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Stéphane Mallarmé

LE GOÛT DE L'INTÉRIEUR


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





Le sentiment poétique de la nature, depuis Chateaubriand, traverse notre poésie comme son artère de lumière, à ce point que pour certains le terme de poésie s'est presque confondu avec lui. Construit autour de la nature, le lyrisme romantique s'est fait contre la littérature classique, qui se construisait de l'homme. Mais sa domination ne fut point telle qu'un problème de valeur ne se posât, où se confrontèrent le cœur vivant et battant de la poitrine humaine et le cœur indéfiniment dispersé dans la séduction des choses. Les vers essentiels de la Maison du Berger naissent un peu comme la conscience du romantisme qui se ressaisit après ses ivresses épanouies, se dépouille et se concentre autour du cœur intérieur, en une ferveur lucide et calmée.





Et arrivée à ce tournant très haut, d'où «les grands pays muets longuement» s'étendent, on s'aperçoit que cette « majesté des souffrances humaines » a creusé et formé, dans nos siècles de poésie classique et romantique, la grande et I immobile voie royale qui, sous les débordements passagers, les unit et les définit. Devant tout éclat de la nature, un Lamartine et un Hugo déjà, mais combien plus un Vigny, un Baudelaire, répugnent à se livrer et à se perdre, gardent, comme une consigne qu'impose quelque obscur honneur, les droits d'une dignité humaine douloureuse, confuse, malgré tout éminente. Et la Maison du Berger des Destinées, le Voyage des Fleurs du Mal, marquent des états de ce conflit. C'est lui que ressent et qu'illustre aussi, en une contraction sèche et paradoxale, outrepassant la sensibilité commune aussi bien que le langage commun, la poésie de Mallarmé.

Le Vinci et le Titien ont disposé à l'arrière-plan de leurs portraits des paysages dont il nous plaît parfois d'évoquer la correspondance avec l'âme de leurs modèles. Derrière tout poète notre imagination développe ainsi et dégrade jusqu'aux lointains de la fantaisie et du songe le paysage qui, surgi de son œuvre, nous paraît lui poser une enveloppe et un fond. La saison de Mallarmé était l'automne, ou mieux la douceur chaude qui l'annonce, cette coupe pleine de miel et d'or que lui tend à regret l'été. «Dans l'année, ma saison favorite ce sont les derniers jours alanguis de l'été, qui précèdent immédiatement l'automne, et, dans la journée, l'heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s'évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux1.»



L'Azur nous révèle peut-être sincèrement sa fatigue maladive du « vénéneux printemps2 ». Et d'ailleurs il ne se singularise pas. Nos poètes, dont la sensibilité se règle un peu sur le climat de Paris, n'ont d'ordinaire chanté le printemps que par imitation classique : la Fête des Fleurs sous le coutumier parapluie. Leur saison c'est l'été, et surtout les beaux automnes de France. Et pour Mallarmé les ciels d'automne n'étaient-ils pas destinés à immobiliser dans une essence de cristal et dans une distillation d'or les idées et le rêve que lui construisait la vie? Par le Fontainebleau forestier d'octobre, «des torches consument, dans une haute garde, tous rêves antérieurs à leur éclat répercutant en pourpre dans la nue l'universel sacre de l'intrus royal qui n'aura eu qu'à venir3». La Gloire, ici, reprend, sous l'incantation de l'automne, son sens intact, pur et plein, celui d'un or circulaire sur un visage sacré.

De grandes avenues de songe, du silence autour de lui, l'effacement qui recule, dans YAprès-Midi d'un Faune, de longues lignes à la Puvis, voilà seulement ce qu'il demande à la nature, et la fleur légère qu'il en veut cueillir, ou mieux la page blanche dont il lui plaît de disposer. Et c'est le sens aussi que je donne à sa passion de la yole, sur l'eau, le seul déplacement du corps qui lui plût. Là le suivait l'hallucination de la page blanche, par l'élément docile, la page blanche, pour le poète, dans quelque ciel platonicien, celle qui, sans cesse déplacée et refaite, sous le mol hasard de la rame, se peuple de reflets sans cesser d'être vierge, repense sans substance et sans poids un univers transfiguré.

Mais, devant la nature immédiate, étalée et brute, ce qui domine en ce délicat nerveux c'est la fatigue et l'angoisse. Les pièces du Premier Parnasse, les Fenêtres, Renouveau, Las de l'amer repos, l'Azur, Brise marine, convergent vers un même sentiment, trop répété pour n'être pas sincère et profond. Lorsque cette exaspération baudelairienne se calme, sa sensibilité se tourne en un goût fervent de la maison, qui est autour de lui comme un cerveau extérieur. Je vois en lui une âme septentrionale. Peut-être se la fit-il un peu dans l'atmosphère de Londres, où il passa des mois de jeunesse douloureuse. Non sans ces oscillations dues à la présence d'un port, où voisine le quai des départs avec le home le plus intime : brise marine qui apporte des chants de fuite et des visions d'îles perdues.



La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.

