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Stéphane Mallarmé

L'EXISTENCE DU POÈTE


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





Que la poésie de Mallarmé ait été glacée, comme la verve d'Amiel, en une «pudeur grelottante», qu'elle s'accompagne d'une froide phosphorescence de lucidité, que l'impression native et neuve, au lieu de s'y développer selon les plans du discours, se concentre, se raffine, s'angoisse pour distiller intérieurement sa goutte d'or, c'est ce qu'à travers les synonymes glorieux inventés par son imagination, nous avons suffisamment reconnu. Idéaliste dont le génie naturel évaluait sans cesse les réalités extérieures en les espèces de la pensée, il se préoccupa moins de l'objet de la poésie que du fait de la poésie. L'existence du poète lui parut toujours le même mystère merveilleux, la même matière indéfinie de rêve. Un de ses thèmes constants est celui de la déchéance, de l'exil, de la tristesse nécessaire et invincible du Poète. H fut poète comme Pascal fut homme, gardant toujours la nouveauté et l'angoisse de son état, sans se résoudre à le considérer comme une habitude et à l'exploiter comme une routine d'action.





Du romantisme, à travers le Parnasse, il hérite non seulement beaucoup de son art, mais beaucoup de son âme. Au cœur du romantisme il y avait la conscience âpre et passionnée de cette question sociale : Quelle est la place, quelle est la fonction du poète? Non seulement dans l'histoire littéraire, mais même dans l'histoire politique, ce problème fut capital. La façon dont il fut conçu par Lamartine et Victor Hugo eut une influence réelle sur les destinées de la France.



Il se reliait à un ordre de faits dont la courbe se laisse suivre nettement dans le passé.

Tout courtisans qu'ils étaient, les poètes de la Pléiade avaient mis très haut leur fonction. Malherbe biffa cet orgueil en se plaçant carrément au rang social d'un bon joueur de quilles, en tenant boutique de louanges garanties éternelles.



Apollon à portes ouvertes...



Le XVII- siècle régularisa dans son bel ordre cette situation subordonnée. Louis XIV aux représentations à'Esther se tenait lui-même à la porte avec sa canne pour ouvrir le passage aux invités et le fermer aux autres : symbole de la fonction royale. La canne monarchique demeure horizontale pour interdire l'entrée des domaines d'État aux gens de lettres, d'ailleurs traités avec bienveillance et délicatesse. Et la noblesse, conservatrice des traditions, a coutume d'abaisser sur les épaules de ceux-là qui les méconnaissent une canne moins symbolique que celle du maître. Au xvme siècle l'homme de lettres vit comme un empereur romain dans une domination inquiète et un triomphe précaire (voyez Voltaire sur la frontière de FerneY), jusqu'au jour où, éclatée en Révolution, l'idéologie couvre la France de parole et de papier.

Sous l'Empire s'est levé, en face du Napoléon de l'action, avec Chateaubriand, sa figure symétrique, le Napoléon du rêve. Le triple orgueil du Breton, du noble de province, de l'homme de lettres, entra dans ce métal de cloche, dans cette effigie qui prolongeait sur des fronts plus jeunes, comme l'aile de l'ange tombé, sa grande ombre de désenchantement. Tout homme qui écrivait autrement que comme un manœuvre ou un bureaucrate exhala l'inquiétude, la mélancolie chagrine de René. Chercher comme Boileau dans un paisible délire la rime sous les ifs d'Auteuil et la cueillir au chèvrefeuille, ne suffit plus au poète, et c'est vers toutes les joies, les responsabilités ou les trônes que le portent l'impatience et la fureur d'un génie extravasé. Faguet remarque que Victor Hugo et Lamartine diffèrent en ce que le premier se croyait homme politique parce que poète, le second quoique poète. Soit, mais cet écart est minime, et d'inverses destinées le compensent: c'est entre les ailes d'or du cheval divin, conduit par la Révolution, que Lamartine fait en Février son entrée à l'Hôtel de Ville, — et lorsque Victor Hugo prend le chemin des îles anglaises, l'exilé, c'est le songeur d'honneurs politiques, non certes le poète qui, par son apothéose de Napoléon, lui aussi, a fait l'Empire.

