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René Daumal

NERVAL LE NYCTALOPE


Poésie / Poémes d'René Daumal





Ce qui est nuit pour tous les êtres est un jour où veille l'homme qui s'est dompté; et ce qui est veille pour eux, n 'est que nuit pour le clairvoyant solitaire.



BHAGAVAD-GITÂ, II, 89.



J'étais donc observé! Je n'étais pas seul dans ce monde! ce monde que j'aurais pu croire de ma seule fantaisie ! ce précieux asile des dégoûtés de la vie, des impuissants sociaux, ce facile refuge pour «ceux qui s'évadent», comme ils disent! mais moi je ris bien quand j'entends ce langage. Oui, bien sûr, je le savais, je l'ai toujours su qu'il était peuplé, ce monde; qu'il y avait foule, là-dedans, et qu'un ceil énorme d'ironie le dominait, soleil qui n'éclaire pas mais qui voit, à l'opposé du soleil du jour, aveugle et lumineux, qu'un œil riait en silence, grand ouvert sur ce domaine nocturne que l'on voudrait croire du caprice et de la parfaite solitude. Je le sais toujours, c'est vrai, mais chaque fois, et c'est beaucoup dire, que je relis Aurélia, un nouveau choc de certitude au creux de l'estomac m'ouvre l'œil du cœur : j'étais donc observé ! Je n'étais pas seul dans ce monde ! Puisque Nerval y est allé, puisqu'il me décrit ce que j'y vis, souvent même ce que j'y vécus.





Les plus anciens et les plus riches souvenirs des toutes premières années de ma vie sont des souvenirs de rêves. Depuis, c'est toujours dans le même Pays que me mènent, à certaines époques, mes sommeils, une fois dépassée la région intermédiaire des rêves légers, reflets à l'endroit ou à l'envers des événements, des préoccupations de l'état de veille, figurations mimées de malaises ou d'appétits. C'est le même Pays que je reconnais à coup sûr : la même Ville, la même Campagne, les mêmes Faubourgs, le même Palais, avec son Arsenal, ses deux Théâtres, son Musée; j'ai pu en dresser un plan assez précis. Mais surtout, la vie que l'on y mène, le drame ou la comédie qui s'y joue éternellement, le sens précis et invariable qu'y prennent certains gestes, selon de rigoureuses lois de symbolisme, la gravité et le caractère fatal qui s'attachent là à telle action déterminée, tout cela ne fait qu'exprimer cette vérité dont je témoigne : le monde du Songe — et j'entends par monde une façon particulière de connaître par l'intuition sensible ce que j'affirme n'être pas moi-même, c'est-à-dire, en dernier ressort, une condition déterminée de ma conscience considérée comme synthèse de représentations — ce monde est universel ; je veux dire à la fois commun, a priori, à tout esprit humain, et constituant un univers, ou plutôt un aspect de l'Univers ; ou encore : il est régi par une nécessité universelle, il n'est pas le refuge privilégié du hasard, de la contingence, du caprice chassés du monde de la veille; il n'est pas l'asile de l'irresponsabilité, car le moindre geste parfois dans cette vie de rêve engage gravement le rêveur, pour son existence de fantôme et quelquefois pour son existence de chair.



