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Stéphane Mallarmé

LA POESIE DE MALLARME


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





J'ai conçu, à l'âge de quinze ans, en classe de première, une passion exclusive pour la poésie de Mallarmé. Déçu, avec l'outrecuidance de la jeunesse, par l'ensemble de la poésie française jusqu 'à lui, que je trouvais, sous l'autorité des gendarmes André Gide et Paul Valéry, bavarde, prosaïque, sans mystère. Je me souviens comme d'un autre monde que, chez les Jésuites, notre professeur de première m'avait pris à part pour me demander de ne pas dire du mal de Lamartine en cour de récréation (Thibaudet lisait d'ailleurs Mallarmé pendant ces mêmes récréations, à Louis-le-Grand, allongé dans une large gouttière, jusqu'à ce qu'il fût surpris et renvoyé pour quinze jourS). J'avais soudain rencontré une poésie dont la musique absolue et la métaphysique cachée m'enchantaient- J'avais longtemps (à cet âge, cela veut dire plusieurs semaineS) joui de ce seul enchantement. Je décidai de chercher à comprendre; je reprochai alors à Valéry de s'être toujours dérobé devant le sens de ces poèmes, persuadé que j'étais qu'il l'avait détenu sans vouloir nous le livrer. J'achetai chez des libraires d'occasion quelques livres de souvenirs, d'autres qui proposaient des «clés» illusoires. C'est alors que je découvris le livre de Thibaudet; il apportait, me semblait-il, une réponse à toutes mes questions, et une conception et une pratique, un art de la critique littéraire comme je n'en avais pas encore connu (en 1953); voilà, me disais-je, comment on doit parler des livres et des écrivains- Ce volume avait l'éclatante nouveauté des jeunes idées que les grands critiques conçoivent dans leur premier essai et que souvent, contrairement aux poètes et aux romanciers, ils ne retrouvent plus par la suite: Blin, Poulet, Richard, Starobinski, Barthes.



Pas d'histoire littéraire, pas de biographie (pour m'occuper entre l'écrit et l'oral du baccalauréat, je devais pourtant cette année-là dévorer celle d'Henri Mondor, si riche en documents inédits, si pleine de passion pour son sujet ou modèle, et si bien écrite dans un style qui doit beaucoup à ses amis Alain et ValérY), mais l'œuvre elle-même, abordée par les concepts et quittée sur les commentaires. Ce vieux livre de 470 pages, découvert dans les magasins des éditions Gallimard et recouvert de ce papier cristal qui est maintenant si dur à trouver, je l'ai toujours gardé, et jamais rouvert jusqu'à aujourd'hui. D'autres interprètes sont venus, de Gardner Davies à Bertrand Marchai, qui sont allés plus loin dans l'interprétation que Thibaudet, dans son zèle d'exégète sans documents, sans correspondance, sans inédits. C'est par là que la critique littéraire se rapproche des sciences: en quelques années un ouvrage chasse l'autre. Sauf si...



Alors pourquoi republier un essai paru en 1911, et dont la dernière édition remonte à 1938 ? Pas seulement parce que son auteur est mort il y a soixante-dix ans. Le premier livre de Thibaudet échappe aux modes successives, et aux écoles, par la rigueur de sa pensée. Lui-même était revenu en 1926, à l'occasion d'une réédition, sur la naissance et l'histoire de son ouvrage '. Ecrit à une époque où triomphait le néoclassicisme, le nom de Mallarmé relevait déjà du musée des curiosités; aucun éditeur ne voulut de l'essai, qui parut, tiré à cinq cents exemplaires, aux frais de l'auteur. Il fallut, selon ce dernier, le prix Goncourt donné à Marcel Proust et la publication de La Jeune Parque pour ouvrir la voie à la réception de Mallarmé. Tout naturellement, Thibaudet dégage alors ce qui dans son livre annonce les débats des années vingt, comme la querelle de la poésie pure (mot que Mallarmé n 'a jamais prononcé). À l'époque où il écrit ces lignes, les disciples de Mallarmé, les fidèles des mardis de la rue de Rome, vivent toujours; Régnier, Valéry, Claudel («qui, par-delà le Nouveau Testament, spirituel, retrouve et revit Rimbaud comme un Ancien testament, charnel»: a-t-on jamais mieux dit?), Gide. Pierre Louys vient de mourir de sa «.soif de désastres». Tous avaient partagé la religion de la poésie qui clôt le XIXe siècle. Parmi eux, « quatre gloires à retardement», en somme des symbolistes. Mallarmé est alors apparu, après la Première Guerre mondiale, en pleine inflation littéraire, comme une «valeur or» parmi les «valeurs papier». Il attendait, appelait un certain type de lecteurs, de ceux qui diraient comme Valéry: «Tout leur semblait naïf et lâche après qu'ils l'avaient lu. » Il s'agit de littérature pure: il s'est pris lui-même comme objet et matière. C'est le début de l'art moderne (qui en a, il est vrai, beaucouP): qu'on ne lui oppose pas le surréalisme; Breton commence par imiter Mallarmé. Thibaudet a non seulement pressenti, mais expliqué la grandeur du poète avec une étonnante prescience fondée sur son amour de lycéen réfugié dans sa gouttière, et qui n'aimera jamais que les livres. C'est dire qu'il ne fut pas compris: un Himalaya sur une Tanagra, dit un critique qui s'est cru spirituel.



