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Victor Segalen

Activité créatrice Victor Segalen


Poésie / Poémes d'Victor Segalen





On doit admirer Segalen pour l'étonnante activité créatrice dont il fit preuve lors de son séjour en Chine de 1909 à 1914. Il a su mener de front et pousser très avant de nombreux projets littéraires alors que sa profession de médecin, ses études de chinois, ses activités archéologiques retenaient une bonne part de son temps. A peine vient-il de terminer et de publier la première édition de Stèles, alors qu 'il travaille en même temps à Le Fils du Ciel, René Leys, Peintures, Équipée, voici qu'il entreprend de composer des Odes, non pas à l'exemple de Claudel, ou de la tradition classique française, mais un peu à la manière du fameux classique chinois, le Che King ou Livre des Odes. Notons ici à quel point la notion de forme est importante pour lui. Avant d'arriver en Chine, il avait déjà le projet d'écrire une série de proses dures et denses qui devaient devenir les Stèles. Plus tard, parlant de l'intention d'écrire un essai sur la peinture chinoise, il aboutit à la série de poèmes en prose Peintures, où les mots font image et les images des mots. Fidèle aux théories synesthésiques de sa jeunesse, il a l'air, après avoir rivalisé en écrivant Stèles avec les inscriptions lapidaires, en écrivant Peintures avec les peintures sur soie, sur éventail, sur porcelaine, avec tous les supports plastiques imaginables, jusqu'à la bulle de savon érarwscenle des philosophes taoïstes, d'ambitionner maintenant de rivaliser en écrivant Odes avec la parole et le chant : « Ce sont des chants. Non point affichés sur des pierres ; — et la peinture même est trop lourde pour les illustrer. » Cette déclaration dans le texte préliminaire marque donc bien la différence entre le nouveau recueil et tes précédents. Odes est une transposition musicale. Les poèmes ici sont chargés de retenir, d'exhaler la matière impalpable du chant qui naît d'un émoi, d'une ardeur, d'un vertige. L'ode, à la différence de la stèle qui est fixation éternelle d'un moment, de la peinture qui est figuration par les mots, l'ode est la profession d'un délire : « Voici pourquoi l'Ode est ce qui ne peut être inscrit dans un cadre rectangulaire et qui ne peut se peindre en couleurs. » L'ode a cet avantage considérable de n 'être pas liée à un support périssable, pierre, soie. Elle est donc un plus sûr garant d'immortalité, puisqu'elle est faite pour les mémoires plus indestructibles que la pierre. L'ode est la forme immatérielle de l'indicible, comme la partition musicale recueille le chant issu de l'âme exaltée par l'inspiration.





Cependant cette exaltation s'exprime par l'interpellation. Dans l'ode, deux personnes sont en présence. Prière, exhorta-lion, plainte, le chanteur s'adresse toujours à quelqu'un, ou à quelque chose qui siège au-dessus de lui C'est le sens de l'interprétation que le poète nous donne d'une figure symbolique qu'il a placée en tête de son recueU. Le P. Wiegery voit la figure d'une offrande dont on fait hommage aux ancêtres. Segalen accentue le sens religieux du symbole. La grille lui paraît être une limite mystique entre le monde inférieur et le monde supérieur. Certes, il se garde de préciser la nature du personnage vers qui montent les dons, les chants du donateur : « un souffle, un esprit, une figure imaginaire, un moment, une présence aimée ou repoussée... ». Mais comme plus loin il indique qu'il s'agit de « quelque chose de différent de tout [...] que jamais on ne pourra connaître : quelque chose d'infiniment AUTRE », il faut se rappeler que dans les Notes sur l'exotisme, il est affirmé que le Divin est le Divers suprême, l'Autre de tout ce qui est connu. Segalen, en affirmant que l'ode est religieuse, malgré les nuances qu'il introduit dans ce mot, nous suggère l'idée que l'ode est un élan vers le divin. Certes, il se garde de prononcer le mot, mais tout dans cet avant-propos, sorte d'art poétique aussi important que la préface de Stèles, tend à établir que l'ode s'adresse à une transcendance. Seulement, ajoute-t-'d, « il n'y a pas de répons ». Inutile donc d'attendre un signe de l'élément transcendant. Si la prière, l'adjuration, l'exhalaison vont bien vers le haut, rien ne vient d'en haut vers le bas : « rien de ceci n'est réversible ». L'ode acquiert ainsi une valeur métaphysique, elle est destinée à s'élever, à élever l'offrant vers le monde supérieur, elle est un lien entre l'homme et ce qui le dépasse.



A cette fonction nouvelle du poème, Segalen a voulu joindre une forme métrique spéciale. Les poèmes de Stèles et de Peintures avaient trouvé leur forme, pour Odes Segalen décide de s'inspirer des rythmes chinois comme il l'explique dans une lettre à Jules de Gaultier du 26 janvier 1913 : « La forme en sera un poème court, conçu sur des rythmes chinois : 5 + 7, rejoignant après tout, pour la longueur du souffle, notre alexandrin. Mais voici ma tentative : je ne crois pas qu 'on puisse traduire vraiment une poésie chinoise sans l'entourer de ce qui l'entoure vraiment à la Chine, son commentaire. Ces poèmes, bien que n 'étant pas des traductions, seront donc constitués de strophes, suivies d'une prose qui les expliquera... » Le double aspect original de Odes est ainsi parfaitement exposé.



