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Stéphane Mallarmé

LA PERSONNE DE MALLARMÉ


Poésie / Poémes d'Stéphane Mallarmé





Qui entreprend sur un poète un travail d'analyse doit mettre une discrétion un peu stricte à ne faire intervenir qu'à l'occasion de l'œuvre écrite la personne vivante. On est, insinue Pascal, agréablement surpris lorsque croyant trouver un auteur on rencontre un homme. Soit. Mais nous n'en avons pourtant à l'homme qu'à propos de l'auteur. La critique anecdotique, par complaisance — dirais-je démocratique? — pour les classes médiocres de lecteurs finit par effriter notre goût et par délaver une gloire sous la pluie de ses commérages. On l'a vue récemment lire le Lac de Lamartine dans la posture du valet de chambre, du groom et du plongeur, quand à la porte de tels numéros ils occupent d'un œil le trou suggestif de la serrure. Laissons ces misères '. Mallarmé a pris très justement les précautions nécessaires pour garder de cette moisissure, autant qu'il le pouvait, son existence vivante et sa mémoire posthume, et les protéger contre les façons des journalistes littéraires: «La tombe, disait-il sur celle de Verlaine, aime tout de suite le silence. »





Il n'y faut qu'observer un milieu juste et des convenances.



Un portrait par Whistler, en tête du florilège Vers et Prose, évoque, comme le poète l'a voulu, sa figure en quelques traits sobres et choisis, de crayon. Et s'il est vrai qu'étudiant son œuvre nous ne mettrons jamais avec trop de diligence et de soin la plume à la main, le crayon doit nous suffire pour indiquer en sourdine sa présence familière.



Sa vie extérieure fut toute simple et unie. Comme Boileau et Voltaire il appartenait à une bonne et quelque peu vieille famille de bourgeoisie parisienne, de fonctionnaires. Mais il était pauvre. Ayant écrit de bonne heure pour le premier Parnasse d'admirables vers, timide, ignoré, de Muse un peu délicate et pudique, il s'assura vite une petite place indépendante qui lui permît de vivre et d'écrire en paix. Il enseigna l'anglais en des lycées de province, et, peu après la guerre, dans ceux de Paris. Il eut une vie de famille, un intérieur probablement heureux. Il aimait sa maison, et aussi, vu du dehors et de haut, le mouvement de l'existence littéraire. Il le regardait, à ses mardis, s'arrêter sous ses regards en un bassin curieux, lui révéler sa profondeur, le sens de son courant. Il travaillait dans une solitude morale, ne recherchant que l'essentiel et le décisif. Ses quelques dernières années, libérées de l'enseignement, furent paisibles, reposées, peut-être un peu mélancoliques. La mort le surprit sur une grande tâche: même surprise et même tâche interrompue, sans doute, s'il eût vécu plus longtemps et beaucoup. La mort le surprit sur un grand rêve : attitude naturelle et nécessaire, aux minutes suprêmes, chez qui ne vécut que pour le rêve.

J'essaierai, étudiant les éléments de sa poésie, de discerner ce qui, d'un tempérament très spécial, de profondeurs vivantes, ténébreuses, est monté, a circulé dans ses écrits. II convient seulement, par ce crayon, d'esquisser de sa physionomie les traits extérieurs qui la révélaient à autrui : traits extérieurs qui chez tout homme d'intérieur un peu complexe, sont à la fois, mêlées d'indiscernable manière, l'expression et la dissimulation de ce qu'il est.



De lui ne dirait-on pas ce qu'il allègue de Whistler.

«Si, extérieurement, il est, interroge-t-on mal, l'homme de sa peinture — au contraire, d'abord, en ce sens qu'une œuvre comme la sienne innée, éternelle, rend, de la beauté, le secret ; joue au miracle et nie le signataire '. »

M. André Fontainas, dans un article sur Mallarmé professeur d'anglais1, nous rapporte ce propos qui vers 1875 circula dans la classe de sixième, à Condorcet: «Le père Mallarmé, on ne fiche rien dans sa classe ; pas étonnant : il écrit tout le temps pour des journaux de mode ! » : c'était peu après, en effet, sa rédaction éphémère de la Dernière Mode. Dans ce propos nature, on reconnaît le délicieux mépris d'un petit garçon de dix ans pour les chiffons du sexe que deux ou trois années encore il estimera inférieur3. Mais je ne sais si l'on n'y trouve pas un peu les traits de la figure la plus générale, la plus extérieurement enveloppante, qui circonscrit Mallarmé. Chez le Marasquin qui incarna le personnage directeur d'un journal de mode, chez Stéphane Mallarmé tout entier, il y avait quelque chose de légèrement féminin: cette séduction et ce demi-sourire, ce geste de danseuse par lequel, selon Rodenbach, il entrait en la conversation, pour y faire miroiter des toilettes entrevues, une imperceptible traduction du dandysme brummellien en coquetterie. Dans ces huit numéros de la Dernière Mode, le plain-pied est joli avec les jeunes filles et les femmes que met en rapport avec lui la petite correspondance de la couverture bleue: «Oui, mon enfant — écrit-il le 6 décembre 1874 à Lydie... à Bruxelles — vous serez ravissante à votre premier bal. Le blanc ne vous pâlira pas, et le tulle illusion que, du reste, vous demandez à notre dernier courrier de mode relatif aux fêtes mondaines enveloppera d'un nuage mobile votre aspect tout vaporeux. Ne tremblez donc point, le choix était excellent ; et de cet échange de lettres il n'y a que nous qui profitions, puisque nous gardons votre photographie. — Ah ! un mot: au lieu de muguet, je vois plutôt des clématites».