Et l'Empire, à son tour, fit le poète. D'avoir dix-huit ans tenu Victor Hugo à Guernesey, de l'avoir, en brisant sa divagation politique, contraint, par un forçage de serre, à accumuler, pour ne point périr d'ennui, un Olympe de poésie. Napoléon III tire son meilleur droit à notre gratitude. Les marins grecs, en voyant fumer les volcans de Lemnos, évoquaient l'atelier de Vulcain, et, peut-être, quand à l'horizon de l'île le soleil du soir éclatait sur les îlots, songeaient-ils que Thétis emportait de la forge, avec la clarté décroissante, le bouclier homérique d'Achille. Les poètes français, à la fin, s'habituèrent à ce que fumât sur leur ciel, dans l'île poétique, l'atelier du dieu.



Mais le Père est là-bas dans l'île! chante le refrain d'une ballade de Banville. L'art eut à leurs yeux sa terre de légende. Victor Hugo, peut-être, avait choisi le lieu de son exil du même fonds romantique qui à Chateaubriand pour sa sépulture avait désigné le rocher du Grand-Bé, comme Chateaubriand déjà en fixant là son tombeau restait hanté par la Sainte-Hélène du Rival. Ce fut la figure réelle du Parnasse. Car alors, comme Philoxène aux carrières, le pouvoir renvoyait le poète à l'atelier des rimes, et en France même la chute triste de Lamartine apportait une pareille leçon. Lorsque Leconte de Lisle, en 1852, publiait les Poèmes antiques avec l'intention de ne consacrer désormais son existence qu'à l'art, il gardait frais encore le dégoût de son équipée démocratique, du Club des Clubs, du Catéchisme Républicain. Le Parnasse se fit une théorie superbe de l'impuissance politique où l'Empire contraignait les poètes. Il se recruta parmi de pacifiques fonctionnaires, ceux-là dont fut aussi Mallarmé. Le Parnasse n'en revint point d'ailleurs à Boileau et à Malherbe. S'il foula l'orgueil romantique, ce fut avec un autre orgueil. Il parut retourner le mot de Malherbe en professant que l'État et tout ce qui n'est point l'art importe aussi peu que le jeu de quilles.

Cette retraite poétique, cette concentration vers la tour dite d'ivoire, avait ses origines dans Gautier, Baudelaire, que leur conception de la vie non moins que la nature de leur poésie érigeait en maîtres des Parnassiens. Mais par delà Baudelaire et Gautier il sied maintenant d'évoquer celui dont avec intention je n'ai pas parlé encore, parce que, mieux que personne, il nous fera comprendre, traduite en lignes simples et ramenée à des notions plus communes, l'attitude de Mallarmé. Il s'agit d'Alfred de Vigny.



C'est en son honneur que Sainte-Beuve avait risqué le mot de tour d'ivoire. Mais cette tour Vigny avant midi n'y rentra que comme au refuge d'un orgueil brisé. Lamartine et Hugo avaient démontré le mouvement en marchant, proclamé par les œuvres et par l'action, rendu visibles par la puissance et par la joie de créer, les droits et la gloire du poète, Lamartine en mettant l'accent sur sa personne et Hugo sur sa fonction. Vigny, dont l'inspiration s'était repliée après un printemps précoce, s'attacha à méditer sur le destin du poète, à s'exaspérer sur la médiocrité de sa place. Officier, il n'écrivit qu'une fois Servitude et Grandeur militaires; mais poète il recommença sans cesse dans la moitié de ses poèmes, dans Chatterton, Stello, les Destinées, le Journal, une Servitude et Grandeur Poétique. Stello, avec son triple épisode de Chatterton, de Gilbert, d'André Chénier, ce compte âprement demandé à trois états politiques du mépris ou de la haine qu'ils gardent au poète, forme à plus juste titre que le roman italien un Mystère du Poète, de plan et de visée analogues aux Mystères du Peuple, le premier aussi de ces colériques romans corporatifs comme il en pullula depuis, un Jean Coste. Dans la Maison du Berger, VEsprit Pur, la Bouteille à la Mer, cette revendication s'épure ; la conscience de souffrance le cède à la conscience de dignité. Mais toujours Vigny restera hypnotisé par le fait poétique; toujours il fixera sur lui-même, sur le don miraculeusement tombé en lui, ce même regard d'orgueil sombre, timide, effrayé. Il ne s'y habituera pas: «Consolez-vous de n'avoir pas vécu dans la familiarité de M. de Vigny, disait Sandeau recevant à l'Académie son successeur; M. de Vigny n'a vécu dans la familiarité de personne, pas même de lui ». C'est vrai. Il eût manqué de déférence au poète qu'il portait, s'il s'en fût approché de trop près. Et de là aussi, effet et cause à la fois, sa stérilité relative. Ainsi Jouffroy, tout plein de ferveur pour la psychologie, n'y réalisa à peu près rien, parce qu'il s'épuisa, en ce que Sainte-Beuve appelle des précautions passionnées, à préciser le rôle, l'avenir, les droits de la psychologie, à décomposer en grelottant des mouvements sur le rivage au lieu de se jeter hardiment à l'eau.