Sur le plan formel, Segalen a suivi son programme. Après avoir écrit en prose Vent des Royaumes, il se met à refondre le texte pour en faire un poème, mais en imposant à ses alexandrins une coupe au cinquième pied qui brise le rythme traditionnel de l'alexandrin français. L'abondance des enjambements et des rejets contribue d'autre part à rompre avec le ronron classique dont Segalen a toujours eu horreur. Cette première ode se compose de quatre quatrains. Dans chacun, trois vers ont la même rime et ce sont tantôt les trois derniers du quatrain, tantôt les trois premiers. Enfin, comme le quatrième vers du troisième rime avec le premier vers du premier, et que le premier du quatrième quatrain rime avec le quatrième vers du deuxième, aucun vers ne reste sans rime correspondante. L'ensemble donne une apparence de construction impeccablement rigoureuse.

Élégie sur le royaume Tchong n 'est nullement conforme au programme tracé par Segalen dans sa lettre à Jules de Gaultier. Le poème se compose de quatre strophes de quatre vers, les uns de 9 syllabes, les autres de 5. On peut constater ainsi que Segalen manifeste à nouveau sa répugnance pour les vers traditionnels et sa préférence pour le rythme impair. Cependant l'ensemble intitulé Prière au ciel sur l'esplanade nue est presque entièrement composé selon la formule prosodique de Vent des Royaumes, avec la même rigueur, mais aussi avec la même volonté de dislocation des rythmes français traditionnels.



Les commentaires sont conformes au détour chinois qui sert de cadre et de justification à toute l'œuvre de Segalen inspirée par la culture chinoise. La feinte joue à plein comme pour Stèles. N'oublions pas que ces Odes furent entreprises immédiatement après Stèles. Cependant, comme ailleurs, il ne s'agit pas de pastiches et de similis, ni de reconstitution archéologique. Quand Segalen affirme que toute ode chinoise s'accompagne d'un commentaire, il évite soigneusement de dire que le commentaire n'est pas habituellement l'œuvre de l'auteur lui-même : « Ainsi, refermée sur elle-même, un autre l'ouvrira, montrant sa charpente, ses raisons, ses enchaînements... » Ce qu'il fait lui-même, les commentaires de ses propres poèmes, est donc une entorse à la fiction chinoise. Il n'y a pas de quoi s'étonner. Dans le vaste jeu du détour chinois, une sorte de trompe-l'ail perpétuel donne pour chinois ce qui est expression du plus profond de l'âme du poète. On en a un exemple frappant avec les commentaires. Il est évident que sous l'affabulation chinoise, comme dans Stèles, Segalen entend nous suggérer les grands thèmes de sa pensée et les préoccupations fondamentales de son esprit. Le commentaire, naturellement, n'éclaire pas tellement, ni ne commet l'irréparable faute de transcrire en prose le poème, il a pour fonction de suggérer l'implicite et derrière l'exprimé l'inexprimable. Il déploie dans le temps ce qui avait surgi dans l'éclair d'un moment, et touché le plus secret du cœur. Il élargit le champ du poème, il incite à déborder les mots, il invite à scruter les grandes marges de silence autour de la parole proférée.



Ainsi le poème Vent des Royaumes est-il construit autour d'un événement qui dut se produire souvent dans la vie de Segalen, poète et archéologue, l'irruption soudaine, imprévisible du passé dans le présent, La notion d'instant, capitale pour l'esthétique de Stèles, elle est ici au cœur du poème Vent des Royaumes (expression empruntée au Livre des Odes ou Che Kingj où il est dit que tout le souffle du passé s'empare brusquement de la minute présente et suspend miraculeusement le cours du temps. Le poème est le mémorial de ce moment à la fois dans le temps et hors du temps.

Elégie sur le royaume Tchong, construit sur des rythmes impairs, est volontairement obscur dans ses intentions et dans sa portée. Le commentaire insiste à dessein sur cette obscurité, aveu plein de ruse, parce qu 'il nous invite ainsi à passer de l'anecdote à l'allégorie. En apparence, le poème n'est qu'une lamentation amère d'un grand dignitaire dont la valeur n'a pas été reconnue par le Prince et qui prend le parti de s'exiler. Le vague des faits, des lieux, des temps nous invite à voir dans cet exil une allusion à l'exil fondamental de tout poète et de tout homme, de l'être humain qui n 'obtient jamais ici-bas la récompense de ses efforts et le bonheur auquel il aspire. Nostalgie du bonheur et aussi nostalgie de l'être sur quoi se fonde la poésie de Segalen.



