du 15 juillet 1840, négocié en l'absence de la France, est dirigé contre Méhémet-Ali, pacha d'Egypte, que les Français ont promis de soutenir. Le traité est présenté par Palmerston à Guizot, qui refuse de signer. Thiers, président du Conseil, décrète la mobilisation, mais le roi, inquiet, désireux de sauver la paix, contraindra Thiers à démissionner. Et Balzac de commenter dans la Revue parisienne la capitulation française : « A-t-on agi avec la conviction que la situation intérieure de la France ne lui permet rien de tenter au dehors ? Quoi ! l'Angleterre et les trois puissances ont osé passer de l'état de paix à l'état de guerre. Ah ! je reconnais là cette habile et profonde connaissance des choses en France. Vous vous êtes dit que le cabinet des Tuileries a trop peur de la guerre, de la guerre qui [...] déchaînerait l'énergie du pays, et consoliderait le pouvoir de la Chambre. »



Le traité de Londres est ressenti en France comme un camouflet et suscite une vague de chauvinisme, provoquant par ricochet une certaine fièvre nationale en Allemagne. C'est le moment où, au «Deutsche Rhein » du poète allemand Nikolaus Becker, le Français Alfred de Musset répond par une chanson à la Béranger : «Nous l'avons eu, votre Rhin allemand», qui, bientôt en musique, vaut à son auteur d'accéder à la popularité. La guerre n'aura pas lieu, mais l'esprit patriotique est blessé (Lamartine a composé une Marseillaise de la paix sans succèS) ; Beyle, on l'a vu, renonce à son titre de Français, et Thiers, historien de Napoléon, joindra sa voix à l'opposition dressée contre l'immobilisme royal et l'humiliation du pays par les puissances européennes.

Cette crise internationale de juillet 1840 est conjoncturelle ; elle n'aura pas de portée lointaine, sinon dans l'opinion intérieure, à une époque où la gauche est volontiers chauvine.



Dans le deuxième numéro de la Revue parisienne, Balzac va plus loin, se livrant à une véritable profession de foi, un peu inattendue, puisqu'il en choisit pour cadre une longue critique du Port-Royal de Sainte-Beuve, dont le premier volume vient de paraître5. Balzac règle d'abord ses comptes avec l'éminent critique qui ne l'a pas toujours flatté dans ses articles, tant s'en faut. « M. Sainte-Beuve a eu la pétrifiante idée de restaurer le genre ennuyeux. » Sur plusieurs pages, il étrille son confrère sur le thème de l'« ennui boueux ». Entrant dans le fond du sujet, il reproche à l'auteur de Port-Royal d'avoir prodigué toute sa sympathie aux jansénistes au détriment de Louis XIV. Erreur de jugement politique fatale, selon Balzac : « Louis XIV, sachons-le bien, est le continuateur, par Mazarin, de Richelieu qui continuait lui-même Catherine de Médicis : les trois plus beaux génies de l'absolutisme de notre pays. Pierre le Grand les comprenait bien, lui, qui en embrassant la statue du cardinal en rapporta peut-être l'esprit dans le Nord ! La Saint-Barthélémy, la prise de La Rochelle, la révocation de l'Édit de Nantes se tiennent. L'acte de Louis XIV est le dénouement de cette immense épopée allumée par l'imprudence de Charles Quint ; cet acte grand et courageux est, malgré les hypocrites clameurs des Sainte-Beuve de tous les temps, une chose à la hauteur de toutes les choses de ce règne colossal. »

Balzac, qui a d'abord été libéral, et sans sympathie particulière pour les ennemis de la Révolution - comme on peut le lire dans sa médiocre pièce en vers Cromwell et son beau roman Les Chouans -, est devenu légitimiste, admirateur d'une monarchie absolue qui, dans sa cohérence, n'a pas admis la division interne dont les protestants, avant les jansénistes, ont menacé le pays. Déjà, dans Le Curé de village, écrit et publié au moment où Balzac lance sa revue, il faisait de l'abbé Bonnet le porte-parole sympathique d'un catholicisme garant de l'ordre moral et social. La monarchie de Juillet (« Juillet est la défaite volontaire des supériorités de nom, de fortune et de talent »), la représentation élective (« une folie »), le protestantisme (« le grand cri du Libre Arbitre descendu des hauteurs religieuses où l'ont introduit Luther, Calvin, Zwingli et Knox jusque dans l'Économie politique »), l'individualisme moderne (« Chacun pour soi, chacun chez soi, ces deux terribles phrases formeront, avec le Qu 'est-ce que cela me fait ? la sagesse trinitaire du bourgeois et du petit propriétaire »), la Presse (« devenue souveraine »), s'y trouvent dénoncés et la monarchie traditionnelle (le « bon roi Charles X ») encensée. Un autre protagoniste du Curé de village, l'ingénieur Gérard, écrit à l'un de ses correspondants : « La quantité déplorable de délits el de crimes accuse une plaie sociale dont la source est dans cette demi-instruction donnée au peuple, et qui tend à détruire les liens sociaux en le faisant réfléchir assez pour qu'il déserte les croyances religieuses favorables au pouvoir et pas assez pour qu'il s'élève à la théorie de l'Obéissance et du Devoir qui est le dernier terme de la Philosophie transcendante. Il est impossible de faire étudier Kant à toute une nation ; aussi la Croyance et l'Habitude valent-elles mieux pour les peuples que l'Étude et le Raisonnement. »