Or ce scrupule fier de Vigny, cette déférence pour sa fonction, cet émerveillement attristé d'être poète, Mallarmé les pousse à un degré qui, à Vigny lui-même, eût semblé incroyable et maladif. De la place et du métier du poète il les porta sur tout, à la fois sur les formes les plus éthérées de la poésie — Idées, musique lointaine des sphères — et sur ses formes les plus matérielles, encre, papier, livre.

«Au fond, écrit-il à Verlaine, je considère l'époque contemporaine comme un interrègne pour le poète qui n'a point à s'y mêler: elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu'il y ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais, et de temps en temps envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux1.» Sous ce mot d'interrègne, qui revient parfois chez lui, Mallarmé, selon un sophisme ordinaire, ingénu et ingénieux, déguise son incapacité d'action en l'imputant à quelque incapacité — laquelle? il ne sait — de son temps. Quand donc le poète régna-t-il? Peut-être au temps du romantisme, où il figura assez bien ce fou s'imaginant que tous les vaisseaux abordant au Pirée lui appartenaient, — et l'éthique d'Axel, avec son extrême pointe idéaliste, en épanouit la dernière fusée. Le moment où, après l'échec des grands protagonistes, le poète prend conscience que ses richesses sont intérieures et qu'elles sont frappées pour lui seul, «drachme d'or à l'effigie du rêve», correspond un peu à cette retraite des Parnassiens sur leur métier, à la doctrine de l'art pour l'art.

Plus loin pourtant, à ce terme d'interrègne, ne trouverait-on pas un sens plus subtil? Mallarmé apprécie dans la foule, dans une réunion d'hommes simples, un capital vacant de bonne volonté, sur lequel asseoir peut-être un certain prestige, voire quelque royauté de l'art. La Déclaration Foraine l'expose en le plus charmant apologue. Dans Conflit, à une bande de terrassiers qui préparent une voie ferrée devant sa maison de campagne, et mettent ainsi en lambeaux douloureux sa méditation, il projette d'adresser un discours qui vaguement les fasse conscients de cette atteinte et il en présume qu'il « les frapperait, sûrement, plus qu'autres au monde, et ne commanderait le même rire immédiat qu'à onze messieurs pour voisins: avec le sens, pochards, du merveilleux1 ». C'est que la supériorité d'un art pur — le sien — agit sur une foule de simples par son mystère même, sur une élite par son contenu entr'ouvert et goûté, mais il apparaît un scandale à une moyenne de messieurs, public d'aujourd'hui, qui ont abdiqué le sens du mystère reconnu sans atteindre le sens du mystère pénétré. De là l'état de grève du poète, non seulement contre le «siècle», mais de façon très particulière contre ce temps, où de partout disparaissent, chassés, écrasés, cette conscience du mystère intérieur, ce respect du mystère extérieur qui sont le poumon vital et l'air respirable de la poésie.