On éprouvait devant lui l'impression, que donnent certaines femmes gracieuses et cultivées, d'une délicatesse excessive, paradoxale presque, la transposition des actes ordinaires sur une portée de fils musicaux et ténus. De ce fond naissait sa politesse raffinée, parfaite, l'œuvre d'art de sa vie extérieure. Il fut peut-être l'homme le plus complètement poli de son temps, d'une politesse d'Extrême-Orient qui n'est pas son seul rapport avec les mœurs et l'art de ces pays. J'avais d'abord, entraîné par le cliché, écrit: le plus naturellement poli; mais toute politesse, poussée surtout à ces limites, ne surgit-elle pas d'une volonté artificielle et persévérante? Il s'acquittait, avec une correction constante, des devoirs usuels, un peu fastidieux, de l'homme de lettres — si bien nommé hélas ! — ne laissait jamais une missive sans une réponse aimable et faite pour plaire.



II se tenait en garde contre ce qui eût pu froisser. Ses intimes nous assurent qu'on ne l'entendit jamais dire, d'un livre, quelque mal. On raconte la même chose de M. Le Maître de Sacy, qui disait qu'il faut être déjà un homme de valeur pour écrire un méchant livre. Il avait pour ses contemporains de plume, pour les maîtres alors reconnus du roman, Daudet, Goncourt, même Zola, une admiration courtoise. Dans sa brève campagne dramatique à la Revue Indépendante il parut approuver cette attitude de Gautier qui, lui, tourna toute sa vie la meule du feuilleton : « Le plus simple est encore de dire du bien de tout le monde.» Il avait l'esprit qu'il fallait pour lancer dans la conversation des mots comme d'Aurevilly et Becque. Emile Bergerat rapporte que Mallarmé, suivant avec lui les funérailles d'Alexandre Dumas fils, lui disait: «Je suis ici pour Villiers de l'Isle-Adam» (aidé par DumaS), louant la bonté du défunt, mais, sur l'écrivain ajoutant : « S'il y a grand homme c'est pour la Guadeloupe. » Il s'abstint en général de ces mots pour ne pas troubler l'économie d'une existence tranquille et ne pas ajouter à l'impopularité de ses poèmes hermétiques.



Il mettait un peu son honneur à faire respecter, considérer, aimer même en lui le poète par ceux-là qui étaient fermés à sa poésie. Ainsi un bon prêtre désire imposer l'estime de sa robe à ceux qui restent hors sa religion. Il avait cette crainte générale d'offenser, commune chez les hommes de vie intérieure, qui redoutent de trop laisser prise aux choses en y suscitant vers eux la plus légère ombre de jalousie et de haine. Sortant, à la campagne, de chez lui, le matin il est «véridiquement embarrassé de paraître sur une éminence, auprès du trou creusé par quelqu'un depuis l'aube».

Comme toute attitude, comme toute pensée venues d'une profondeur, les raisons de cette courtoisie forment un cercle non vicieux, mais vivant. Celui qui veut accomplir des «exploits» exceptionnels «les commet dans le rêve pour ne gêner personne ' ». Il a vécu dans le rêve pour ne gêner personne; et s'il s'est attaché si scrupuleusement, avec cette «inflexible douceur» que salue chez lui Anatole France, à ne gêner personne, c'est pour ne pas être, dans le domaine du rêve, gêné, — « respectueux du motif commun en tant que façon d'y montrer de l'indifférence2».

Se. connaissant comme rêveur, se plaisant à lui-même comme le maître du rêve, proclamant son incompétence sur «toute autre chose que l'absolu», il avait, autant que l'orgueil de sa solitude, la conscience de ses limites. Il portait cette gratitude souriante des rêveurs bien élevés à ceux qui leur épargnent de vivre. «Je confesse, dit-il, donner aux idées pratiques ou de face, la même inattention emportée, dans la rue, par des passantes3». Il l'écrit d'ailleurs pour préparer une exception et s'occuper — de façon peu heureuse — d'une question pratique, vérifier cette parole quand il croit y manquer. Le monde de la pratique lui apparaît comme la rue, qu'il n'aime pas, où il se sent dépaysé et gêné, et qui n'est pour lui que le chemin de la maison.



