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Tristan Corbière

Litanie du sommeil - Poéme


Poéme / Poémes d'Tristan Corbière





Vous qui ronflez au coin d'une épouse endormie,
Ruminant! savez-vous ce soupir : l'Insomnie?


Avez-vous vu la
Nuit, et le
Sommeil ailé,
Papillon de minuit dans la nuit envolé,

Sans un coup d'aile ami, vous laissant sur le seuil,
Seul, dans le pot-au-noir au couvercle sans œil?


Avez-vous navigué?...
La pensée est la houle
Ressassant le galet : ma tête... votre boule.


Vous êtes-vous laissé voyager en ballon?


Non? — bien, c'est l'insomnie. —
Un grand coup de

[talon
Là! —
Vous voyez cligner des chandelles étranges :
Une femme, une
Gloire en soleil, des archanges...
Et, la nuit s'éteignant dans le jour à demi,
Vous vous réveillez coi, sans vous être endormi.





Sommeit! écoute-moi : je parlerai bien bas :
Sommeil. —
Ciel-de-lit de ceux qui n'en ont pas!

Toi qui planes avec l'Albatros des tempêtes,

Et qui t'assieds sur les casques-à-mèche honnêtes!

Sommeil! —
Oreiller blanc des vierges assez bêtes!

Et
Soupape à secret des vierges assez faites!


Moelleux
Matelas de l'echine en arête!

Sac noir où les chassés s'en vont cacher levr tête!



Rôdeur de boulevard extérieur!
Proxénète!
Pays où le muet se réveille prophète!
Césure du vers long, et
Rime du poète!

Sommeil —
Loup-Garou gris!
Sommeil
Noir de fumée!
Sommeil! —
Loup de velours, de dentelle embaumée!
Baiser de l'Inconnue, et
Baiser de l'Aimée! —
Sommeil!
Voleur de nuit!
Folle-brise pâmée!
Parfum qui monte au ciel des tombes parfumées!
Carrosse à
Cendrillon ramassant les
Traînées/
Obscène
Confesseur des dévotes mort-nées!

Toi qui viens, comme un chien, lécher la vieille plaie
Du martyr que la mort tiraille sur sa claie! 0 sourire forcé de la crise tuée!
Sommeil!
Brise alizée!
Aurorale buée!

Trop-plein de l'existence, et
Torchon neuf qu'on passe
Au
CAFÉ
DE
LA
VIE, à chaque assiette grasse!
Grain d'ennui qui nous pleut de l'ennui des espaces!
Chose qui court encor, sans sillage et sans traces!
Pont-levis des fossés!
Passage des impasses!

Sommeil! —
Caméléon tout pailleté d'étoiles!
Vaisseau-fantôme errant tout seul à pleines voiles!
Femme du rendez-vous, s'enveloppant d'un voile!
Sommeil! —
Triste
Araignée, étends sur moi ta toile!

Sommeil auréolé! féerique
Apothéose,
Exaltant le grabat du déclassé qui pose!
Patient
Auditeur de l'incompris qui cause!
Refuge du pêcheur, de l'innocent qui n'ose!
Domino!
Diables-bleus!
Ange-gardien rose!

Voix mortelle qui vibre aux immortelles ondes!
Réveil des cehos morts et des choses profondes, —
Journal du soir :
Temps,
Siècle et
Revue des deux

[mondes!



Fontaine de
Jouvence et
Borne de l'envie!


Toi qui viens assouvir la faim inassouvie!
Toi qui viens délier la pauvre âme ravie,
Pour la noyer d'air pur au large de la vie!

Toi qui, le rideau bas, viens lâcher la ficelle
Du
Chat, du
Commissaire, et de
Polichinelle,
Du violoncelliste et de son violoncelle,
Et la lyre de ceux dont la
Muse est pucelle!

Grand
Dieu,
Maître 'de tout!
Maître de ma
Maîtresse
Qui me trompe avec toi — l'amoureuse
Paresse — 0
Bain de voluptés! Éventail de caresse!

Sommeil!
Honnêteté des voleurs!
Clair de lune
Des yeux crevés! —
Sommeil!
Roulette de fortune
De tout infortuné!
Balayeur de rancune!

O corde-de-pendu de la
Planète lourde!
Accord éolien hantant l'oreille sourde!


Beau
Conteur à dormir debout : conte ta bourde?...
Sommeil! —
Foyer de ceux dont morte est la falourde!

Sommeil —
Foyer de ceux dont la falourde est morte!
Passe-partout de ceux qui sont mis à la porte !
Face-de-bois pour les créanciers et leur sorte!
Paravent du mari contre la femme-forte!

Surface des profonds!
Profondeur des jocrisses!
Nourrice du soldat et
Soldat des nourrices!
Paix des juges-de-paix!
Police des polices!
Sommeil! —
Belle-de-nuit entr'ouvrant son calice!
Larve,
Ver-luisant et nocturne
Cilice!
Puits de vérité de monsieur
La
Palisse!