Ce côté prédicateur n'enlève pas sa charge d'émotion au roman, mais il revient en plusieurs chapitres. Au moment où Tocqueville tente de faire comprendre l'Amérique à ses contemporains, Balzac la décrit, par la bouche d'un de ses personnages, comme un « triste pays d'argent et d'intérêts où l'âme a froid ». Or c'est ce dont la France de la monarchie de Juillet, héritière de la Révolution, oublieuse de ses traditions, éprise de lucre, est menacée. Défenseur de la Famille, pourfendeur de l'individualisme et du parlementarisme (l'« anarchie légale »), le curé de village en appelle au retour à la foi : « La France est folle en ce moment ! Hélas ! vous en êtes convaincus aussi bien que moi. Si tous les hommes de bonne foi comme vous donnaient l'exemple autour d'eux, si toutes les mains intelligentes relevaient les autels de la grande république des âmes, de la seule église qui ait mis l'Humanité dans sa voie, nous pourrions revoir en France les miracles qu'y firent nos pères7. »

Dans la Revue parisienne, nul besoin de faire passer ses idées par la bouche de tel ou tel de ses personnages ; Balzac les assume pleinement. Il s'inscrit alors délibérément dans la filiation de l'école contre-révolutionnaire (il a lu Joseph de Maistre et Louis de Bonald, on s'en aperçoiT), tout en gardant un ton bien à lui : « Le pouvoir ne peut venir que d'En-Haut ou d'En-Bas. Vouloir le tirer du Milieu, c'est vouloir faire marcher les nations sur le ventre, les mener par le plus grossier des intérêts, par l'individualisme. Le christianisme est un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme, et l'absolutisme est un système complet de répression des intérêts divergents de la société. Tous deux se tiennent. Sans le catholicisme, la Loi n'a pas de glaive et nous en avons la preuve aujourd'hui. Je le dis hautement : je préfère Dieu au Peuple ; mais si je ne puis vivre sous une monarchie absolue, je préfère la République aux ignobles gouvernements bâtards, sans action, immoraux, sans bases, sans principes, qui déchaînent toutes les passions sans tirer parti d'aucune, et rendent, faute de pouvoir, une nation stationnaire. J'adore le roi par la grâce de Dieu, j'admire le Représentant du peuple. Catherine et Robespierre ont fait même ouvre. L'une et l'autre étaient sans tolérance. Aussi n'ai-je point blâme, ne blâmerai-je jamais l'intolérance de 1793, parce que je n'entends pas que de niais philosophes et des syco-phantes blâment l'intolérance religieuse et monarchique. »



Balzac se réjouit de l'éradication de la Réforme, applaudit à la révocation de l'Édit de Nantes. Peu importe que Luther ou Calvin aient eu ou non raison au chapitre spirituel : il s'agissait du gouvernement temporel des sociétés, menacées dans leur fondement par l'esprit d'examen des protestants, auquel rien ne résiste. A la suite de Joseph de Maistre et de Louis de Bonald, et avant Antoine Blanc de Saint-Bonnet et Charles Maurras, Balzac, en termes on ne peut plus nets, fait de la Réforme protestante le début de tous les malheurs français. Bossuet a exalté Dieu, le Roi, le Père de famille ; Calvin est à l'origine de la Liberté, de l'Élection, de l'Individu. Dès lors, il y a lieu de comprendre que le jansénisme de Port-Royal, avatar du protestantisme, a été l'ennemi de l'Eglise et de la Monarchie : « Messieurs de Port-Royal, malgré leur manteau religieux, furent les précurseurs des économistes, des encyclopédistes du temps de Louis XV, des Doctrinaires d'aujourd'hui, qui tous voulaient des comptes, des garanties, des explications, qui abritaient des révolutions sous les mots Tolérance et Laissez-faire. La Tolérance est comme la Liberté, une sublime niaiserie politique. » Qu'annonçaient Messieurs de Port-Royal ? La mesquine bourgeoisie !