Il conviendra de chercher la mesure dans laquelle fut ou non française l'œuvre de Mallarmé. Mais nul écrivain de son temps ne donnait mieux que lui, par son abord et ses manières, l'idée du Français cultivé d'ancien régime. Les étrangers nous rendent service en ce qu'ils nous demandent et nous obligent souvent d'avoir des qualités d'autrefois qui ont fait sur leur pays le rayonnement du nôtre. Mallarmé, par tout ce qu'il était ou qu'il disait, se révélait comme un Français du XVIIIe siècle. De ce fonds il retrouve sans le savoir quelques-uns des sentiments grecs les plus fins. Lorsque M. Nordau crut refermer, comme la double porte d'un asile d'aliénés, sur Mallarmé et sur bien d'autres, ses deux épais volumes, le poète sourit, et ne se déplut pas même à « la fréquence des termes d'idiot et de fou». Il y voyait un élégant correctif, un Mémento quia « à trop de bonne volonté, chez les gens, à s'enthousiasmer en faveur de vacants symptômes, tant n'importe quoi veut se construire1». Et il retrouve les raisons de cette Némésis, cette subtilité suprême de l'entretien de Solon et de Crésus, flottante entre le sourire qui comprend et la tristesse qui sait, — cette répugnance pour l'vÔQiç où se reconnaissent à travers les âges les princes de la culture.

Il me suffit, par ce crayon, de l'évoquer dans son abord superficiel et coutumier, de mettre, comme un encouragement et une promesse, au seuil de ce génie complexe et obscur, cette facilité d'accueil et cette stricte élégance de geste. Le voici, dans la petite taille qui le fait discret, derrière la fumée de tabac qui le fait lointain : de ses longues paupières, des portières vivantes, mouvantes, ainsi que sous une main, qui derrière son rêve l'isolent, glisse et luit, pour vous seul, dirait-on, ce regard long de fleur assombrie, pensive. Dans cette urbanité goûtez une ombre qui descend de cette poésie pure pour vous guider à ses approches. Comme cette poésie, elle ne s'impose et ne se répand point par une façon encombrante. Si sans la voir vous passez à côté, elle ne vous poursuivra pas. On ne la connaît qu'en disposant autour d'elle, comme son calice ou son horizon, le silence qu'à demi elle maintient, qu'elle écarte à demi.

Ainsi la figure de courtoisie sous laquelle dès l'abord nous avons aperçu le poète, déjà pour nous se replie vers son intérieur, se confond avec les lignes de sa poésie. Mallarmé facilite, ordonne à la critique ce devoir: parlant d'un poète l'apercevoir entier construit comme un poème, par une intelligence poétique. Dans tout ce que son œuvre nous dévoilera de lui ne cherchons que les éléments d'une poésie ; ne reconnaissons en lui d'existence que celle qui, selon sa parole, aboutit au livre, un peu au livre écrit, beaucoup au livre rêvé.



LES LIVRES



Mallarmé est un poète français, avec le degré de spontanéité, d'ignorance originale qu'implique une nature de poète. Avant d'aborder sa psychologie, il est utile de rappeler qu'elle ne saurait porter que sur un artiste. On a fort exagéré sa culture livresque. M. Mauclair, qui fut un de ses vrais disciples, fait de lui un penseur qui subit directement l'influence des métaphysiciens allemands, Fichte, Schelling, Hegel, ce dernier surtout. Il les avait peut-être feuilletés, mais n'avait, me semble-t-il, à peu près rien retenu de leur métaphysique abstraite.

Pourtant Mallarmé lui-même, reconnaissons-le, contribue à présenter son labeur sous ce jour. Il lui plaisait que sa poésie donnât l'idée d'une œuvre érudite, et qu'une bibliothèque d'Alexandrie ou de Byzance, placée à son horizon, la commandât comme une montagne significative.



La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.



Et dans la Prose pour des Esseintes, il dépeint la poésie comme une tâche pénible, consciente et desséchée de savant.



Car j'installe par la science

L'hymne des coeurs spirituels

Et l'œuvre de ma patience,

Atlas, herbiers et rituels.



C'est l'idée aussi que conçoivent à peu près de lui ceux qui le tournent en ridicule. On le compare à Lycophron. Adversaires et amis dépassent la juste mesure.

L'aveu de Mallarmé n'a qu'une valeur poétique. Il n'est pas besoin de le connaître beaucoup pour savoir que, lorsqu'il fait allusion, dans son œuvre, au Poète, c'est du Poète idéal qu'il s'agit,



Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change.



Mallarmé, par sa passion même d'absolu, était détourné de la culture livresque. Dans l'étude des livres, dans la critique, il voyait «le banal malentendu d'employer, comme par besoin sa pure faculté de jugement à l'évaluation de choses entrées déjà censément dans l'art ou de seconde main, bref à des œuvres. La Critique, en son intégrité, n'est, n'a de valeur ou n'égale presque la Poésie à qui apporter une noble opération complémentaire, que visant, directement et superbement, aussi les phénomènes ou l'univers1».

