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Stéphane Mallarmé

LES SOURCES DE L'OBSCURITÉ


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé




Sur l'obscurité de Mallarmé, on a porté des regards très divers. D'elle on s'est fait une idée obscure. Il faut, a dit Hegel, comprendre l'inintelligible comme tel : éclaircissons le principe de cette obscurité.

Il serait naïf de la nier. «L'obscurité de Mallarmé, dit M. Mauclair, ne provient que du degré d'inattention qu'on apporterait à la lire ». Mais il va de soi que c'est la clarté de Mallarmé qui provient du degré d'attention qu'on met à le pratiquer, un degré d'attention qu'il n'est point d'usage, en littérature, de requérir, et dont l'exigence paraît d'abord inadmissible.





Dans un essai, qu'il faut lire, sur Mallarmé et l'idée de décadence, M. de Gourmont écrit: «Si on entreprenait une étude décisive sur Mallarmé, il ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours possible ; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici comme partout, sera ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'œuvre de Mallarmé est le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire ; et si le mot décadence résume vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule, on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole ; mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.»

Au contraire de M. de Gourmont, j'admets à chaque ligne de Mallarmé un sens réel, objectif, qu'a voulu l'auteur ou qu'il a accepté de son inspiration, comme cela se passe dans n'importe laquelle des pages de prose et de vers qui furent jamais écrites. Les doutes, les nuances changeantes dont est pleine, je le reconnais, cette poésie, et qui en font la joie et la difficulté, ne détruisent pas ce sens, mais prennent place dans l'ampleur du cercle qu'il élargit. C'est ainsi que je m'efforcerai toujours de «comprendre» Mallarmé, dût-on m'ac-cuser de jeter sur le sol de cent iris les pavés «d'affirmations lourdes et inutiles». Comme Mallarmé est un auteur obscur, je me tromperai plusieurs fois; je compte alors que l'on rectifiera, en serrant de plus près le texte. Et si l'on croit que je méconnais là, vraiment, le génie de Mallarmé en demandant à un «prétexte à rêveries» des motifs d'intelligence, je demeurerai bien tranquille dans le bénéfice évident de mon dogmatisme. M. de Gourmont ayant tort, j'aurai raison. M. de Gourmont ayant raison, j'aurai raison avec lui, et ma rêverie tiendra sa place au même titre que celle d'autrui. Et cela dit, je veux bien que l'on voie, dans ma croyance à l'intelligibilité de Mallarmé, l'hypothèse commode qui autorise à ne rien expliquer, à chercher des termes et non des raisons d'admiration. Parions donc, comme dit Pascal, sans hésiter.



De l'attitude qui ne me convient pas, le moindre défaut est d'ajouter encore à l'obscurité de Mallarmé, de croire que tout ce qui sort de lui est un mystère, «l'innocent, dit Mallarmé lui-même, annonçât-il se moucher2 ».

Le maître est mort, écrit en terminant M. de Gourmont, la Pénultième est morte. Entre la mort de Mallarmé et le rappel du refrain qui revient dans le Démon de l'Analogie, M. de Gourmont établit un rapport qu'il sait n'avoir aucun sens et Qu'il croit peut-être par là très mallarméen. Il fait de La Pénultième est morte un motif mystérieux de rêverie. Et de même un critique renseigné, M. Gustave Kahn, dit : « Au temps où Mallarmé publiait ces vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse Pénultième, dont on parlait il y a dix à douze ans de la rive gauche à partout ; la Pénultième était alors le nec plus ultra de l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable et le casse-tête chinois1.» Et M. Kahn n'indique nullement que le mystère se soit depuis dissipé. Et voilà une obscurité toute factice, puisque la page de Mallarmé, description très technique d'une hallucination qui n'excède pas l'état normal d'un délicat, est d'une précision qui ménage très vite toute la clarté: je l'expliquerai ailleurs2.

Quelles sont donc les raisons, la nature et les degrés de cette obscurité qu'on blâme ou bien qu'on loue chez Stéphane Mallarmé ?