Prière au ciel sur l'esplanade nue est un ensemble de six poèmes retraçant incontestablement l'histoire d'une expérience spirituelle ou religieuse. Segalen nous avait bien avertis du caractère « religieux » de l'ode, de toute ode, il le confirme d'une façon éclatante avec cet ambitieux monument. Chacun des six groupes de quatre quatrains (un seul. Extase, n'en comporte que troiS) célèbre une étape du merveilleux cheminement Les différents titres de ces étapes font explicitement allusion à un déroulement dans le temps : Doute, Résolution, Contemplation, Attisement, Extase, Médiation, mais chacune de ces étapes est un moment. Segalen ne renonce pas à sa conception du poème comme fixation d'un moment mais l'étape est à la fois une halte et une minute de recueillement pour un nouveau départ. Sans doute Segalen prend-il soin de ne pas donner une couleur religieuse trop précise à ces poèmes, Le ciel dont il s'agit est un ciel vague à dessein. Le détour chinois là encore joue à plein. Il permet au poète de situer la scène au temple du Ciel et du même coup de ruser avec le mot en évitant de lui donner une signification trop restreinte qui risquerait de conférer aux poèmes une teinte par trop chrétienne. L'assimilation du poète au Fils du Ciel rappelle la fiction qui est au centre de l'ouvrage de Segalen qui porte ce titre. L'invocation à une transcendance n'en est pas moins incontestable, même si la couleur chinoise dispense le poète de confesser trop directement son regret du doute, sa nostalgie d'une conviction. L'abondance des termes empruntés au vocabulaire religieux, comme dépouillement, prosternement, humilité, nudité, confère un caractère sacré à ce préambule et donne un ton de ferveur qui ne se dément pas par la suite.



Résolution, toutefois, marque un recul, bien vite compensé par un renouveau de ferveur. Le poète « feignant de savoir » multipLe les appels et les invocations pieuses. Avec Contemplation, le poète chante l'énorme présence soudain perceptible du Souverain-Ciel, en le proclamant à la fois Un et Multiple, suggérant ainsi une alliance des contraires qui est bien la marque de la Divinité. Attisement implique un travail sur soi, une épuration intérieure préparatoire à l'extase. Le feu dont il s'agit a donc une double fonction, celle de purifier, et celle d'établir une communication entre le monde humain et le monde divin.

Tout est donc préparé pour aboutir à l'Extase. Le mot évoque naturellement un état mystique. Effectivement, ce poème est le chant de l'union, union entre le poète et le Souverain-Ciel, entre l'être humain et ce qui le dépasse infiniment. Mais il semble célébrer une promotion de l'homme plutôt qu'un ravissement de la créature par l'amour du Créateur. Ce poème rappelle Vhomme-Dieu dont parle Baudelaire dans Les Paradis artificiels plutôt que l'humble mystique abîmé dans l'adoration de son Dieu. L'enrichissement infini que célèbre le poème devient un hymne à la joie prométhéenne de celui qui brusquement conquiert tous les pouvoirs qu 'il ambitionnait

Médiation, hélas ! est un rappel à l'ordre humain. Poème de la chute et de la désillusion, il ramène sur terre le poète qui un moment s'est cru l'égal du Souverain-Ciel. Le miracle provisoire accompli par la poésie n'aura cependant pas été vain malgré la déconvenue finale. Le poète revient à son point de départ, aussi faible devant l'infini qu'auparavant, mais enrichi de la minute inoubliable où il put se croire semblable au dieu.



Odes, sous sa forme rythmique propre, met donc en valeur les mêmes grands thèmes que nous pouvons analyser dans Stèles. Avec un détour chinois d'une autre sorte, Segalen nous confie la fascination illuminatrice qu'exerce sur lui le passé : Vent des Royaumes semble illustrer le mot de Nerval : « Les artistes éminents, comme les grands génies de toute sorte, ont le sentiment profond du passé. » Sa nostalgie fondamentale s'expiime dans /Elégie et surtout dans Prière au ciel; cet ambitieux poème est une sorte de magnifique panorama de son monde intérieur, l'histoire d'un cheminement de l'âme qui partant du doute passe par la ferveur, l'ardeur, l'extase suprêmement illuminatrice pour retomber dans le monde humain et la boue. Mais il s'agit d'une retombée après la victoire. De là le caractère nostalgique du poème et du même coup de tout le recueil. Que le souvenir des minutes illumina-trices entraîne après la chute un appauvrissement ne signifie pas que le poète renonce à l'exploration de l'invisible et du surhumain ; au contraire, c'est un encouragement à poursuivre l'enquête puisqu'il y eut le moment d'une extase. Les Odes sont à la fois les chants du triomphe et de la nostalgie du triomphe, de la quête toujours recommencée.











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Victor Segalen
(1878 - 1919)
 
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Portrait de Victor Segalen


Biographie / chronologie

1878
14 janvier. Naissance à Brest de Victor Segalen. Son père était breton, sa mère, mi-bretonne, mi-champenoise. Elle était autoritaire, étroitement catholique et dominait les siens. Bonne musicienne, elle fit faire de.la musique à son fils dés son plus jeune âge.
Eludes classiques dans un établissement dirigé par des Jésuites à Brest.

Bibliographie / Œuvres

ŒUVRES DE VICTOR SECALEN.