Fuir! là-bas fuir! je sens que des oiseaux sont ivres

D'être parmi l'écume inconnue et les deux...

Je partirai...



Fatigue, au foyer, d'impuissant et de délicat qui ne partira pas, senteur seulement d'un fruit exotique ou d'un bibelot d'Orient qu'il roule dans ses doigts. À l'éclat de la nature extérieure et lointaine, il dut répondre moins par la tendresse fière de la Maison du Berger, moins par l'ironique désillusion du Voyage, que par la fièvre intellectuelle de l'idéaliste, celle qui s'exalte au quatrième acte d'Axel. Le seul désert pour lui, l'espace où la gorge brûle dans une nature hostile, c'est la clarté déserte de la lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend.



Et nulle souffrance du voyage, nul orgueil du retour, quelques secrets nouveaux dans la main, ne valaient ceux-là dont la tragédie tout entière se jouait dans ce cercle de solitaire clarté. La blancheur du papier figurait pour ces nerfs hallucinés un ennemi aussi présent, une matière à peine et à triomphe aussi dure, réellement, que le soleil sur les sables, ou la tempête et l'infini sur la mer.

Ce désir d'une poésie de la maison, fleur montée de la lampe, nous est indiqué dès ses premiers vers par Las de l'amer repos, qui, au même titre que la Prose pour des Esseintes, est presque un Art Poétique. Art Poétique d'ailleurs très parnassien, peu éloigné de celui sur lequel Verlaine fermait les Poèmes Saturniens.



À nous qui ciselons les mots comme des coupes...



Mais le sien, Mallarmé l'avoue — et cette modestie aussi est peut-être plus parnassienne qu'il ne semble — comme un pis-aller, résigné et lucide. Découragé d'une poésie pour laquelle il endure un martyre stérile, il va maintenant, ainsi que le Chinois, peindre pour sa maison des porcelaines, des tasses de neige ; et, comme dans les Fleurs il s'épuise vite à renouveler sur les merveilles d'un jardin son inspiration, comme dans l'Azur il ferme douloureusement ses fenêtres, maintenant il s'isole dans ses objets familiers, indiquant, dès le Parnasse, sous une figure d'exotisme, la matière de ses derniers sonnets.

Ce que, pour un poète de la nature, pour un faune vrai comme Francis Jammes, sont les arbres, les fleurs, les bêtes, la maison aussi dans laquelle entre le paysage par les fenêtres, pour la baigner et la tremper de joie comme une mère, au matin, sous l'éponge qui ruisselle, fait de fleur fraîche les joues de l'enfant qui rit, tout cela chez Mallarmé, s'enclôt dans le mystère des chambres septentrionales, celles qui défendent du froid, celles où montent du bois les esprits du feu ; et sur tous les objets son rêve jette comme ce feu des reflets de chimère qui rôde.

Dans cette amitié frileuse du Hollandais pour la maison, le froid lui fournit invinciblement les images de l'abandon et de la détresse.



Moi, sylphe de ce froid plafond.



Il appelle, lorsqu'elle reprend Ponsard, l'administration de l'Odéon «prêtresse d'une crypte froide1 ».



Ô la berceuse, avec ta fille et l'innocence

De vos pieds froids, dit-il dans le Don du Poème; — et là n'éprouve-t-on pas le froid, plus douloureux à la main de ce nerveux qui touche les pieds nus de la fillette qu'à l'enfant elle-même, souriante et qui ne le sent pas ?

Une poésie ancienne, surannée, évoque pour lui de la poussière sur un meuble ou sur un objet : méticuleuse manie de Hollandais pour qui la poussière, l'araignée, sont le mal. Voyez dans le Frisson d'Hiver l'hallucination des toiles d'araignée au haut des grandes croisées. Dans l'Hommage à Wagner, l'allusion rend sensible la présence de la poussière en plis sur le vieux mobilier musical. Il appelle Ponsard «une de ces fioles avisées qui se parent en naissant, une fois pour toutes, par économie, de la poussière de leur éternité2» —, image dont il faut d'ailleurs suivre, dans la page entière, les radicelles.

«À part mon chemin de la maison (c'est 89 maintenant rue de RomE) aux divers endroits où j'ai dû la dîme de mes minutes, lycée Condorcet, Janson de Sailly, enfin collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers et la feuille de papier souvent blanche3. » En ces termes il donnait des notes que Verlaine lui demandait sur sa vie. Mais c'est bien longtemps avant qu'il écrivait le Frisson d'Hiver des Poèmes en prose, chant des meubles, des vieilles choses polies par l'usage, avec le refrain des toiles d'araignée. Les voici l'un après l'autre, dans leur gaze de passé, pendule, glace, bahut. « Les objets neufs te déplaisent; à toi aussi ils font peur avec leur hardiesse criarde, et tu te sentirais le besoin de les user, ce qui est bien difficile à faire pour ceux qui ne goûtent pas l'action... Il n'y a plus de champs et les rues sont vides : je te parlerai de nos meubles ». Tout cela forme en sourdine, rappel de Las de l'amer repos, un motif de découragement, de rétraction, de reploiement vers ses entours, étape du reploiement sur soi.