Autrement, la critique doit s'attacher non à des œuvres, mais à des idées générales, devenir non une histoire naturelle des esprits, mais une esthétique. Et c'est en se mouvant dans cet ordre d'idées que Mallarmé arrive à proclamer — mettez de sa part le sourire nécessaire — son incompétence sur toute autre chose que l'absolu.

II rappelle, notons-le, le «lointain» que «comportaient» pour les Parnassiens comme lui, «artistes unis dans une tentative restreinte2», les noms des philosophes. Il crut de Vil-liers de I'IsIe-Adam ce que d'autres crurent de lui-même, et, sur la foi de l'auteur d'Axel, il l'affirme lecteur de Saint Bernard, Saint Thomas (déjà!), Kant et Hegel.

L'aptitude lui manquait aux longues suites de raisonnements. Sa pensée par analogie relève de l'esprit de finesse, non de l'esprit de géométrie. De là sa logique particulière. Il a pensé avec des images plus qu'avec des idées, avec des mots plus qu'avec des phrases. Il fut le maître — et la victime — du discontinu. Et ainsi s'explique peut-être son malaise à lire docilement des séries d'idées suivies. Toute idée pure, lors même qu'elle serait neuve, par le fait seul que l'expriment les termes coutumicrs et sans relief, lui donne, à lui poète pour qui toute découverte est une découverte verbale, l'impression du déjà vu. Aussi lui qui fut, malgré tout et sous ces réserves, un artisan et un semeur de pensée, admire-t-il particulièrement la prose la plus vide d'intelligence, celle de Gautier, de Janin, de Saint-Victor, de Banville, de Men-dès1. Les feuilletons dramatiques de ces cinq auteurs, de Mendès surtout, lui paraissent le comble de l'art. Sans doute le beau langage, les images déterminaient en lui des associations imprévues, lui donnaient l'illusion que dans l'écrit se trouvait la pensée en lui déclenchée. De la critique de Mendès il dit: «J'essaie, devant de tels rideaux de raison, de prestige, de, loyauté et de charme sur cela (le théâtrE) de ne percevoir pas le vide contemporain derrière2». En réalité, ces rideaux pendaient en lui, créés et agités par le jeu du kaléidoscope verbal, et c'est vraiment que derrière il ne percevait pas, après celui du théâtre, un second vide, celui du journaliste.



Au seuil de cette étude, j'ai voulu simplement avertir que l'on n'attribue pas comme fond à la poésie de Mallarmé l'ample bibliothèque de chêne et de reliures où la Pléiade mit son orgueil et dont les romantiques comme Hugo et Gautier, les Parnassiens comme Lecomte de Lisle «bibliothécaire pasteur d'éléphants» aspiraient candidement à donner l'illusion. Rien, sinon, se confondant avec une décoration d'appartement (il nous le laisse entendrE) « l'effilé de multicolores perles qui plaque la pluie, encore, au chatoiement des brochures... sous la verroterie du rideau».



L'INTELLIGENCE DE LA RARETÉ



Il se connut, dès ses premiers vers, comme un poète rare. Mais ce nom on peut le mériter en deux sens : poète aux sentiments et aux formes exceptionnels, uniques, bizarres, — ou poète à qui l'inspiration vient rarement. Mallarmé fut rare de ces deux manières, entre lesquelles il nous aide à établir des correspondances.

Il a peu produit. Son œuvre tient presque en une plaquette dont les artifices de la typographie font un livre, et en un volume de prose1. Mais la production d'un poète qui a écrit quatorze vers seulement de beauté éternelle reste immense, incommensurable avec quoi que ce soit, avec, par exemple, celle d'un publiciste dont la santé se fera gloire d'aller au journal tous les matins et qui verra naturellement dans le poète un raté.



Un excès de scrupule portait Mallarmé à ne rien publier qui présentât la moindre apparence de cliché; qui ne fût de tout point inattendu, unique. Cette rareté de qualité rendait nécessaire celle de quantité. « Que je crève comme un chien, s'écrie Flaubert, plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre ! » Et Mallarmé, mentalement, adresse ce discours à quelque travailleur manuel : « La page, écrite tantôt, va s'évanouir, selon — n'envie pas, camarade — qu'en moi un patron refuse de l'ouvrage, quand la clientèle n'y voit de tare1». Ce sentiment de l'honneur littéraire, Mallarmé le posséda intact. Il atteignit sa notoriété spéciale à l'époque où les journaux recherchaient et payaient cher les chroniques jugées élégantes et fines. Les quelques numéros de la Dernière Mode nous révèlent un Mallarmé qui eût pu devenir, qui était déjà, un maître de la chronique parisienne. Il refusa de sacrifier, en exploitant ce genre fructueux, une partie de son idéal à la clarté vulgaire qui y eût été requise, et préféra continuer à vivre de son métier ingrat.