Moins qu'une obscurité proprement dite, c'est d'abord la réaction d'une nature presque maladivement artiste contre une fausse et dangereuse clarté. Ici encore nous voyons sa poésie se construire contre le génie oratoire. La condensation de la pensée ou du sentiment, le goût de l'ellipse, faisaient partie profondément de l'art classique, qui atteignait l'équilibre suprême, sa raison d'être, lorsqu'il les conciliait avec la clarté, ou plutôt avec une tournure qui demandait à chacun le léger effort nécessaire à ce qu'il se sût gré — et à l'auteur — d'avoir pénétré ce qui n'était qu'indiqué: une politesse qui avait foi, tout en la ménageant, dans l'intelligence du lecteur.



Le secret d'ennuyer est celui de tout dire



Il y a d'ailleurs une mesure, et l'obscurité des précieux révolte Boileau dont l'esprit



Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.



Et le grief formulé le plus souvent contre Mallarmé est celui-là même de Chrysale :



On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.



La clarté usuelle, faite d'une référence constante à des lieux communs sous-entendus, cause à Mallarmé la même lassitude et la même méfiance qu'à un peintre impressionniste la lumière d'atelier. Le rappel intermittent de ces lieux communs lui paraît une convention acquise de l'art, comme aux mêmes peintres le contour dessiné des objets apparaît une abstraction d'optique. Son obscurité vient alors de ce que, dans sa phrase, le dessin logique est remplacé par le jeu vibrant des images transposées et juxtaposées, tient en partie à son impuissance, érigée en maxime, de développement, et à son acuité de sensation. De même que pour un impressionniste il n'y a pas de lumière, mais des tons lumineux, le sentiment de Mallarmé veut qu'il existe non une clarté, mais des clartés, et il en est parfois chez lui comme dans l'expérience des interférences : l'obscurité y est faite de clartés qui se rencontrent. Ainsi :



Mon doute, amas de nuit ancienne, s'achève

En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais

Bois même, prouve, hélas! que bien seul je m'offrais

Pour triomphe la faute idéale de roses!

(L'Après-Midi.)



Interférence de deux images, isolément très claires, celle d'un sous-bois qui s'achève en haut dans la lumière, celle du Faune qui n'a connu que des joies de pressentiment et de rêve. Je dis interférence, parce que d'abord elles semblent venir de deux points opposés: c'est à la réflexion que l'on pénètre l'ingéniosité et la délicatesse du fondu.



Interférence de deux images, isolément très claires, celle d'un sous-bois qui s'achève en haut dans la lumière, celle du Faune qui n'a connu que des joies de pressentiment et de rêve. Je dis interférence, parce que d'abord elles semblent venir de deux points opposés: c'est à la réflexion que l'on pénètre l'ingéniosité et la délicatesse du fondu.

D'une seconde pente, la nature de Mallarmé le portait à se complaire dans l'obscurité. Avec son habitude du scrupule, son ingéniosité à chercher à tout des sens subtils, il estimait que tout est également obscur. Peut-être a-t-il fourni à Vil-liers qu'il n'y a guère plus de cinq ou six hommes par siècle capables de lire n'importe quoi, serait-ce des étiquettes de Pots à moutarde. À Daudet demandant «si c'est volontairement que vous vous êtes retiré dans les ténèbres, pour ne pas que tout le monde vous y suivît... ou bien si c'est involontairement», il répond: «Mais est-ce que l'opération même d'écrire n'est pas de mettre du noir sur du blanc1 ?» C'était s'évader de la question par une frêle allusion ou un jeu de mots, soit — mais toute écriture lui apparaissait en effet comme une architecture du mystère et une économie de l'obscurité.



Et ceux-là mêmes qu'exaspère l'obscurité de Mallarmé, ne faudrait-il pas les convier à admirer au contraire l'honnêteté de son scrupule? Faire croire à quelqu'un qu'il vous a pleinement compris, lui présenter une phrase apparemment claire, des idées carrées de partout, peut-être au fond est-ce le tromper, l'induire faussement à supposer qu'une pensée humaine, un acte humain, se laisse, dans son entier, pénétrer.