Comme l'ange donnant « un sens plus pur aux mots de la tribu », il s'ingénie à conférer aux meubles de sa maison une qualité d'essence subtile, à les peindre avec le soin d'un Metzu et le mystère d'un Carrière. Je ne sais si le morceau saisissant des Figures dans la Nuit, dans l'Eve Future, n'aurait pas été suggéré à Villiers par Mallarmé. De même certaines pages d'une intéressante Psychologie de la nature morte, de M. Mauciair, nous rendent sans doute un écho de sa conversation.

Il applique dans ses sonnets le secret de son art dernier à reconstruire sans les nommer, à suggérer des coupes de verre, des éventails. Le sonnet Ses purs ongles est une copie — d'une technique très curieuse — de son salon la nuit. L'Angoisse ici symbolisée était vraiment un bronze lampadophore.

Voyez dans le sonnet,



Tout orgueil fume-t-il d'un soir... la concentration des Figures dans la Nuit. Le poète, le soir, à son feu qui s'éteint, dans sa chambre obscure, mystère de peine, de froid, d'attente. La chambre serait malaisément prête à la visite sublime, à l'inspiration, rare hélas! à la figure survenue du Poète changé en lui-même par l'éternité, «hoir»



De maint riche, mais chu trophée.



Et voici que le marbre de la console, par les lueurs d'or que le feu mourant allume au métal du meuble, pris d'en bas en d'inflexibles serres, figure un Tombeau. De sorte que le motif familier du meuble se transforme en l'autre motif familier du tombeau, par le moyen terme du froid, — feu froid de reflet, de solitude et de pensée vaine.



Sous ce marbre lourd qu 'elle isole.

Ne s'allume pas d'autre feu

Que la fulgurante console.



Ses sonnets d'amour disent de coutume la douceur de chambres closes. Au sonnet



Quelle soie aux baumes de temps on pourrait donner un argument comme celui des odelettes de Mendès : Le Poète préfère aux drapeaux de la fête nationale et même à toutes fêtes de sa propre gloire la chevelure dénouée de l'aimée, faisant «ce princier amant», comme quelque autre eût donné une pierrerie ou sacrifié un royaume



Dans la considérable touffe,

Expirer, comme un diamant,

Le cri des Gloires qu 'il étouffe.



Les sons et le silence pareillement s'incorporent à l'âme et au mystère de la maison. Le «très vaste et suranné piano» qu'il y avait, sans cordes presque, dans la chambre de Villiers, semble à Mallarmé «le taciturne reploiement sépulcral, désormais, de l'aile des rêves, en cet endroit1», et muet et simple meuble l'instrument lui évoquait silencieux plus de rêve peut-être que n'en dégagèrent les doigts qui l'animaient. Quand Villiers sonnait, «le timbre de la porte d'entrée suscitait l'attention par quelque son pur, obstiné, fatidique, comme d'une heure absente aux cadrans et qui voulait demeurer1 ». La pluie qui tombe aux vitres se reproduit précieusement dans «l'effilé de multicolores perles» qui «la plaque encore au chatoiement des brochures dans la bibliothèque2».

Cette hantise des choses domestiques, cette tendance à les déformer en des présences vivantes, qui se retrouve, mais souriante, chez les hommes du Nord intime, un Andersen, un Dickens, peut-être pesait-elle un peu aux nerfs de Mallarmé et la portait-il comme une complication douloureuse. Il loue avec une finesse aiguë le style Louis XVI, dernier vestige d'antique perfection, de ne pas prêter à ces méprises et à ces rêves « les soieries de robe aux bergères avec alignement d'acajou discret, cela noble, familier, où le regard jamais trompé par les similitudes de quelque allusion décorative aveuglante, ne risque d'accrocher à leur crudité, puis d'y confondre selon des torsions le bizarre de sa propre chimère3».



Je fuis et je m'accroche à toutes les croisées

D'où l'on tourne l'épaule à la vie... disait-il dans les Fenêtres, rêvant



D'enfoncer le cristal pour le monstre insulté

Et de m'enfuir avec mes deux ailes sans plume

Au risque de tomber pendant l'éternité.



Ensuite, toujours, il a tourné l'épaule à la vie



Pour n'avoir pas connu la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui,

(Le Vierge.) mais, cette fois, dans un mouvement opposé de concentration et d'intimité, celui dont la Maison du Berger dessine fraternellement le schème ancien. Il s'est fait, un peu par nature, un peu par conscience d'impuissance mêlée à l'orgueil de la perfection, un peu par tact, par délicatesse, par souci de tenir une place qui ne gênât pas, un peu pour les besoins de son art, l'homme de l'intérieur, de l'ombre, de la maison recueillie et de la ferveur solitaire. Direction persévérante que sous d'autres noms nous allons retrouver dans son impressionnisme minutieux, dans sa passion d'artificiel, dans son parti pris d'obscurité, dans sa pureté d'idéalisme.








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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
  Stéphane Mallarmé - Portrait  
 
Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par