Il multipliait les esquisses bientôt abandonnées. Mais une fois une œuvre achevée et publiée, il la défendait soigneusement, la corrigeait pour des éditions nouvelles au lieu d'en entreprendre une autre.



Une carrière de lettres présente un mélange complexe de l'idéal et du réel. On n'est un poète qu'à tels moments fulgurants et rares, dans tels états de grâce. Une révolution régulière et radieuse d'astre reste impossible, bien que le miracle Hugo s'en rapproche. Il n'est de lieu qu'à une scintillation de hasard «pour des motifs, dit Mallarmé, dont un, la rareté du génie à travers l'existence et, par suite, telle obligation au remplissage y suppléant, comme tire à la ligne un feuilleton2». Des écrivains nous livrent une vraie carrière: un Bos-suet, un Voltaire, un Balzac, un Hugo. D'autres nous donnent seulement l'anthologie de leurs minutes et de leur art: un Montaigne, un Vigny, un Baudelaire, un Mallarmé, un Valéry. Même pour un écrivain fécond, la fleur de ce qui «reste» — mot qui serait à préciser — ne remplit pas les mêmes fonctions et ne s'adresse pas aux mêmes lecteurs que les œuvres complètes. Un de nos regrets sur Mallarmé c'est de n'avoir pas, outre son livre de vers et son livre de prose, ce qu'il peut comporter d'œuvres complètes: le surcroît d'un volume de fragments et d'un volume de correspondance.

Écrire difficilement ne donne pas une raison suffisante à écrire peu. Ce qui manqua à Mallarmé comme à Baudelaire, ce fut, je crois, la variété des sujets qui l'eussent renouvelé. II ne tirait sa matière poétique que de lui. Or un lyrique, s'il a de l'étoffe, cherche toujours à dépasser le lyrisme. La veine personnelle est en somme courte. Le poète, par un effet simple de la nature humaine, ne tarde pas à avoir suffisamment vécu dans sa personne poétique, ou bien son sens d'artiste lui suggère qu'il n'y trouvera plus rien qui puisse intéresser autrui. Pour les poètes du xix^ siècle, le lyrisme ne forme que la moindre partie de leur œuvre: c'est une jeunesse, une prière, une chanson momentanée qui rythme le pas vers les grands genres normaux, épopée et théâtre. Et qu'épopée et théâtre, chez Lamartine, Hugo, comme chez Byron, Shelley, gardent une âme lyrique, cela ne peut se contester ; mais je veux dire que le lyrisme ne suffit pas à faire une destinée poétique étoffée, complète, que, comme le jeune torrent de la montagne, il a pour fin de descendre en un fleuve fertili-sateur de plaine, peuplé de reflets humains. Ni Baudelaire, ni Mallarmé n'ont pu sortir d'eux-mêmes. Une part de leur impuissance artistique vient de là, et ils en ont la conscience douloureuse.



O mon Dieu, donnez-moi la force nécessaire

Pour contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.



« Être un instant ce monsieur qui passe », dit avec le Fan-tasio de Musset toute poésie saine.

Génie en disponibilité, sa capacité de beaux vers restait sans emploi faute de sujet, et de fait, à partir du moment où Mallarmé arriva à sa pleine lucidité poétique, il n'écrivit guère que des sonnets de circonstance, imposés par quelque événement extérieur. Son cas n'est pas sans analogie avec celui d'Emmanuel Signoret: «Un jour, dit ce dernier à M. André Gide, je le vis à Cannes ; je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. — Moi, je suis toujours prêt, répondit-il; j'attends qu'on me commande quelque chose.»

Sa poésie, comme une flamme d'alcool, paraît brûler à vide sans matière visible. Mais cette absence de matière, avant d'être le principe de son esthétique, parut au poète et le tourmenta comme son infirmité.



De là, en partie, les pièces baudelairiennes de sa première période — Le Guignon, Le Pitre Châtié, Les Fenêtres, L'Azur. — Cette stérilité de son cerveau se tourne en dégoût de l'existence. L'Azur, page bleue du missel céleste, idéalement remplie par le poème total, l'afflige et le blesse comme une ironie, lui pris, ainsi que son Cygne, dans la blancheur à peine tachée de la page stérile. Qu'importe même si des brouillards, des brumes, si toute l'humidité du Nord, autour de la chambre close où les nerfs s'exaspèrent, sont montés pour le voiler et l'éteindre.

Sur cette neurasthénie, malgré l'azur bouché, les murs aveuglés, le règne du « cher Ennui », voici qu'éclatent encore, dans la fraîcheur et la liberté de leur rire, le printemps, la jeunesse, la vie cristalline, l'Azur. Ils débordent dans le chant des cloches — peut-être dans ces cris d'enfants de la rue — et contre eux pas de fenêtre fermée ni de refus de l'âme qui tienne.



En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante

Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus

Nous faire peur avec sa tristesse méchante.

Et du métal vivant sort en bleus angélus!