De la sorte, on pourrait, avec un demi-paradoxe et un demi-sourire seulement, voir dans l'obscurité de Mallarmé l'ombre, courtoise aussi, de son avisée et stricte politesse. Que l'on s'arrête au titre de son recueil de prose, Divagations. À celui qui connaît la langue, il signifie très exactement les essais dispersés qu'il contient. Un titre, qui ne se révèle qu'au vrai lecteur, ouvre un livre que l'on n'aborde pas sans savoir lire. Et le même titre, en son sens ordinaire, avertit, c'est-à-dire détourne le lecteur, ordinaire aussi, le prévient, comme une étiquette appliquée, que l'usage du livre lui est lointainement externe : afin que nul pli dans les roses de son contentement et dans la conscience de sa raison saine ne froisse ce passant, l'auteur assume tout le ridicule de la divergence et la met entière sur le compte de sa propre folie. Il avoue qu'il divague, ha! ha! — et la gaîté française conserve le total de ses droits. Mais pourquoi supposer lorsque j'ai sous la main ce texte où M. Chantavoine communique aux abonnés du Correspondant ses sentiments sur Mallarmé :



« Il a donné lui-même à son dernier volume le titre expressif et inquiétant de Divagations. Je n'aurais pas osé le dire, mais puisqu'il l'a dit!... J'ai lu (?!) ces Divagations: elles m'ont plongé dans l'extravagance1.»

Mallarmé dut sourire subtilement en voyant que dans le piège tendu à l'illettré (mais que ce fût plutôt un écriteau préservateur, je le maintienS), le premier à tomber était un professeur de rhétorique.



Pour saisir de plus près les raisons, ou, si l'on veut, lés excuses de cette obscurité, songeons à ceci. Toute pensée humaine comporte autour d'elle un cercle de clarté apparente, et un cercle de clarté réelle, qui sont souvent en raison inverse l'un de l'autre. A une extrémité se trouvent probablement les très hautes mathématiques, qui ne sont accessibles, paraît-il, qu'à cinq ou six hommes sur la planète en un même moment. À l'autre extrémité on peut voir la politique, sur laquelle tout électeur et à plus forte raison tout élu s'estime compétent. Maie si chaque génération comporte cinq mathématiciens complets, elle ne fournit pas même cinq grands politiques. Or nul ne se croira compétent en mathématiques supérieures, s'il ne fait partie des cinq, et chacun des cinq n'écrira que pour lui-même et ses quatre pairs. I! est absolument garanti contre toute espèce de mensonge par la nature de son sujet et par la qualité de son public. Il atteindra une sincérité, si l'on peut dire, chimiquement pure. Au contraire, le politique, fût-il un grand homme, ne subsiste que par l'assentiment d'une foule, parlementaire ou électorale. Il est obligé de parler ou d'écrire pour elle; sa parole ou son écriture deviennent elles-mêmes de l'action politique. II est contraint à quelque mensonge par la nature de son objet et la qualité de son public. — La place à laquelle se loge la littérature est très flottante. Elle trouve son état normal, sain, dans un milieu entre ces deux extrêmes. Mais aujourd'hui elle tend, par son poids d'argent, à descendre au niveau électoral. Les conditions utiles à une fortune poli-lique le deviennent à une fortune littéraire. Ce mouvement de bascule appelle le mouvement inverse: l'effort constant «e Mallarmé fut de rejeter la littérature à l'extrême opposé, d'en faire, comme d'une mathématique, un jeu suprême de l'esprit, de frapper d'inexistence toute clarté apparente, au profit d'une clarté réelle qui se confond avec une probité hyperbolique. De là (il faudra y reveniR) la littérature prise formellement comme son seul objet, l'effort pour faire coïncider son existence et son essence, pour créer une sorte de littérature analytique dans le sens exact où Descartes créa une géométrie analytique.