En 1911, quand Thibaudet terminait son livre, commencé en 1907, en un «magnifique» été, lui qui fait «vaguement fonction, en littérature, de prof de philo», ces spéculations sur les «essences» ne sortaient guère du monde des philosophes (comme Mallarmé lui-même, dit-il, qui pratique la critique des essenceS). Notre époque cherche, d'autre part, à penser l'histoire de la littérature et de l'art en termes de mouvements. Or la critique, rappelle Thibaudet, «porte avant tout sur les individus, sur l'histoire et la personnalité de génies uniques, sur ce que jamais on ne verra deux fois». C'est bien ce qu'a salué Valéry, dans une lettre de 1912 : « Que vous ayez de Mallarmé fait le portrait le plus véritable, confondant ceux qui l'ont connu, ceci est déjà extraordinaire. Ou que vraiment rien ne vous échappe de la technique de son vers (...). » Car Thibaudet n'avait pas pu fréquenter les mardis de la rue de Rome; il a tout reconstitué par intuition.

À la mort de Thibaudet, en 1936, Valéry soulignera le contraste «entre les impressions d'un témoin et les déductions de ceux qui, plus tard venus, jugent sur textes, reconstituent la personne et les intentions d'un auteur, le définissent "objectivement" et le placent enfin dans un tableau d'ensemble de la littérature». De même il saura gré à Henri Mondor, en 1942, d'avoir érigé «un monument fondamental pour la gloire de Mallarmé, qui est elle-même le fait paradoxal par excellence de l'histoire de l'Esprit. Tout se passe, en effet, grâce à quelques-uns, comme si ce Grand Œuvre qu'il a rêvé, et qui était, par définition, irréalisable, eût été réalisé, et reconnu tel ' ».



Définir la personnalité artistique et poétique d'un génie unique, c'est ce qu'Albert Thibaudet a tenté. Toute proportion gardée, son livre, comme celui de Mallarmé, est unique, ne se rattache à aucun mouvement de critique littéraire. Il a tout inventé et je ne lui vois de comparable que la critique allemande des Curtius (qui lui rend un vibrant hommage à sa morT), Spitzer (qui lui a consacré une de ses célèbres études de stylE) et Auerbach. On sait ce que lui doit l'école de Genève, à partir de Marcel Raymond et d'Albert Béguin. Il rompt en effet, sans le proclamer comme Péguy, avec l'histoire littéraire positiviste qui triomphait dans la Sorbonne de Lanson. C'est pourquoi, comme Mallarmé, ce livre ne prend sa dimension qu'avec retard et rétrospectivement, par sa méthode autant que par son contenu. D'autant que son auteur a toujours fait preuve de la plus grande modestie, celle d'un homme qui, pendant la guerre de 1914, s'êtant hissé jusqu'au grade de caporal, se contente de l'emploi, où les autorités, avec l'instinct sûr qui les caractérise lorsqu'il s'agit de choisir les hommes, l'avaient placé, de cantonnier et de balayeur. À Jean Schlumberger, qui s'entremet auprès des officiers, l'un d'eux déclare: «Nous avons deux curiosités au régiment: un nègre et lui; c'est nos mascottes. » Il devra attendre 1919 pour se voir proposer enfin un poste de littérature française dans une université, pas dans son pays, naturellement, mais en Suède: il devient lecteur à Uppsala. Quatre ans plus tard, Genève l'accueille, d'où il ne sortira plus. Sans plus d'ambition matérielle que le professeur de collège Mallarmé, un des plus grands professeurs et critiques français du siècle n'a jamais enseigné dans une université française.