Il roule par la brume, ancien et traverse

Ta native agonie ainsi qu 'un glaive sûr;

Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?

Je suis hanté. L'Azur! l'Azur! l'Azur! l'Azur!



Faiblesse, déchéance nerveuse du malade enfermé. Au contraire du moine qui trouve Dieu dans sa cellule, le poète ne rencontre dans sa chambre que de l'ennui vide à remâcher, l'hallucination maintenant amplifiée des bruits qui montent. Il est naturel que Mallarmé ait été promu à la célébrité par quelques lignes d'Huysmans, mis comme lui en fuite de la vie par l'exubérance de nature extérieure, et de qui aussi le goût flamand a, dans quelques lignes de la Cathédrale, exorcisé d'un coup de goupillon le démon méridional de l'Azur.



Le printemps maladif a chassé tristement

L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,

Et dans mon être à qui le sang morne préside

L'impuissance s'étire en un long bâillement.



Le sonnet d'Angoisse, d'un baudelairisme fervent, met à cette pierre basse de prison une clef de voûte bizarre et lubrique, où se ramasse et se précise sous des formes de chair l'impuissance désespérée.



Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous des rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.



Car le vice rongeant ma native noblesse

M'a comme toi marqué de sa stérilité,

Mais tandis que ton sein de pierre est habité



Par un cœur que la dent d'aucun crime ne blesse,

Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.



Et ce tourment, chez Mallarmé, est un tourment littéraire autant qu'un tourment humain.



De l'étemel Azur la sereine ironie

Accable, belle indolemment comme les fleurs,

Le poète impuissant qui maudit son génie

A travers un désert stérile de douleurs.

(L'Azur.)



«Belle indolemment comme les fleurs» relie peut-être l'Azur à ces Fleurs où Mallarmé, après les premières strophes, est si vite repris par la stérilité, fleurs dont la beauté s'étale devant lui, ironique et désespérante, sans qu'à son poème il la puisse incorporer. Voilà ce qu'est devenu, dans le Parnasse de métier, le thème lyrique du Lac et de la Tristesse d'Olympio. Cette douleur de vivre, qui tire ses raisons du labeur littéraire, Flaubert nous a rendus familiers avec elle. Tous les tourments, pour Mallarmé, viennent se résumer et s'achever dans cette lutte contre la papier blanc, que Flaubert mena à bout — jusqu'à ce qu'il en mourût — avec une volonté et une ténacité de géant normand. Volonté, ténacité, fond de santé qui manquent au poète de l'Azur. Le miracle des strophes, des images uniques, mûries à un soleil nouveau, n'atteignait que quelques cimes privilégiées de son temps, laissait le reste infécond et obscur.

Et en face de l'Azur, de cette conscience baudelairienne, de cette impuissance lucide, je songe par contraste à tels poèmes de Victor Hugo, ceux-là où l'azur s'étale comme un infini chantier de pierre bleue, dont le poète est le maître souverain, à la fois carrier, maçon, architecte, sculpteur, — le Satyre, Plein Ciel, le Nemrod de la Fin de Satan. Et le vol de Nemrod, par quelle injustice superbe, quelle violence assyrienne, lève-t-il dans notre mémoire la splendeur déroulée de ses vers, pour étouffer la beauté triste de l'Azur mallarméen ?



Donne, ô matière,

L'oubli de l'Idéal cruel et du péché,

À ce martyr qui vient partager la litière

Où le bétail heureux des hommes est couché.



Car j'y veux puisqu enfin ma cervelle, vidée

Comme le pot de lard qui gît au pied d'un mur.

N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée.

Lugubrement bâiller vers un trépas obscur.

(L'Azur.)



Cette défaillance d'inspiration continue, de suite et de «sujet», peu à peu, par l'effort spontané de sa vie intérieure, du dégoût de vivre il la tournera à une raison de vivre. « Il a eu la douleur, dit M. Mauclair, de s'entendre taxer d'impuissance, alors qu'il ne devait qu'au scrupule cette impuissance prétendue1». Il l'a dit pourtant assez clairement. La vérité est qu'impuissance et scrupule sont deux points de vue sur un même état, les deux faces ou, si l'on veut, les deux sens, de sa «rareté».

Je crois que l'on pourrait donner de la poésie de Mallarmé la définition, si raillée, qu'Aristote fournit du mouvement: l'acte de la puissance en tant que puissance. Le sens philosophique de puissance est, d'ailleurs, à peu près le sens littéraire d'impuissance, virtualité conçue qui ne passe pas à l'acte. Mais tout ce qu'il y avait en lui d'incapacité à être, d'arrêt devant la vie, il sut, avec une subtilité étonnante devant lui-même, l'investir du signe positif. Par le courage de son idéalisme, il fit passer à l'être ce défaut d'être.