Pour qui donc, alors, écrivait Mallarmé? Le fait même d'écrire implique, par instants du moins, la représentation d'un public, et avec les auteurs cette représentation varie beaucoup. C'est généralement le public contemporain et payant. Stendhal écrivait en 1830 pour des lecteurs de 1880. En principe, dans sa source toute pure, un livre sincère et vivant serait écrit pour un seul : on sait que les chefs-d'œuvre ignorés de la littérature d'amour — en France en est-il une autre ? — se trouvent dans la boîte des facteurs. L'usage des dédicaces — les honneurs du pied littéraires — en marquent une survivance ou une conscience. Et tout cela, pourtant, depuis l'imprimerie, tend, avec la nécessité fatale de la graine qui germe, vers le Livre, désormais étranger et qui marche dans son destin propre. Le Pauca meœ des Contemplations est un Multa omnibus. Dans le tombeau d'une femme aimée, un poète anglais plaça sans en garder de copie et pour le clore seulement sous les ailes repliées de l'Amour et de la Mort le livre de poèmes qu'elle avait inspiré. Défi de la poésie au poète, vite relevé. Il dut plus tard ouvrir le cercueil, redemander à la mort son chant, le publier...

Il semble que Mallarmé ait écrit non pour des lecteurs, mais pour un lecteur abstrait, qui lui ressemblait comme un frère. Il lui eût suffi que tout son public littéraire tînt, le mardi, dans son salon. Mais le tabac encore n'était-il pas là pour l'en séparer par la fumée, pour mettre autour de lui une atmosphère de distance où il restait seul avec ce lecteur, le confrontant, avec ironie peut-être, à quelques visages ' ?



Ce lecteur qui lui suffisait, et qui peut-être ne pouvait se réaliser sans se détruire, il lui plaisait que ce fût une lectrice, celle avec qui, dans les causeries de la Dernière Mode, il essayait déjà de s'entretenir.



Nous fûmes deux, je le maintiens.



Est-ce contre autrui ? Je crois bien qu'il le maintient contre lui-même, contre le doute qui déniait l'intelligence à l'aimée.

Lisons la Déclaration Foraine qui forme vraiment à la Prose pour des Esseintes un pendant. Le Poète, avec une «contemporaine de ses soirs» (celle de la Prose?) roule en voiture, silencieusement. Le silence est l'hommage pur et parfait à la femme ; mais elle s'en lasse, et invite les lèvres closes au péché de s'ouvrir. Et l'amie ordonne au conducteur de mener la voiture à une fête foraine, proche de là.

La fête foraine! Le Public! Allons! Le Poète ironiquement s'y résout, et voilà le Silence abdiqué.

Dans la cohue, tout à coup, les retient «à l'égal de la nue incendiaire un humain spectacle, poignant». Simplement une baraque vide, sans enseigne, déjetée, misérable, en haillons... «Celui qui l'installa n'avait rien à montrer que «l'inanité de son famélique cauchemar». Mais, sachant que dans une fête les sous, comme des yeux plus mobiles, inexplicablement tendent à sortir des poches, pour rien, non pour voir quelque chose, mais pour voir, « lui aussi avait cédé à la conversation du bienfaisant rendez-vous ».

Avez-vous reconnu en cette baraque le vieux mobilier» de l'Hommage à Wagner, la poésie surannée ?

La femme alors eut un caprice. Battez la caisse, ordonnât-elle. Et elle entra. Le Poète, séduit vers un dessein qu'à peine 'I devine, la seconde en criant que tout le monde veuille Pénétrer, et que ce n'est qu'un sou, rendu à l'insatisfait. «Le nimbe en paillasson dans le remerciement joignant deux paumes séniles vidé », suit la foule abondante, dans la baraque où la femme émerge, à la hauteur du genou, sur une table.