Soupirail d'en haut!
Rais de poussière impalpable,
Qui viens rayer du jour la lanterne implacable !



Sommeil — Écoute-moi, je parlerai bien bas :
Crépuscule flottant de
Y Être ou n'Être pas!..

Sombre lucidité!
Clair-obscur!
Souvenir
De l'Inouï!
Marée!
Horizon!
Avenir!
Conte des
Mille-et-une-nuils doux à ouïr!
Lampiste d'Ahdin qui sais nous éblouir!
Eunuque noir! muet blanc!
Derviche!
Djinn!
Fakir!
Conte de
Fée où le
Roi se laisse assoupir!
Forêt-vierge où
Peau-d'Ane en pleurs va s'accroupir!
Garde-manger où l'Ogre encor va's'assouvir !
Tourelle où ma sœur
Anne allait voir rien venir!
Tour où dame
Malbrouck voyait page courir...

Femme
Barbe-Bleue oyait l'heure mourir!...

Belle-au-Bois-Dormant dormait dans un soupir!

Cuirasse du petit!
Camisole du fort!
Lampion des éteints! Ëteignoir du remord!
Conscience du juste, et du pochard qui dort!
Contre-poids des poids faux de l'épicier de
Sort!
Portrait enluminé de la livide
Mort!

Grand fleuve où
Cupidon va retremper ses dards
Sommeil! —
Corne de
Diane, et corne du cornard!
Couveur de magistrats et
Couveur de lézards!
Marmite d'Arlequin! — bout de cuir, lard, homard —
Sommeil! —
Noce de ceux qui sont dans les beaux-arts.

Boulet des forcenés,
Liberté des captifs!
Sabbat du somnambule et
Relais des poussifs! -—
Somme!
Actif du passif et
Passif de l'actif!
Pavillon de la
Folle et
Folle du poncif!... — 0 viens changer de patte au cormoran pensif!



O brun
Amant de l'Ombre!
Amant honteux du jour!
Bal de nuit où
Psyché veut démasquer l'Amour!
Grosse
Nudité du chanoine en jupon court!
Panier-à-salade idéal!
Banal four!
Omnibus où, dans l'Orbe, on fait pour rien un tour!

Sommeil!
Drame hagard!
Sommeil, molle
Langueur!
Bouche d'or du silence et
Bâillon du blagueur!
Berceuse des vaincus!
Perchoir des coqs vainqueurs!
Alinéa du livre où dorment les longueurs!

Du jeune homme rêveur
Singulier
Féminin!
De la femme rêvant pluriel masculin!

Râtelier du
Pégase fringant!
Petite pluie abattant l'ouragan!
Dédale vague où vient le revenant!
Long corridor où plangore le vent!

Néant du fainéant!
Lazzarone infini!
Aurore boréale au sein du jour terni!

Sommeil! —
Autant de pris sur notre éternité!
Tour du cadran à blanc!
Clou du
Mont-de-Piété!
Héritage en
Espagne à tout déshérité!
Coup de rapière dans l'eau du fleuve
Léthé!
Génie au nimbe d'or des grands hallucinés!
Nid des petits hiboux!
Aile des déplumés!

Immense
Vache à lait dont nous sommes les veaux!
Arche où le hère et le boa changent de peaux!
Arc-en-ciel miroitant!
Faux du vrai!
Vrai du faux!
Ivresse que la brute appelle le repos!
Sorcière de
Bohême à sayon d'oripeaux!
Tityre sous l'ombrage essayant des pipeaux!
Temps qui porte un chibouck à la place de faux!
Parque qui met un peu d'huile à ses ciseaux!



Parque qui met un peu de chanvre à ses fuseaux!
Chat qui joue avec le peloton d'Atropos!

Sommeil! —
Manne de grâce au cœur disgracié!

Le sommeil s'éveillant me dit :
Tu m'a scié.

*

Tor qui souffles dessus une épouse enrayée,

Ruminant! dilatant ta pupille éraillée;

Sais-tu?...
Ne sais-tu pas ce soupir —
Le
Réveil! —

Qui bâille au ciel, parmi les crins d'or du soleil

Et les crins fous de ta
Déesse ardente et blonde?...


Non?... —
Sais-tu le réveil du philosophe immonde


Le
Porc — rognonnant sa prière du matin;
Ou le réveil, extrait-d'âge de la catin?...
As-tu jamais sonné le réveil de la meute;
As-tu jamais senti l'éveil sourd de l'émeute,
Ou le réveil de plomb du malade fini?...
As-tu vu s'étirer l'œil des
Lazzaroni?...
Sais-tu?... ne sais-tu pas le chant de l'alouette?


Non —
Gluants sont tes cils, pâteuse est ta luette,
Ruminant!
Tu n'as pas l'Insomnie, éveillé:

Tu n'as pas le
Sommeil, ô
Sac ensommeillé!

(Lits divers —
Une nuit de four.)











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Tristan Corbière
(1845 - 1875)
 
  Tristan Corbière - Portrait  
 
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Biographie / Œuvres

1845.