Quant aux exégèses de poèmes qui parsèment le texte, Valéry reste très prudent: «Je les trouve à des nuances près, aussi exactes que l'admettait leur objet. Je pense surtout qu'elles étaient devant être faites. Cette tentative sera d'un exemple important (...).» C'est dire que, lui qui s'est toujours refusé à donner une traduction des poèmes, de ceux de Mallarmé comme des siens propres, n 'approuve pas toujours les hypothèses du critique, tout en considérant qu'il est le premier à poser légitimement la question du sens. Thibaudet répond à la fols aux critiques qui ne trouvent aucune signification aux poésies de Mallarmé (comme BrunetièrE) et à ceux qui, tout en les admirant, comme Gourmom, leur trouvent tous les sens possibles. Il postule que chaque ligne du poète a un sens « réel, objectif». Peut-être, par souci pédagogique, va-t-il trop loin : nous croyons maintenant que la poésie, et la littérature, peut, contrairement à un énoncé scientifique, avoir plusieurs sens à la fois.



Retrouver le sens de cette œuvre, c'est ce qu'Albert Thibaudet a tenté, en deux parties et quatre commentaires de longs poèmes, dans un ouvrage dont l'architecture est un modèle qui peut resservir. La construction n'en a rien de froid. Son auteur appartient à la génération, comme Péguy, des amis de Bergson, et ce qui le caractérise d'abord, c'est la passion pour la littérature et pour la vie et son élan, l'intuition chaleureuse, et c'est sans doute ce qui le sépare, quoiqu'il la défende (contre Agathon L) et qu'il soit lui-même professeur de lycée, de la Sorbonne de son époque. Ensuite, c'est le goût de la gaieté, du comique et de l'humour, qui ne se voit jamais mieux que dans l'usage constant des images, comparaisons ou métaphores. Très capable de construction logique, il ne pense bien que par analogies, comme Claudel, Giraudoux ou plus tard Malraux. Elles renvoient tantôt à la vie quotidienne, et tantôt au champ immense de sa culture littéraire et artistique, où ne se remarque rien de fautif ni de gratuit: cet agrégé d'histoire et de géographie aime à ordonner le temps selon les générations et l'espace en dressant des cartes de la planète littéraire. On croit alors qu'il sort de son sujet, péché académique majeur, qu'il enrichit au contraire; comme le note Bergson dans /"Hommage à Thibaudet de la NRF: « Thibaudet connaissait spécialement tout. Bien vite ma petite érudition fut submergée par la sienne. » On peut croire que ces rapprochements l'entraînent à bavarder; s'il le fait, c'est comme Sainte-Beuve peut-être, comme Péguy, ou comme Bachelard, par un ton de fausse improvisation qui enchante: lui, on aurait voulu l'avoir comme professeur au lieu des tristes enfi-leurs de faits que nous avons encore subis dans les années cinquante. Valéry ne s'y est pas trompé, dans le numéro spécial par lequel la NRF a rendu hommage au critique en 1936 : «Il n'était pas de ceux qui ne savent pas multiplier ce qu'ils savent par ce qu'ils savent. » Il n'y a aucune raison de croire qu'il appartenait à un monde disparu: il suffit de vouloir penser, écrire et enseigner ainsi.



Avec une remarquable connaissance des textes, qui se voit dans l'inattendu des citations, Thibaudet substitue à l'œuvre étudiée son modèle, ou son système, sa structure et son mouvement, son «élan». Il ne montre que par allusions, par comparaisons et non par recherche des sources, l'évolution chronologique de la pensée et de la poésie de Mallarmé, ce qui naît de sa «sensibilité d'enfant» analogue à celle de Rimbaud et de Baudelaire, ce qui le rattache un moment au Parnasse ou à Hugo. Le système, c'est d'abord une manière de penser un monde invisible sous le visible, par analogies et symboles; la pensée se retourne alors vers nous, s'exprime par la puissance de suggestion (un des meilleurs chapitres du livrE): «Par les voies naturelles du verbe », le poète « transpose dans la poésie ce qui est la vertu même de la musique : cette puissance même de suggestion». Celle-ci est «en raison directe d'une brièveté qui condense, conserve et propage du silence». L'allusion discontinue suscite «dans la pensée ou la rêverie, l'espace le plus large». Elle est productrice de sens, parce que les mots qui, dans la poésie romantique, sont encore des « objets » car collés à eux, sont ici devenu des «sujets», jusqu'à l'extrémité du Coup de dés, où le mot, comme la «plume solitaire éperdue», rêve au sommet de la page blanche. Il faudra attendre un peu plus de vingt ans le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, qui a la même ambition métaphysique. À propos de l'œuvre en tant que sujet, notre philosophe commente le poète comme Merleau-Ponty aurait pu le faire. Il n'a d'ailleurs qu'à écouter, qu'à laisser parler, comme le psychanalyste, ce chef-d'œuvre d'intelligence et de la prose qu'est Divagations.