Elle est là, debout, simplement, la Poésie, et c'est tout «sans supplément de danse ou de chant». La Foule reste coite, attend sans doute, et le Poète comprend son devoir. Il aspire à descendre la Beauté. « Il n'y avait au monde pour conjurer la défection dans les curiosités que de recourir à quelque puissance absolue, comme d'une Métaphore. Vite, dégoiser jusqu'à l'éclaircissement, sur mainte physionomie, de leur sécurité, qui, ne saisissant tout d'un coup, se rend à l'évidence, même ardue, impliquée en la parole, et consent à échanger son billon contre des présomptions exactes et supérieures, bref la certitude pour chacun de ne pas être refait ».

Ainsi la foule apporte devant le jeu poétique une âme de foi. Faute de saisir, elle peut au moins sentir noblement que quelque chose existe, digne d'être saisi. La meilleure glose à donner ici serait deux pages de Villiers, dans la Machine à Gloire des Contes cruels, sur l'effet divers de ces deux noms : Scribe et Milton. (La nouvelle, dédiée à Mallarmé et où son tour d'esprit se reconnaît, est peut-être née d'une conversation entre les deux poètes.)

Le Poète, un coup d'ceil jeté à la chevelure de la femme, au flambeau vivant qui l'halluciné, prononce devant la foule muette le sonnet :



La chevelure, vol d'une flamme à l'extrême

Occident...



La Femme, simplement, montrée en poésie pure: motif qui déjà dans le Phénomène futur le hantait.



... Ne mouvant astres ni feux au doigt.



Le joyau de l'œil suffit, d'où émane la nuée ardente de la chevelure ; exploit

De semer de rubis le doute qu'elle écorche

Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche.



Doute, attente de la foule devant le spectacle inaccoutumé, et que suffit à «écorcher de lumière» la présence, sinon le sentiment de la beauté, point recouverte des oripeaux extérieurs, mais immobilisée dans son Idée.

Elle saute de l'estrade devant les visiteurs ébahis, cependant que le Poète continue son boniment en une prose qu'il croit plus accessible. «La personne qui a eu l'honneur de se soumettre à votre jugement, ne requiert pour vous communiquer le sens de son charme un costume ou aucun accessoire usuel de théâtre. Ce naturel s'accommode de l'allusion parfaite que fournit la toilette toujours à l'un des motifs primordiaux de la femme, et suffit, ainsi que votre sympathique approbation m'en convainc». La foule se tait, étonnée, assez respectueuse, sauf quelques: Bien sûr — C'est cela — Oui, — et s'écoule. Seule «l'attente en gants blancs encore d'un enfantin tourlourou qui les rêvait dégourdir à l'estimation d'une jarretière hautaine».

Et le malentendu entre Mallarmé et la critique n'est-il pas ici symbolisé? Le public en général, la critique en particulier, tiennent à pouvoir toucher le mollet de la Muse. C'est même cela souvent que l'on entend par ce mot : comprendre. Sentir les strophes du Luc effleurer comme des rames une eau musicale n'est rien, si l'on n'a résolu de palpitants problèmes sur madame Charles, et dégourdi, comme les gants blancs du bleu, des doigts tachés d'encre à l'estimation de sa jarretière.

Qu'a fait l'amie? Simplement sortir le Poète de sa méditation et de son silence, malgré elle un peu, par un coup de hasard, accident qui, spontanément, ne se fût pas produit, mais qui «jaillit, forcé, sous le coup de poing brutal à l'estomac, que cause une impatience de gens auxquels coûte que coûte il faut proclamer quelque chose, fût-ce la rêverie».

Tout poème, disait Gcethe, est un poème de circonstance, tt au contraire peut-être on paraphraserait ainsi Mallarmé : Toute proclamation d'art est viciée, comme par un péché onginel, parce qu'elle se produit non en vertu de sa néces-s,te absolue, mais selon un accident du temps où elle reste accrochée, selon une circonstance, un hasard. C'est le thème qu'illustre sa dernière œuvre: Un coup de Dés jamais n'abolira le hasard. Et l'existence du public, tout le relatif dont elle s'accompagne, sont la somme des atteintes portées à cette hantise de l'absolu dont vécut l'art mallarméen.