Dans une satire épaisse, on a caricaturé en ces termes la position de Mallarmé: «Toujours j'ai été saisi d'une répugnance invincible devant le papier blanc où l'on m'invitait à fixer et par là même à limiter l'infini que je portais en moi. Alors je compris que je faisais fausse route, et que la meilleure manière de me développer était de rentrer en moi-même». Une attitude délicate et complexe, qui s'est exprimée non par une page toute blanche, mais par des pages nombreuses de Divagations, par la Prose, d'admirables sonnets, ne peut se rédiger, en des mots de journaliste.

Souvenons-nous d'abord — non que nous le trouvions chez Mallarmé — du lieu commun de tous les poètes lyriques : mes vers ne sont rien à côté de ceux que je devrais écrire, de ceux qui demeurent en moi, qui m'exaltent et ne s'expriment pas. Lamartine l'a dit dans la préface des Recueillements en des termes qui indignèrent Sainte-Beuve, et des vers de Sully Prudhomme, qui le rédigent assez délicatement, sont connus. Cela ne déplaît point chez le poète, d'abord parce que c'est un joli motif poétique, ensuite, pour des raisons plus subtiles d'harmonie, parce que ce qui est inexprimé, pressenti, rêvé, forme à la poésie lyrique un fond de paysage nécessaire ou séduisant. Encore importe-t-il de ne pas insister à l'excès, de s'occuper des vers qui s'écrivent plus que des vers qui ne peuvent s'écrire, — de ne pas confondre tout à fait sentiment et poésie, — et de bien savoir que la poésie intérieure est aussi, et d'un point de vue légitime, un reflet, un écho, une brume vaporisée de la poésie écrite.

Mais ce privilège que nous concédons aux poètes comme un mirage naturel du lyrisme, gardons-nous de le laisser usurper par d'autres. Tel descriptif emploiera couramment des clichés comme ceux-ci : Il n'y a pas de terme pour dire... Le langage se refuse à nommer... Aucune parole ne saurait exprimer... Les mots sont pâles à côté... Un écrivain qui sait son métier trouve des mots pour dire ce qu'il veut dire, ou renonce silencieusement à le dire. Il n'aborde que les sujets pour lesquels il dispose du vocabulaire qui leur convient. Indicible n'est pas plus français pour qui tient la plume qu'impossible pour qui porte l'épée. Si l'art est l'homme ajouté à la nature, on est, quand on prétend faire à la nature un enfant, mal venu à se reconnaître impuissant.



J'ai marqué les formes, ou, si l'on veut, les apparences de l'impuissance chez Mallarmé. Mais celle-là lui est étrangère. Ce qu'elle a de vulgaire, son atteinte à la dignité de l'écrivain, suffisaient à l'en écarter. Il ne justifie pas le silence par le défaut de la langue, mais il porte la langue à la conquête du silence, d'un silence que l'on reconnaisse encore dans la parole qui l'exprime, comme la neige vite apportée demeure intacte dans la paume chaude qui la tient sans la serrer. Halluciné par ce qu'il devinait non d'inexprimable, mais d'inexprimé, il lutta d'un courage inflexible et doux, mal récompensé, contre la page blanche, son tourment et son dieu. De ses victoires et de ses défaites, il tint à lui-même l'aveu qui lui plut, mais cela qui rendait sa veine rare ne mutila, ne fit informe ou plate nulle de ses lignes écrites. Il garda cette probité fière, cet orgueil adamantin du styliste qui, de chaque phrase, de chaque vers, fait un objet en soi, sans déchet verbal, sans déchéance d'une visée plus haute, consubstantiel à son Idée.

De sa difficulté à écrire, ou plutôt à se satisfaire, est né un peu le problème qui l'inquiéta, sur lequel il parla délicieusement, et dont son influence communiqua de façon exagérée la hantise: S'il y a lieu d'écrire. Une loi fait que la réflexion dérive de l'action empêchée.



Lorsqu'on le représente comme le chantre de la stérilité, c'est à la magnifique et métallique Hérodiade que l'on songe. Et du miroir d'Hérodiade est sorti le Narcisse qui a hanté toute la poésie symboliste.



O miroir!

Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée!



«Nul ne naquit avec une imagination plus glacée» dit M. Maurras en citant ces vers. Ils forment en effet comme de longues aiguilles — la métaphore hésite entre la glace, l'or et le diamant — et dans une cristallisation que rien d'oratoire n'anime et que nulle haleine vivante, ne vient fondre, se mire l'image identique de tout e qui refuse, comme une chute, la vie.



LA NOURRICE

Et pour qui, dévorée

D'angoisses, gardez-vous la splendeur ignorée

Et le mystère vain de votre être ?



HÉRODIADE

Pour moi.

LA NOURRICE



Triste fleur qui croît seule et n 'a pas d'autre émoi

Que son ombre dans l'eau vue avec atonie!