Le blanc mène à une logique de la négativité et de l'absence (d'où sortent la pensée de Maurice Blanchot et, en l'inversant, celle d'Yves Bonnefoy, aussi hanté par la présence que Mallarmé par l'absencE). Cherchant la logique mallarméenne, Thibaudet en écrit: «Il voit dans l'absence la somme des présences idéales, évoquées, pensées, grâce au fait même qu'extérieurement elles ne sont pas. » La page blanche a la pureté du mystère non écrit. Mallarmé est «le mystique du non-être».

Jusque-là, le critique a recherché la démarche centrale d'un esprit, son habitude majeure, qu'il appelle sa logique. Il aborde alors, en bergsonien, sur la question de la durée. Tout écrivain peut être caractérisé par son rapport au temps, les uns plus attachés au passé comme Chateaubriand, d'autres au présent comme Rimbaud, certains, dont Mallarmé, et c'est surprenant, à l'avenir: «Il fît porter presque toutes ses préoccupations d'art au sujet du vers, du Livre, du Théâtre, sur un futur idéalisé. » Le poète écrit lui-même que « le génie s'envole au temps futur». Il trouve alors «à chaque sujet une forme nouvelle, à chaque phrase un moule nouveau, afin de ne pas laisser prise au procédé, investir les mots d'une signification essentielle et purifiée, conserver la parole sous des voiles de blancheur et de silence». Au-delà, dans la mort, «peu profond ruisseau calomnié», le poète vit sa vraie vie, «dans le culte renouvelé par quelques jeunes gens, au début de la vie » : comme dans les tombeaux qu'il a consacrés à Gautier, Poe, Baudelaire, Verlaine.



L'œuvre échappe à la mort par la recherche de l'absolu, de l'essence d'une «nudité mystique» comme celle d'Hérodiade, qui est en même temps celle de la poésie. Elle élimine la narration, le discours, la description, le lyrisme du moi (ce que Mallarmé appelle «la disparition élocutoire du poète»), pour n 'être plus que « rêve et chant », et un chant toujours nouveau : «S'il écrivit peu, il se renouvela souvent», jusqu'à s'inventer une syntaxe qui lui soit propre, dit Mallarmé, pour mieux «considérer le Monstre — qui ne peut être», c'est-à-dire l'absolu. C'est pourquoi Thibaudet peut dire qu'il «se préoccupa moins de l'objet de sa poésie que du fait de la poésie». Et le livre lui-même est pour Mallarmé un absolu, s'il est, comme il l'écrit à un ami, une «explication de l'homme suffisante à nos plus beaux rêves».



Pour la commodité de l'exposé, Thibaudet a séparé les «éléments» de la poésie de ses «formes». Dans l'analyse des secondes, il se montre précurseur, inventeur de la stylistique littéraire, avant son Flaubert de 1922, dont la partie consacrée au style constitue le sommet. Il ne faut cependant pas croire qu'il procède à un inventaire fastidieux de tous les procédés stylistiques du poète. Il cherche la psychologie du style (« Vers ou prose, l'étude psychologique de tous nos styles d'écrivains reste à faire »), ce qui révèle une intention ; derrière les images, il retrouve la puissance de l'imagination en mouvement perpétuel: d'où le goût de Mallarmé pour la danse. L'analyse passe de la sensation « la plus nue » aux formes les plus complexes du style, et tous les niveaux sont mis en rapport, en relation de cause à effet: «La succession souple de ses images a pour correspondant et peut-être pour suite nécessaire le renouvellement inquiet de l'inspiration, l'horreur de la reproduction mécanique et du cliché, le changement continuel, dans sa prose, des tournures de phrase. » Le système d'images permet de représenter le spectacle mental que se donne le poète. Les images ne sont pas exprimées banalement par les mots. Mallarmé n'a cessé d'accomplir un très grand labeur linguistique, si bien que le mot a pour lui une existence propre (y compris dans ses ouvrages sur la langue anglaisE), quasi hallucinatoire (Le Démon de l'Analogie^. Jamais un ornement, ou un bijou parnassien, il finit par être l'équivalent d'une phrase: «Il n'équivaut pas à son objet, mais à quelque sujet qui penserait sous un angle personnel cet objet. » Le poète s'efforce de choisir les mots qui suggèrent des choses. Mais le vrai mot c'est le vers, qui, comme le dit la formule célèbre du poète, « de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire».



