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Alfred de Musset



à la malibran - Poéme


Poéme / Poémes d'Alfred de Musset





STANCES



Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle;
Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés,
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
Font d'une mort récente une vieille nouvelle.
De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,
L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.



Ô
Maria-Felicia! le peintre et le poète
Laissent, en expirant, d'immortels héritiers;
Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. À défaut d'action, leur grande âme inquiète
De la mort et du temps entreprend la conquête,
Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.



Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée;
Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée;
Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami.
Sur sa toile, en mourant,
Raphaël l'a laissée,
Et, pour que le néant ne touche point à lui,
C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.



Comme dans une lampe une flamme fidèle,

Au fond du
Parthénon le marbre inhabité

Garde de
Phidias la mémoire éternelle,

Et la jeune
Vénus, fille de
Praxitèle 2,

Sourit encor, debout dans sa divinité,

Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.



Recevant d'âge en âge une nouvelle vie,
Ainsi s'en vont à
Dieu les gloires d'autrefois;
Ainsi le vaste écho de la voix du génie
Devient du genre humain l'universelle voix...
Et de toi, morte hier, de toi, pauvre
Marie,
Au fond d'une chapelle il nous reste une croix



Une croix! et l'oubli, la nuit et le silence 1 Écoutez! c'est le vent, c'est l'Océan immense;
C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance,
De tant d'accords si doux d'un instrument divin.
Pas un faible soupir, pas un écho lointain!



Une croix! et ton nom écrit sur une pierre,
Non pas même le tien, mais celui d'un époux,
Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre;
Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière,

N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,
Ne sauront pour prier où poser les genoux.



Ô
Ninette! où sont-ils, belle muse adorée,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,

Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,

Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur?

Où vibre maintenant cette voix éplorée,

Cette harpe vivante attachée à ton cour?



N'était-ce pas hier, fille joyeuse et folle,

Que ta verve railleuse animait
Corilla,

Et que tu nous lançais avec la
Rosina

La roulade amoureuse et l'oillade espagnole?

Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le
Saule,

N'était-ce pas hier, pâle
Desdemona?



N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge
Tu traversais l'Europe, une lyre à la main;
Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Cour d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain?



N'était-ce pas hier qu'enivrée et bénie

Tu traînais à ton char un peuple transporté,

Et que
Londre et
Madrid, la
France et l'Italie,
Apportaient à tes pieds cet or tant convoité,
Cet or deux fois sacré qui payait ton génie,
Et qu'à tes pieds souvent laissa ta charité?



Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature,
Belle image de
Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ?
Ah! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,
Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main?



Ne suffit-il donc pas à l'ange de ténèbres
Qu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom?
Que
Géricault,
Cuvier,
Schiller,
Gothe et
Byron
Soient endormis d'hier sous les dalles funèbres,
Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbres
Dans l'abîme entr'ouvert suivre
Napoléon?



Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères,
Et venir en pleurant leur fermer les paupières,
Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux?
Le ciel de ses élus devient-il envieux?
Ou faut-il croire, hélas! ce que disaient nos pères,
Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux?



Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie!

Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux!

La cendre de
Robert à peine refroidie,

Bellini tombe et meurt! -
Une lente agonie

Traîne
Carrel sanglant à l'éternel repos s.

Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.



Que nous restera-t-il si l'ombre insatiable,

Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir?

Nous qui sentons déjà le sol si variable,

Et, sur tant de débris, marchons vers l'avenir,

Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,

De quel deuil le
Seigneur veut-il donc nous vêtir?



Hélas !
Marietta, tu nous restais encore.
Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore,
Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,
Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.
Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.



Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive,
Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets :
Quelque autre étudiera cet art que tu créais;
C'est ton âme,
Ninette, et ta grandeur naïve,



C'est cette voix du cour qui seule au cour arrive,
Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.



Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.

Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau

Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.

Il en soutint longtemps la lutte inexorable.

C'est le
Dieu tout-puissant, c'est la
Muse implacable

Qui dans ses bras en feu t'a portée au tombeau.



Que ne
PétoufFais-tu, cette flamme brûlante
Que ton sein palpitant ne pouvait contenir!
Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir
De ce public blasé la foule indifférente,
Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante À des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.



Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine?
Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux?
Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,
Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène,
Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,
Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux?



Que ne détournais-tu la tête pour sourire,
Comme on en use ici quand on feint d'être ému ?

Hélas! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.
Quand tu chantais le
Saule, au lieu de ce délire,
Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre?
La
Pasta fait ainsi : que ne
Pimitais-tu?



Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente,
Que ces cris insensés qui te sortaient du cour
De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur?
Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente,
Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
Et que c'est tenter
Dieu que d'aimer la douleur?



Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse
De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux,
Et de ton noble cour s'exhalait en sanglots ?
Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse,
Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse
Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux?



Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre,
Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre,
Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre,
Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher,
Tu savais quelle main venait de te toucher.



Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,

Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.

Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.

Tu connaissais le monde, et la foule, et l'envie,

Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie,

Tu regardais aussi la
Malibran mourir.



Meurs donc! ta mort est douce, et ta tâche est remplie.

Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,

C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain.

Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,

Il est d'une grande âme et d'un heureux destin

D'expirer comme toi pour un amour divin!






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Alfred de Musset
(1810 - 1857)
 
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