Dans le troisième numéro de la Revue parisienne, du 25 septembre 1840, Balzac aborde la question ouvrière. Depuis la révolte des canuts de 1831, la France connaît chaque année des grèves, des émeutes et des manifestations ouvrières, tandis que des penseurs nourrissent un courant socialiste - le mot est dans le langage commun depuis la moitié des années 1830. Un mouvement ouvrier sans unité, tantôt autonome, tantôt fondu dans l'opposition républicaine, prend forme. On a vu, en avril 1834, à Lyon, une insurrection née de l'alliance des républicains et des ouvriers, tandis qu'à Paris l'émeute républicaine parallèle provoquait la répression impitoyable menée par Thiers, ministre de l'Intérieur, et un interminable procès devant la Cour des pairs, achevé en janvier 1836 par de multiples condamnations à la prison. Des sociétés secrètes se sont formées, notamment la « Société des Saisons » d'Armand Barbes et Auguste Blanqui. Un attentat perpétré contre la personne du roi par un membre d'une de ces sociétés secrètes, Fieschi, a entraîne les « lois de septembre» (1835) renforçant notamment le contrôle de la presse. Le 12 mai 1839, les « Saisons » tentent une insurrection dans la capitale, vite réprimée. Autre registre : en 1840, est publiée la grande enquête de Louis-René Villenné, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, issu d'une mission commandée par l'Académie des sciences morales et politiques et menée de 1835 à 1837 dans le nord et l'est de la France. Première investigation sociologique sur les conditions de travail et les conditions de vie des ouvriers et des familles ouvrières de l'industrie textile, le rapport de Villermé décrit avec précision les horreurs de l'oppression et remet en cause les attendus du libéralisme économique, en préconisant l'intervention de l'Etat par une législation sociale.

Dans cette nouvelle livraison de sa revue, Balzac consacre un long article « Sur les ouvriers ». Déjà, dans le numéro précédent, il a effleuré la question, à propos du livre de Louis Reybaud, Études sur les réformateurs contemporains9 - article dans lequel il loue Saint-Simon, et davantage encore Fourier, « préoccupés de l'importance du travail », qu'ils ont voulu réorganiser. Mais déjà dans cet article, Balzac leur reprochait - ce qui du reste n'est nullement justifié pour Fourier - de « donner à l'Industrie une prépondérance qu'elle ne mérite pas ». Notation digne encore d'un Bonald, contempteur d'une société industrielle qui n'était pourtant de son vivant qu'à l'état d'ébauche. Cette fois, Balzac s'en prend à l'argent roi : « Quand un pays arrive à ne voir en toute chose que l'argent » (« l'Election, les Droits politiques, tout est basé sur : Que payes-tu d'impôts ? »), quand n'existe « aucune force morale qui s'oppose au mouvement anti-social de l'Intérêt », on peut s'expliquer « l'émeute des ouvriers ». Dans le régime orléaniste, le gouvernement s'interdit le droit de s'interposer entre le maître et l'ouvrier, mais non celui « de canonner dans les rues les masses qui s'y rassemblent et y commettent des actes criminels ». Mais, attention, écrit-il : « Quand un gouvernement déploie des forces contre les masses, ce n'est pas la masse qui a tort ; mais, dans tous les cas, le gouvernement, même quand il est vainqueur. »



Balzac serait-il socialiste ? Certes non. A moins que ce ne soit un « socialiste réactionnaire » ou « socialiste d'esprit féodal », comme écrit Marx ' . Son article provoque néanmoins les remerciements des fourié-ristes, notamment d'Alphonse Toussenel qui lui envoie « un lièvre et quelques perdreaux, plus deux cailles " ». Si la question ouvrière lui offre de nouveaux arguments contre la monarchie bourgeoise, elle lui en fournit d'autres en faveur de ses idées contre-révolutionnaires. C'est le système de 1830 qui, en brisant toutes les institutions, a rendu le pouvoir impuissant et qui, en consacrant l'individualisme, a armé les plus forts contre les plus faibles. Quand le Trône s'appuyait sur l'Autel, l'Église rappelait ses devoirs au pouvoir, aux riches et aux pauvres. « On ne contient les peuples que par la Religion, écrit crûment Balzac. L'État n'a plus de religion dominante, le prêtre est un fonctionnaire [...]. La bourgeoisie ne croit plus, l'épicier est de la religion de Voltaire, et vous voulez que le peuple croie ? [...] l'instruction publique remise entre les mains des laïques, n'a pas de cohésion. » Et de revenir à sa conviction : « Ainsi donc dans la Famille, au Collège, dans le Prolétariat, dans la politique, en toute chose, au lieu de contenir les intérêts privés, vous les avez déchaînés en faisant arriver la doctrine du Libre Arbitre à ses conséquences extrêmes. Vous avez laissé l'Industrie, le Commerce et le Travail qui ne sont que des choses secondaires en saine politique, devenir tout dans l'État, au lieu d'y être asservies. »



