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Emmanuel Hocquard

élégie 5 - Poéme


Poéme / Poémes d'Emmanuel Hocquard





I



Dehors, ni pluie, ni vent.
C'est la nuit, et ce n'est pas encore l'approche du matin.
Un temps mon au début de l'hiver : le temps des provisions de bord,

la part des hommes avec la part des rats,

la part des mots ;
Le temps sans amour où l'esprit en éveil

n'a plus rien à se mettre sous la dent

si ce n'est quelque chose comme
Un bruit déjà lointain et pourtant familier
De feuillages froissés dans l'ancien vent des nuits

d'hiver.
Décembre, en descendant avec beaucoup de précautions

ce chemin très en pente
Rendu glissant entre les murs par les pluies de la veille

et les petites branches.
Fouillant en vain la pénombre des yeux

à la recherche de détails complémentaires

suffisamment probants pour éclairer la situation

sous un angle nouveau,
Nous n'avons rien trouvé qui ne nous fût déjà connu,

pas même le hérisson

qui se risquait à traverser la rue

Ou que la grille du jardin ne grinçait pas quand il pleuvait,

ce qui ne prouvait alors déjà rien
Et nous inciterait aujourd'hui à conclure que l'affaire

est classée ; que le bruit des feuilles

est le bruit des feuilles ; et le silence

une nécessité heureuse.



II



Tête brûlée.
De ma fenêtre, le matin, je voyais les collines

en traduisant
Lysias.
Tu fumais des
Camel et conduisais toi-même une
Nash vert eau

aux essuie-glaces rapides ;
Et on disait que tu avais pour maîtresse

une femme de mauvaise vie :
Aurélia
Orestilla.
Mais après tout cela ne regardait que vous : elle et toi.
Où donc avais-tu pris ce goût de conspirer?
Est-ce dans la pièce attenante à la salle de chant,
Au milieu des archives, des masques et des vieux décors

qui sentaient le moisi et la colle
Que te vint cette idée de soulever les
Allobroges ?
Déjà tu avais mis à rude épreuve la patience

des professeurs,
Marcus
Portius,
Marcus
Tullius surtout, dont la toge blanche

dissimulait une cuirasse.
Pourquoi t'en être pris aussi aux promoteurs
Qui rasent les montagnes pour construire sur

Avec le nom que tu portais
Et quelques solides appuis du côté du
Sénat,

tes dettes remboursées, tu aurais aujourd'hui
Un cabinet prospère sur les
Champs-Elysées

et tu parlerais de
César au passé,

Celui, tu te souviens, qui tirait les ficelles depuis son banc derrière le poêle.

Tout cela, pour finir, t'a conduit au milieu des collines

avec cet air farouche que tu avais de ton vivant.
Et maintenant,
Catilina, ça te fait une belle jambe.



III



Avant l'année de référence, un hiver valait

pour les autres hivers.
Pas de saison intermédiaire.

Des étés sans couleur, et sans ombre

à cause du manque d'eau et des nuits claires,

Des nuits durant lesquelles les rats — eux d'ordinaire si discrets, si pointilleux dans le partage des heures et des lieux, les rats si prudents d'habitude

étaient ivres.
Jamais on ne les vit mais on les entendra trotter jusqu'au renversement de l'âge,

le changemeni de temps : le silence des rats en hiver.

Nous avons tout ce temps pour nous.
Tout le temps de peser nos phrases, car la venue du froid

n'est pas en elle-même un événement.
Les anciens mots conviennent aux situations nouvelles et les vieux commentaires nous serviront bien encore cet hiver.

User des mêmes mots sera notre manière de nous taire sans avoir l'air de laisser mourir

la conversation.
Sans vraiment prendre part à ce qui nous entoure — chacun a eu, dit-on, sa part de vie —

nous serons crédités d'un temps que nous n'avons

jamais connu.
Ce temps qu'on nous envie, bien qu'il ne fût jamais le nôtre, est un temps mort, échu par héritage.

Nous avons ce temps devant nous pour retourner les mots

qui rendent le son creux des idées grises,
Le temps passé, le temps perdu dont la mémoire est vide ;

Nous avons devant nous ce temps sans référence aux mots qui ne mesurent rien : pas de mesure pour le temps gris.



IV



Pour toute chose, nous eûmes les mêmes yeux :

le jardin d'autrefois et celui d'aujourd'hui,

le jardin immobile.
Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom

et que nous avions appris à nommer ;
Nous progressâmes dans les livres

au milieu de ce que nous apprenions,
L'arbre vivant et l'arbre mort au même titre,

songeant peut-être qu'une telle coïncidence
Ne durerait pas toujours car sa croissance serait sa mort

et la pensée du modèle sa fin.

Notre amour n'eut pas d'autres lieux
Qu'une succession de regards sur des lieux de fortune,

morceaux de choix ravis aux circonstances,
Une alternance de mémoire et d'oubli pour les choses connues

et puis l'indifférence aux choses sues.

Le temps de l'amour fut cette suspension du temps de tous les jours,

une brèche délibérée dans le temps des paroles.
Et là nous ressentîmes ce que d'autres à notre place

auraient également éprouvé,
Un contentement certain, quoique tempéré,

d'être parvenus là où nous étions parvenus
Et déjà pourtant le vague désir de nous en retourner.
Une telle coïncidence ne pouvant pas durer

puisque sa croissance serait sa fin.








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Emmanuel Hocquard
(1940 - ?)
 
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