Fréquentant le théâtre dans les quelques mois d'une campagne dramatique, il a vu curieusement dans Hamlet une sorte de frère d'Hérodiade, et il l'a appelé «le seigneur latent qui ne peut devenir». (À toutes les gloses nouvelles de Hamlet, consentons, comme Polonius aux formes de la nuéE). Il l'a conçu symbole de la tragédie intime que lui-même jouait. Il en fait « le spectacle même pourquoi existe la rampe, ainsi que l'espace doré quasi moral qu'elle défend, car il n'est point d'autre sujet, sachez-le bien; l'antagonisme du rêve chez l'homme avec les fatalités à son existence départies par le malheur1». Celui qui, ayant mesuré tristement l'action dont il est incapable, la tourne par des paraphrases subtiles, des équivalents ingénieux, la prend pour un motif à retenir et à faire jouer des comédiens errants, — celui-là reconnaît de lui, facilement, dans le prince de Danemark, un reflet fraternel. Laforgue, lui aussi, s'est peint dans le Hamlet des Moralités Légendaires.

Tout en tirant de sa stérilité même, de l'intelligence lucide portée sur ses propres limites, tout ce que la plus savante alchimie pouvait leur faire dégager de positif, il s'est connu avec assez de mesure et de raison pour ne point mettre ces qualités artificielles de culture avant les grands dons de la nature spontanée, l'abondance du génie opulent. Ainsi Baudelaire avait choisi les Fleurs du Mal pour en faire une province poétique à lui, mais avec le sentiment d'une déchéance, une mauvaise conscience que révélaient les deux présences, personnifiées aux côtés de son livre, de l'Ennui et du Péché.



... Ces inventions de nos Muses tardives

N'empêcheront jamais les races maladives

De rendre à la jeunesse un hommage profond, dit-il en des vers remarquablement plats. Et c'est Baudelaire aussi qui écrit de Banville: «Théodore de Banville est lumineux. Sa poésie représente les heures heureuses2. » De là peut-être l'admiration dont se doublait à l'égard de Banville l'amitié fidèle, que lui portait Mallarmé. Pour un poète difficile, pour un Baudelaire ou un Mallarmé, Banville incarne ce qui contredit davantage leur faiblesse naturelle, la poésie dont le flot coule sans s'affaiblir dans de la clarté, du sourire et du bonheur, une santé facile et sûre, une nature ovidienne qui ne respire que dans le rythme et ne parle que selon la rime. Il leur figure un paradis du poète, comme le paradis de l'Indien, terrain de chasse inépuisable. Et le plaisir raisonné que Mallarmé trouvait au ballet, peut-être nous révèle-t-il, lui aussi, quelque nostalgie d'un lyrisme nu, libre, ivre de sons, de joie, et d'on ne sait quelles constellations de rimes, — lyrisme jumeau de celui qu'imaginait Banville, avec son clown qui de cerceau en cerceau alla rouler dans les étoiles. Sur la peine que coûtaient à Mallarmé ses vers rares, sur l'infini scrupule dont il l'aggravait, se pose cette coupole de rêve, tout l'espoir et tout le désir qui allègent comme des ailes indéfinies de vapeur l'idée de sa poésie, et que l'Après-Midi d'un Faune nous fait surprendre à l'horizon de ses roseaux. Cette ampleur qu'il caressait dans un songe et qu'il aimait chez d'autres, il dédaignait chez lui-même tout ce qui pouvait la rappeler. La facilité, la grâce, de ses lettres, de ses chroniques, des petits vers acrobatiques qu'il donnait, d'un tour de main, à ses amis, tout cela était pour lui une fumée de cigare qu'il excluait de sa littérature. Et ces petits vers, qui ne lui coûtaient rien, eussent fait de lui, s'il eût voulu exploiter cette veine et banvilliser, une sorte de Pon-chon de l'azur. Les Vers de Circonstance qui ont été recueillis en volume presque en même temps que ceux de la Muse au Cabaret, figurent avec cette Muse deux bosquets presque symétriques du vieux Parnasse, offrent au même buste de Banville l'un la gerbe de fleurs et l'autre la branche de pin. Mais Mallarmé préférait, sur le terrain suprême, sur le glacier ardu, reconnaître son impuissance afin d'avouer par là une ambition plus haute et de purifier encore son idéal. En bas, dans ces bosquets, demeurait l'ombre d'un Mallarmé abondant, délicieux, à laquelle le Poète ne demanda rien, sinon qu'elle restât une ombre.









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Stéphane Mallarmé
(1842 - 1898)
 
  Stéphane Mallarmé - Portrait  
 
Portrait de Stéphane Mallarmé


Biographie / chronologie

1842
- Naissance à Paris le 18 mars.

Orientation bibliographique / Œuvres

Œuvres :
Deux éditions principales, disponibles en librairie : Poésies, Edition de 1899, complétée et rééditée en 1913, puis à plusieurs reprises par les éditions de la Nouvelle Revue française (Gallimard) ; préface de Jean-Paul Sartre pour l'édition dans la collection « Poésie/Gallimard ». Œuvres complètes (un volume), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Edition établie et présentée par