Balzac en 1840 énonce ainsi une bonne partie du credo contre-révolutionnaire : par son hostilité à la liberté et à l'égalité, sa défense des hiérarchies naturelles, sa conviction que seule l'alliance du Trône et de l'Autel peut sauver la société, son mépris du régime de Juillet et du régime représentatif - forme politique de la décadence -, ses diatribes contre le protestantisme et le jansénisme, sa défense du droit d'aînesse et de l'autorité paternelle, son apologie de l'économie agricole et sa défiance de l'industrie, il est devenu sur le tard un ultra, ce qu'on appelle désormais un légitimiste. L'attention nouvelle portée à la question ouvrière esquisse un rapprochement entre l'extrême droite et l'extrême gauche ; elles ont le même ennemi, le pouvoir d'une bourgeoisie qui n'est plus représentée majoritairement comme en 1789 par des hommes de loi et des lettrés, mais par des négociants, des industriels, des banquiers. Les socialistes veulent reconstruire la société sur les bases de l'égalité ; leurs utopies varient, mais ils placent leurs espérances dans l'avenir. Les légitimistes, dont Balzac se fait le porte-parole, ne voient de solution que dans le retour d'un âge d'or, dont le principe d'autorité et le respect de la religion sont les fondements. Le Balzac de 1840 n'accorde que peu de foi à l'avenir, il ne communie pas dans la religion du progrès. Dans Le Député d'Arcis, entrepris en 1839, il s'en moque même ouvertement : « Le progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d'ambitions menteuses que d'idées, car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés [...]. Se dire un homme de progrès, c'était se proclamer philosophe en toute chose, et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackin-tosh, les pénitenciers, le pavage en bois, l'indépendance des nègres, les caisses d'épargne, les souliers sans couture, l'éclairage au gaz, les trottoirs en asphalte, le vote universel, la réduction de la liste civile. [...] C'est le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d'ordre pour des ambitions nouvellesl2. » Tableau complet ? Balzac classé ? Cependant, la véritable philosophie politique de Balzac, c'est celle que ses contemporains retiennent de son ouvre qui prend au fil des années une dimension monumentale. L'amusant est que la rigidité de cette pensée qui s'exprime dans la Revue parisienne contraste fortement avec la vie de l'auteur et la puissance évocatrice de son univers romanesque.



Sa vie ? Elle serait peu exemplaire aux yeux de son « curé de village ». Ses fastes, son goût immodéré du luxe, ses dettes accumulées, pourraient relever d'un mode de vie aristocratique, si Balzac, fils de bourgeois de province, ne faisait que mimer la noblesse, affublant son nom d'une particule sans abuser personne. Il dénonce le règne de l'argent, tout en lui étant soumis : il rêve toujours de s'enrichir, s'avise de donner des conseils sur le sujet, n'arrive jamais à assouvir ses appétits. Agnostique, peu respectueux de l'enseignement de l'Église, ses amours successives ne lui inspirent guère la résolution de se rédimer en chrétien. De surcroît, il incarne au mieux la qualité la plus notable du bourgeois conquérant : l'acharnement au travail - dieu aussi exigeant dans sa vie que la quête de la richesse.

Son ouvre ? Victor Hugo prononcera sur la tombe de Balzac, le jour de ses funérailles, des paroles qui ne sont pas oubliées : « Qu'il l'ait voulu ou non, l'auteur de cette ouvre énorme et extraordinaire appartient à la forte race des écrivains révolutionnaires. » Révolutionnaire, ce légitimiste ? Mais Hugo a bien dit : « Qu'il l'ait voulu ou non. » Un autre de ses contemporains confirme l'appréciation d'Hugo, Karl Marx lui-même, qui s'enthousiasme pour La Comédie humaine, à laquelle il voudra consacrer une étude, sans en trouver jamais le temps.