Il lui plairait que le poète fût quelque être légendaire, imposant moins l'admiration que l'étonnement, redoublant chez l'homme, par sa seule présence, la conscience que l'énigme existe. Il apprécie à la messe «le répons en latin incompris, mais exultant» et peut-être lui suffirait-il aussi que, de ses poèmes incompris, des jeunes gens exultassent. Il voudrait qu'une idéale Académie, même chue en quelque Institut, déformée en quelque Sénat, ordonnât «envers les siens, par l'étrangeté et leur recul, quelque religion2».

Il le rêve, et puis il réfléchit. À Oxford, à Cambridge, il s'émerveille de voir la vie anglaise, apparemment haletante et pratique, ménager à la méditation indépendante, au recueillement intellectuel, à la culture désintéressée, un privilège: là, des collèges libres et riches recrutent leurs fel-lows, prébendes pour leurs dons de penser, d'écrire ou de parler, et à qui leur vie durant on ne demande rien que toucher une pension. 11 admire l'existence de ceux qui résident dans ces cloîtres fleuris, dans cette dentelle ouvragée, patience des âges «ombre doctorale, comme une robe, autour de la marche de quelques messieurs délicieux1 ». Et il se demande si devant ces cloîtres il ne faudrait pas évoquer un avenir plutôt qu'un passé, les envier à la fois pour une France jalouse qui leur est hostile et pour un futur espéré qu'ils embelliraient. Puis il s'arrête: l'hostilité française n'est-elle pas plus propice à l'isolement dans le songe que cette bienveillance et ce concours britanniques? Faut-il priser «des états de rareté sanctionnés par le dehors, ou qui purement ne sont l'acte d'écrire?» Notre dignité ne consiste que dans la pensée: ce qui la reconnaît de l'extérieur l'amoindrit et la nie dans la mesure où il la consacre.



Et par la haute oraison qu'il prononce sur la tombe de Verlaine, il ressaisit au nom de la Poésie le «triste et fier honneur» du malheur et de l'isolement. Il exalte en Verlaine une figure d'héroïsme: «Seul, ô plusieurs qui trouverions avec le dehors tel accommodement fastueux et avantageux, considérons que — seul, comme revient cet exemple par les siècles rarement, notre contemporain affronta, dans toute l'épouvante, l'état du chanteur et du rêveur. La solitude, le froid, l'inélégance et la pénurie, qui sont des injures infligées auxquelles leur victime aurait le droit de répondre par d'autres volontairement faites à soi-même — ici la poésie a presque suffi — d'ordinaire composent le sort qu'encourt l'enfant avec son ingénue audace marchant en l'existence selon sa divinité: soit, convint le beau mort, il faut ces offenses, mais ce sera jusqu'au bout, douloureusement et impudique-ment. Scandale, du côté de qui ? de tous, par un répercuté, accepté, cherché: sa bravoure, il ne se cacha pas du destin, en harcelant, plutôt par dépit, les hésitations, devenait ainsi la terrible probité '. »

À se poser la question de l'existence même des Lettres, de leur raison et de leur droit, à cette «précaution passionnée», Mallarmé, dans l'impossibilité de sortir de lui, conserve une part de l'activité que les autres occupent à œuvrer: «Très peu, dit-il, se sont dressé cette énigme, qui assombrit, ainsi que je le fais, sur le tard, pris par un brusque doute concernant ce dont je voudrais parler avec élan. Ce genre d'investigation peut-être a été éludé, en paix, comme dangereux, par ceux-là qui, sommés d'une faculté, se ruèrent à son injonction : craignant de la diminuer au clair de la réponse. Tout dessein dure; à quoi on impose d'être par une loi ou des facilités, qui font que c'est, selon soi. Admirez le berger, dont la voix, heurtée à des rochers malins jamais ne lui revient selon le trouble d'un ricanement. Tant mieux: il y a d'autre part aise, et maturité, à demander un soleil, même couchant, sur les causes d'une vocation2.» Il n'est pas de ceux qui ne prouvent le mouvement qu'en marchant. On peut d'ailleurs sourire un peu du mot aise: d'un malaise à réaliser vient cette aise à songer.