Le poème obéit à un ordre, qui doit être perçu dans le mouvement des images, et c 'est au lecteur de recomposer cette structure en mouvement, de suivre l'artiste bien loin : «Hyperbole et paradoxe du lyrisme, il fuit à des confins où l'air respirable lui manque. » À ces altitudes, le poète rencontre la méditation et le rêve, qui seront enfermés dans cet objet, qui est en même temps un idéal et un mythe, le Livre. Mallarmé n'en a laissé que des vestiges. Mais après lui, deux créateurs dominent le XXe siècle, qui ont enfermé le monde dans un livre, Proust et Joyce.

L'analyse des formes de la poésie de Mallarmé se clôt sur celle du théâtre. On sait que le poète, qui n 'a lui-même, dans ce genre, et encore! laissé qu'Hérodiade et L'Après-midi d'un Faune, en a conçu une ambitieuse théorie. Elle mêle le drame wagnérien à la messe catholique et au ballet, art suprême. Ce théâtre sublime, lui non plus, n'existait pas encore. Mais il existera : grâce au Soulier de satin (de préférence dans sa version de douze heureS), grâce aussi à l'inoubliable passion qu 'ont suscitée le TNP et le Festival d'Avignon de Jean Vilar et de Gérard Philipe, nous avons connu ce théâtre total prophétisé par le spectateur intermittent (le Boulevard, on s'en doute, ne lui apportait rieN) de la rue de Rome. Et l'extraordinaire renaissance, à notre époque, du genre de l'opéra à travers le monde doit moins au snobisme ou à l'épuisement de la culture bourgeoise, comme l'avait cru Brecht, qu'à la nostalgie, au désir de ce théâtre total, qui survit même aux efforts des metteurs en scène.



La conclusion de La Poésie de Stéphane Mallarmé porte sur son influence et sa place. Thibaudet a deviné, mais ne pouvait encore voir complètement, que cette influence s'étendrait sur tout le XXe siècle. Ses grands disciples vivent jusque vers 1945, 1950. Mais tous les poètes ont dû, et devront, se situer par rapport à lui, les surréalistes ou Yves Bonnefoy. Et son fantôme hante ceux qui ne le font pas, leur murmure une ombre de reproche. Car des lecteurs se lèvent alors qui les accusent de n'être pas lui.

Son critique n 'a pas encore connu le même sort, même s'il a toujours gardé ses fidèles, en deçà de l'agitation révolutionnaire qui secoue périodiquement en surface la pensée française et l'analyse de la littérature, toujours en quête de nouveauté — quelques-uns qui savaient bien que tout cela, Thibaudet l'avait déjà vu et dit, ceux qui restaient fidèles, par-delà les nécessités du savoir, à la tradition de la critique littéraire comme genre littéraire. Or le style de Thibaudet, qui en a analysé tant d'autres, est inimitable, dans son mélange de rigueur et de détente, de précision et de fantaisie poétique, de sérieux et de gaieté qui ne nuit pas à la finesse. Bergson encore: «On s'étonnera que la célébrité et les honneurs ne soient pas venus d'eux-mêmes à une ceuvre unique en son genre, intuitive autant qu'intelligente, créatrice autant qu'informatrice, synthèse vivante des connaissances les plus variées, jaillissement ininterrompu de pensées où se rencontrent, portées à leur plus haut point, les qualités du lettré, du moraliste, du politique, de l'historien et, par-dessus tout, du philosophe.»









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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
  Stéphane Mallarmé - Portrait  
 
Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par