Si Balzac s'était contenté d'appliquer mécaniquement dans son ouvre romanesque ses idées politiques, La Comédie humaine n'existerait qu'à titre d'archives pour l'historien des doctrines. Mais ses bourgeois ne sont pas réductibles à la bourgeoisie, ses nobles à la noblesse, ses paysans à la paysannerie, ou ses prêtres à la religion catholique. Ses personnages vivent de leur vie propre, sans refléter nécessairement l'idée que l'auteur se fait de leur condition sociale. Dans chaque catégorie sociale, les caractères sont variables, les mérites et les défauts sont distribués également dans toutes les classes et à tous les rangs. Dans le foisonnement de cette humanité, il convient d'insister sur les figures de femmes - MT de Mortsauf (Le Lys dans la valléE), la duchesse de Langeais (Histoire des TreizE), la marquise de San-Real (La Fille aux yeux d'oR), etc. - dont les audaces sont bien éloignées de la morale conventionnelle que l'auteur continue de défendre dans ses méditations politiques.



Comme chez Stendhal - et ce n'est pas par hasard si le légitimiste Honoré de Balzac a loué le libéral Henri Beyle -, son ouvre illustre à profusion le grand thème romantique de l'énergie, qui se déploie autant vers le bien que vers le mal, ou par-delà le bien et le mal. La pensée contre-révolutionnaire porte en elle l'idée d'une Providence à laquelle il faut se soumettre. Au contraire, La Comédie humaine regorge de personnages habités par le démon d'agir, de transformer, de vaincre - que symbolise le cri de guerre de Rastignac : « A nous deux, Paris ! »

L'ouvre échappe aux considérations politiques de l'auteur ; elle est soumise à son génie visionnaire. Rien de moins « réactionnaire » que les romans de ce réactionnaire. Le critique allemand Curtius écrira à ce propos : « Aucun système, aucun parti, ne peut réclamer Balzac pour lui. La pensée politique de Balzac forme une unité complète, un tout que le principe d'énergie relie d'une façon organique à l'unité profonde de toute sa personnalité. »

Reste que l'hostilité de Balzac à la Liberté mérite attention. C'est que pour lui la liberté ne signifie pas seulement émancipation des peuples, fin de la tyrannie, participation des citoyens à l'élaboration de la loi ; elle couvre aussi de son beau principe la défense jalouse des intérêts particuliers, les trafics les plus éhontés qu'autorise le silence de l'État, et l'apothéose des profiteurs en tout genre, spéculateurs et concussionnaires. La question ouvrière rend encore plus aiguë la contradiction entre le libéralisme politique, destiné à remplacer la monarchie de droit divin par un régime représentatif, et le libéralisme économique, dont les conséquences sociales commencent à être étudiées dans leur abomination. Les libéraux qui ont fait leurs armes contre les ultras et la Congrégation n'ont pas de réponse à donner à la question sociale. Les socialistes, eux, se déclarent antilibéraux, mais ils risquent ainsi de favoriser le retour de l'État autoritaire, au détriment de la liberté individuelle. Balzac, lui, a choisi l'antilibéralisme des contre-révolutionnaires, acceptant le principe d'autorité gouvernementale, familiale, religieuse, sociale : des libertés locales, régionales, oui, mais pas la Liberté, déesse perverse de tous les désordres.

La Revue parisienne n'aura pas de numéro quatre. Le bilan est déficitaire, il faut admettre l'échec, on arrête. En octobre, Balzac écrit à Mme Hanska : « J'encloue mes canons, je fais retraite, et reviendrai en force. » Il doit quitter les Jardies, vendues à perte, ainsi que le mobilier. Il déménage discrètement, ses créanciers aux trousses. Grâce à la complaisance d'une amie, rencontrée par une de ses relations, un appartement est loué au nom de celle-ci (Louise BreugnioT) à Passy, où vient le rejoindre MmeBalzac mère, sans ressources. La santé de l'écrivain est chancelante. En 1841, il signe un contrat avec un consortium d'éditeurs pour La Comédie humaine, dont la première livraison aura lieu l'année suivante. Obéré, mais consacré, Balzac continuera son ouvre sans relâche ; rachètera un hôtel particulier ; reverra Eve Hanska, devenue veuve depuis 1841, dans les endroits les plus variés de l'Europe ; l'épousera enfin le 14 mars 1850, en Ukraine, cinq mois avant de mourir à Paris. L'année précédente, il échoue à l'Académie française, où il n'obtient les voix que de Lamartine et d'Hugo.






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