Paul Verlaine

Alain Bosquet

Jules Laforgue

Jacques Prévert

Pierre Reverdy

Max Jacob

Clément Marot

Aimé Césaire

Henri Michaux

Victor Hugo

Robert Desnos

Blaise Cendrars

René Char

Charles Baudelaire

Georges Mogin

Andrée Chedid

Guillaume Apollinaire

Louis Aragon

Arthur Rimbaud

Francis Jammes


Devenir membre
 
 
 

Tristan Corbière

Le novice en partance et sentimental - Poéme


Poéme / Poémes d'Tristan Corbière





Le temps était si beau, la mer était si belle...

Qu'on dirait qu'y en avait pas.
Je promenais, un coup encore, ma
Dor.zelle,

A terre, tous deux, sous mon bras.

C'était donc, peur du coup, la dernière journée.
Comrne-ça : ça m'était égal-

Ça n'en était pas moins la suprême tournée
Et j'étais sensitif pas mal.

...Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d'elle —
Un mois de mouillage à passer —

Et je la relâchais tout fraîchement fidèle...
Et toujours à recommencer.

Donc, quand la barque était à l'ancre, sans malice

J'accostais, novice vainqueur,
Pour mouiller un pied d'ancre,
Espérance propice!...

Un pied d'ancre dans son cœur!

Elle donnait la main à manger mon décompte

Et mes avances à manger.
Car, pour un mathurin * faraud, c'est une honte :

De ne pas rembarquer léger.

J'emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,

Et ses adieux au long-cours.
Et je lui rapportais des objets de sauvage,

Que le douanier saisit toujours.

Je me l'imaginais pendant les traversées,

Moi-même et naturellement.
Je m'en imaginais d'autres aussi — censées

Elle — dans mon tempérament.

Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,
Bout-à-bout et par à peu-près :

Moi je suis
Jean-Marie et c'est
Mary-Jane elle...
Elle ni moi n'ons fait exprès.

...Notre chien de métier est chose assez jolie
Pour un leste et gueusard amant;

Toujours pour démarrer on trouve l'embellie :


Un pleur...
Et saille de l'avant!

Et hisse le grand foc! — la loi me le commande. —
Largue les garcettes *, sans gant!

Etarque à bloc! —
L'homme est libre et la mer est

[grande —
La femme : un sillage!...
Et bon vent! —

On a toujours, puisque c'est dans notre nature,


Coulant en douceur, comme tout —
Filé son câble par le bout, sans fignolure...

Filé son câble par le bout!


File!...
La passion n'est jamais défrisée.

— Évente tout et pique au nord !
Borde la brigantine et porte à la risée!...


On prend sa capote et s'endort...


Et file le parfait amour! à ma manière,


Ce n'est pas la bonne : tant mieux!
C'est encore la meilleure et dernière et première-As pas peur d'échouer, mon vieux!

Ah! la mer et l'amour! —
On sait — c'est variable...

Aujourd'hui : zéphyrs et houris!
Et demain... c'est un grain :
Vente la peau du diable!

Debout au quart! croche des ris!...


Nous fesons le bonheur d'un tas de malheureuses,

Gabiers volants de
Cupidon!...
Et la lame de l'ouest nous rince les pleureuses...


Encore une! et lave le pont!



Comme ça moi je suis.
Elle, c'était la rose

D'amour, et du débit d'ici...
Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose

De triste. —
C'est plus propre aussi. —

...Elle ne disait rien —
Moi : pas plus. —
Et sans doute,

La chose aurait duré longtemps...
Quand elle dit, d'un coup, au milieu de la route :


Ah
Jésus! comme il fait beau temps. —

J'y pensais justement, et peut-être avant elle...

Comme avec un même cœur, quoi!
Donc, je dis à mon tour : —
Oh ! oui, mademoiselle,

Oui...
Les vents halent le noroî...


Ah ! pour où partez-vous? —
Ah ! pour notre voyage...


Des pays mauvais? —
Pas meilleurs...


Pourquoi? —
Pour faire un tour, démoisir l'équipage..

Pour quelque part, et pas ailleurs :

New-York...
Saint-Malo... —
Que partout
Dieu vous

[garde !


Oh!...
Le saint homme y peut s'asseoir; Ça c'est notre métier à nous, ça nous regarde :

Éveillalifs, l'œil au bossoir!


Oh! ne blasphémez pas!
Que la
Vierge vous veille!


Oui : que je vous rapporte encor
Une bonne
Vierge à la façon de
Marseille :

Pieds, mains, et tête et tout, en or?...


Votre navire est-il bon pour la mer lointaine?

Ah ! pour ça, je ne sais pas trop,
Mademoiselle; c'est l'affaire au capitaine,
Pas à vous, ni moi matelot.


Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême?


C'est un brick... pour son petit nom;
Un espèce de nom de dieu... toujours le même,

Ou de sa moitié :
Junon...


Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente...


Tiens bon, va! la coque a deux bords...
On sait patiner ça! comme on fait d'une amante...


Mais les mauvais maux?... —
Oh! des sorts!


Je tremble aussi que vous n'oubliiez mes tendresses

Parmi vos reines de là-bas...


Beaux cadavres de femme : oui! mais noirs et sin-

Et puis : voyez, là, sur mon bras : [gesses...

C'est l'Hôtel de l'Hymen, dont deux cœurs en gargousse

Tatoués à perpétuité!
Et la petite bonne-femme en froc de mousse :

C'est vous, en portrait... pas flatté.


Pour lors, c'est donc demain que vous quittez?... —

[Peut-être.


Déjà!... —
Peut-être après-demain.


Regardez ~ëa appareillant, vers ma fenêtre :

On fera bonjour de la main.


C'est bon.
Jusqu'au retour de n'importe où, m'amie...

Du
Tropique ou
Noukahiva.
Tâchez d'être fidèle, et moi : sans avarie...

Une autre fois mieux! ...
Adieu-vat!











Contact - Membres - Conditions d'utilisation

© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.



Tristan Corbière
(1845 - 1875)
 
  Tristan Corbière - Portrait  
 
Portrait de Tristan Corbière


Biographie / Œuvres

1845.