Tout honneur est la reconnaissance ou la création d'un absolu : le poète met son honneur à faire du Livre un absolu. « Impersonnifié, le volume, autant qu'on s'en sépare comme auteur, ne réclame approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul: fait, étant3.» Conscience qui sous les pieds de la foule et dans la poussière ignorée se connaît comme un diamant.

Une idée du poète pur se rencontre, sur les chemins de l'absolu, avec la notion de la poésie pure. Tout ce qui est roman ou récit ne diffère pas du fait divers, consiste à «réduire l'horizon et le spectacle à une moyenne bouffée de banalité4». Incompétence en autre matière que l'absolu: rien qui vaille la peine d'être écrit, sinon l'essence.

Ce retrait, pour revenir conscient par le contraste, implique des «sorties». La Déclaration Foraine dit l'histoire idéale d'une sortie, de la «sortie», sortie de la rêverie, sortie dans la Foire, dans la gloire, sortie par l'œuvre réalisée, pincée de cendre que laisse une cigarette dans le creux de la main, séparée de la fumée bleue son âme. Et dans Hêrodiade, dans l'Après-Midi, dans la Prose, il a traité encore ce même thème: une sortie, l'échec et la vanité de cette sortie. Excuse à écrire, plutôt que cause d'écrire.

Sortir, pour Mallarmé comme pour tous en somme, c'est se retrouver. Toute circonstance le ramène à son obsession, qui est le fait poétique. Allant lecturer à Oxford et à Cambridge, il s'empresse d'y apporter cette nouvelle: pour la première fois on a touché au vers, «ainsi qu'un invité voyageur tout de suite se décharge par traits haletants du témoignage d'un accident su et le poursuivant, en raison que le vers est tout, dès qu'on écrit ' ».



Tous les ordres d'existence, pour le poète, se disposent et se graduent alors selon leur rapport avec la raison suprême d'être, qui est la poésie, non au sens lamartinien l'émotion du cœur, mais, au sens parnassien strict, le vers. De même, dans l'intellectualisme qui fournit au philosophe sa morale professionnelle, tout se définit et s'étage selon l'intelligence, pour l'économiste selon l'utilité, pour l'âme religieuse selon Dieu. Tout homme prononce à sa façon, dictée de l'intérieur par son âme et du dehors par son métier, qu'une seule chose est nécessaire. Aussi est-il naturel, malgré la première surprise, que l'Académie, ordre des lettres, paraisse à Mallarmé ce qui existe, socialement, aujourd'hui, de plus haut. Elle marque d'une pointe précise, la partie supérieure de l'édifice. «Culte, une loi — tout s'arrête à l'écrit, y revient. Même principale, la niveler aux classes de l'Institut, montre une main politique et sacrilège2.» Seulement, cette Académie réelle n'est qu'un symbole, une figure qui mime une Académie idéale, et qui aurait tort de se confondre avec elle, autant que le prêtre de prendre pour lui la flexion de genoux et de tête qui salue l'Élévation, « tout le mal se réduisant à ce quiproquo: on les veut immortels en place que ce soit les ouvrages». Il existe, lue ou non, une bibliothèque idéale, «richesse dont on se doute». Villiers, dans la Machine à Gloire, avait parfaitement défini cet ordre: «Au nom de Mil-ton, il s'éveillera, dans l'entendement des auditeurs, à la minute même, l'inévitable arrière-pensée d'une œuvre beaucoup moins intéressante, au point de vue positif, que celle de Scribe. — Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que tout en accordant plus d'estime pratique à Scribe, l'idée de tout parallèle entre Milton et ce dernier semblera (d'instinct et malgré touT) comme l'idée d'un parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu'ait été Milton, quelque argent qu'ait gagné Scribe, quelque inconnu que soit demeuré longtemps Milton, quelque universellement notoire que soit, déjà, Scribe. En un mot, l'impression que laissent les vers, même inconnus, de Milton, étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici pour les auditeurs, comme s'ils avaient lu Milton. Lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d'une œuvre, le résultat de la constatation s'appelle la Gloire».