Et — second degré dans ce hasard, dans ce relatif jamais aboli — seconde racine plus profonde à leur ironie. Vous n'auriez, madame, entendu mon sonnet «si chaque terme ne s'en était répercuté jusqu'à vous par de variés tympans, pour charmer un esprit ouvert à la compréhension multiple». L'œuvre réalisée, qui la saurait littéralement comprendre, l'entendant à la manière non de soi-même, ni du poète, mais d'autrui, peut-être du critique autorisé, du créateur de valeurs ? Que nous fûmes deux, faut-il le maintenir encore ?

Écrire pour tout le monde, écrire pour peu, écrire pour une seule personne, n'écrire que pour soi-même, se taire enfin dans le plein, pur et parfait silence, voilà autant de degrés de la hiérarchie que conçoit Mallarmé, tout au moins dans l'interrègne actuel. Il s'y est tenu à mi-chemin, frôlant du plus près possible le silence et le mystère, et levant parfois vers l'autre extrémité un visage de regret. Ce qui nous sembla de son impuissance, le dirons-nous de son obscurité? Vis-à-vis de lui-même et dans son intime franchise, la porta-t-il comme son tourment ou comme son trésor? D'une conversation ou d'une lecture de Villiers, il écrit: «La jouissance goûtée par l'admis s'avivait de l'incompréhension de tous1.» Mais dans le Mystère et les Lettres, il s'est plaint que le préjugé le désignât comme le bouc émissaire de l'incompréhension, du fait de gens qui «assument à la parade la posture humiliée; puisqu'arguer d'obscurité — ou nul ne saisira s'ils ne saisissent et ils ne saisissent pas — implique un renoncement antérieur à juger2. »



J'imagine pourtant — et qui sait si lui-même, encore, dans sa politesse prévenante, n'en ménageait pas l'idée — que de ceux qui le saisissent à ceux qui ne le saisissent pas, soit possible sinon une ressemblance, du moins une harmonie. Le fruit le plus ordinaire de sa parole est de mettre sur nous des mystères que nous ne soupçonnions pas et que son doigt désigne, comme il tend «le nuage précieux flottant sur l'intime gouffre de chaque pensée1 ». Mais le sens absent de ses phrases, quand à presque tous elles demeurent sibyllines, est de symboliser ce mystère, accessible sous ce biais, dans une ignorance immédiate. Les uns reçoivent en eux, comme une ombre, le mystère qu'ils n'y connaissaient pas, et les seconds teignent de leur obscurité propre les paroles auxquelles ils l'imputent. Ainsi cette église allemande où deux vaisseaux en équerre aboutissent au même chœur.

Les professionnels de la clarté « puisent à quelque encrier sans nuit la vaine couche suffisante d'intelligibilité que lui s'oblige, aussi, à observer, mais pas seule2». L'écriture doit satisfaire à la fois au besoin d'intelligibilité qui est dans l'esprit, à la réalité du mystère qui demeure dans les choses, ne détacher ce qui est présent que sur le sous-entendu d'absences où descendent ses racines et ses raisons d'être. Une monade ne se pose pas seulement par la clarté de ses perceptions conscientes, mais par les ténèbres aussi de toutes les perceptions confuses qui la font vivre de la vie universelle, indéfinie... Mallarmé appelle précieusement l'orange un «emblème de ce désir qui nous fait trouver un goût délicieux à toute clarté3». Ainsi peut-être ne conçoit-il point la clarté comme une solitaire et froide vue de l'esprit lucide, mais comme un délice d'intelligence active : manière aussi de désigner une simple écorce en la netteté superficielle. Les pages les plus parfaites de Mallarmé, l'Après-midi d'un Faune, la Prose pour des Esseintes, le Nénuphar Blanc, révèlent, mieux que telle clarté ordinaire et sèche, sous un feuillage obscur, un poids de pulpe et de lumière.








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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
  Stéphane Mallarmé - Portrait  
 
Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par