La véritable Académie c'est l'assemblée de spectres où figure Milton, non l'assemblée des vivants où figura Scribe, ce sont les reliques vénérables, non le mulet qui les promène vers le pont des Arts. Tout existe afin d'aboutir non à un lettré, mais à un Livre. Pour cet idéaliste au rêve si matériel et si plastique, l'existence du Livre forme, plus haut que l'humanité, un ordre qui se suffit.

Plaçait-il dans le passé ou dans le futur son image du poète définitif? Je ne sais. Parfois il voyait l'avenir avec une tristesse et un dégoût effarés, et sa vision répondait, plus inquiète, à celle que Jules Lemaître esquisse dans sa préface des Vieux Livres. Pour lui, ce n'étaient point les vieux Livres qui le hantaient, mais le Livre. Et il n'est pas besoin, pour vivre avec le Livre, pour le posséder en Idée et pour analyser, comme on feuillette, cette Idée, d'amasser la matière brute et vulgaire d'une bibliothèque ancienne. Au regard d'un idéaliste de race, tout ce que l'argent permet, tout ce à quoi l'argent suffit, garde une tare. Ici l'intelligence dernière se prouve.



Rien qu 'à simplifier avec gloire le Livre.



L'avenir, il le vit parfois à la façon d'un Anglais en révolte, d'un Poe, d'un Carlyle, d'un Ruskin, et il a évoqué dans le pur et classique poème en prose du Phénomène futur une humanité qui finirait dans la laideur. À celle-là le Montreur des choses passées « dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui sous l'eau s'enfonce avec le désespoir d'un cri », apporte avec toute sa beauté, «préservée à travers les âges par la science souveraine», une Femme d'autrefois. À la même époque Villiers donnait à la science souveraine la tâche contraire de construire l'Eve Future. Mais alors, encore « les poètes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d'une gloire confuse, hantés du Rythme et dans l'oubli d'exister à une époque qui survit à la beauté». Et d'autres fois il pressentit de toute son imagination le Livre ou le Théâtre d'un admirable demain. Au fait, jadis et demain n'étaient pour lui que des figures négligeables de ce qui demeure, non de ce qui doit être dans le futur, mais de ce qui doit être en raison. Il se soucia moins, dans ses études techniques, de déterminer le Poète à venir que de dégager. Idée platonicienne, le Poète éternel. «Je crois, écrit-il dans un fragment de lettre cité par M. Vittorio Pica, que la Littérature, reprise à sa source qui est l'Art et la Science, nous fournira un Théâtre, dont les représentations seront le vrai culte moderne; un Livre, explication de l'homme suffisante à nos plus beaux rêves... Cette œuvre existe, tout le monde l'a tentée sans le savoir; il n'est pas un génie ou un pitre ayant prononcé une parole, qui n'en ait retrouvé un trait sans le savoir. Montrer cela, et soulever un coin du voile de ce que peut être un pareil poème est dans mon isolement mon plaisir et ma torture. »



Mais ailleurs, devant des terrassiers qui se reposent sous sa fenêtre après leur travail, il se demande si lui aussi travaille, et à quoi. «À quoi du moins qui puisse servir parmi l'échange général ? Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule ou des étoiles, vaine.» En l'état de grève que par rapport à ce temps Mallarmé assigne au Poète, n'est-il pas une figure momentanée de cette absence, de cette inutilité, de tout cet ordre négatif dont est faite la Poésie même et



Que vêt de son exil inutile le Cygne ?



Quelle est la raison d'écrire? se demandait Mallarmé en se posant la question, croyait-il, la plus haute de son art. Mais cet art dépasse cette question, comme l'acte transcende la réflexion qu'il permet. La poésie porte en elle-même sa preuve : nuages au crépuscule ou étoiles... Et Mallarmé, plus qu'aucun, l'éprouva : les raisons de la poésie, par le détour de l'absence, évoquent seulement l'absence suprême de raison, et, de l'art, qu'«il a lieu tout seul: fait, étant». Toute parole sur le poète n'est que cela même, nuages au crépuscule, étoiles, rideau somptueux que l'on agite le temps de l'écarter pour savoir que, derrière, le Poète,



Tel qu'en lui même enfin l'éternité le change, existe.











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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
  Stéphane Mallarmé - Portrait  
 
Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par