Je veux tout de suite, pour empêcher qu'on ne voie dans tout cela que de belles rêveries, un vague goût du mystère et de faciles divagations sur le surnaturel, apporter mon témoignage et donner la recette qui permettra à quiconque en aura le courage de tenter une vérification expérimentale. C'est un monde réel que celui où, il y a quelques années, je donnais des rendez-vous nocturnes à un ami, Robert Meyrat, Nous n'avions pas besoin d'escalader la grille de la maison familiale pour nous échapper par les rues désertes d'une ville de province, et nous donner à des nuits entières de merveilleuses aventures. Voici le procédé que j'avais trouvé pour sortir de mon corps (j'ai appris depuis que la science occulte le connaît de toute antiquité) : je me couchais le soir comme tout le monde, et, détendant tous mes muscles avec soin, vérifiant que chacun était bien complètement abandonné à lui-même, je respirais longuement et profondément, sur un rythme régulier, jusqu'à ce que mon corps ne fût qu'une masse paralysée étrangère à moi-même. J'imaginais alors que je me levais et m'habillais, mais — et c'est pour ce point essentiel que je réclame de ceux qui veulent m'imi-ter un courage et une puissance d'attention peu ordinaires — j'imaginais chaque geste dans ses moindres détails et avec une telle exactitude que je devais me représenter l'action de chausser une espadrille dans le même temps précisément que j'aurais employé à la chausser dans la vie corporelle. J'avoue d'ailleurs qu'il me fallait parfois passer une semaine de vains efforts chaque soir avant de réussir seulement à m'asseoir sur le bord de mon lit, et que la fatigue provoquée par de tels exercices m'a souvent obligé à les interrompre pour de longues périodes. Si j'avais la force de persévérer, un moment venait, plus ou moins vite, où j'étais lancé. Vu de l'extérieur, je m'endormais. En fait, j'errais sans effort — et même avec la facilité désespérante que ceux qui se souviennent d'avoir été des morts connaissent bien — je marchais, et immobile je me voyais en même temps marcher, dans des quartiers tout à fait inconnus de la ville, et Meyrat marchait près de moi. Le lendemain, en plein jour, nous retrouvions Gilbert-Lecomte et Vailland, et leur racontions notre promenade.



Je prendrais fort mal le rire de quelqu'un, à ce récit. Rire de cela, de ce jeu de mort que nous avions tous alors résolu de jouer, le jour et la nuit, éveillés ou dormant, rire de ce drame qui se poursuivait dans notre rêve, et qui n'a peut-être pas fini de faire des victimes ! Qu'on essaie d'abord ma petite recette. Robert Meyrat hantait nos sommeils. Il n'y avait pas pour lui d'amitié possible sans ces rencontres nocturnes, ou sans au moins les visites qu'il faisait à chacun de nous sans répit, inquiet de savoir si nous le recevrions seulement, capable —j'écris lentement, posément, en pesant mes mots — de mourir le lendemain si un soir il nous avait tous trouvés obstinément fermés, si son fantôme était venu rebondir sur nos momies inertes, pour revenir trop vite, avec un choc trop brutal sur le cœur, se mouler dans sa peau de dormeur. (Et pourtant un jour, que s'était-il passé? tu ne nous a jamais dit si nous t'avions tous, l'un après l'autre refusé notre accueil, ni quel accident s'est produit — à quel carrefour de cauchemars? — comment brusquement tu as cessé de faire peur aux jeunes gens de ton âge, cessé de leur apparaître avec les gencives saignantes ? — ton aliment de vampire t'a-t-il manqué — encore une fois, je pèse mes mots — et faute de cette nourriture serais-tu devenu un homme ? — Le drame qui a décidé de notre absurde et incompréhensible séparation, il fallait bien qu'il se jouât dans ce monde qui t'était si familier — te l'est-il encore ? —)



J'ai peut-être défailli, c'est vrai, et perdu parfois la conscience de nos luttes dans ce pays où tu ne m'as plus retrouvé. Mais l'aurais-tu déserté, maintenant?



J'y suis retourné souvent. J'y ai suivi Gérard de Nerval, j'ai vu par ses yeux comme j'avais vu par les miens, les mêmes spectacles. Te souviens-tu de ce soir dans ce jardin public où tu m'as brûlé la cervelle? J'étais sûr de partir et j'avais fait, avec une facilité qui m'éton-nait, l'abandon de la terre. Une vision habituelle de mes rêves surgit dans le bourdonnement des dernières cloches, pendant la dernière seconde séculaire d'attente. C'étaient d'immenses degrés de marbre gravissant une colline au sommet de splendeur. Souvent d'étranges rocs sculptés ou des plantes-reptiles, ou d'autres jeux malins d'une nature monstrueuse avaient empêché mon ascension. Cette fois je devais réussir ! L'escalier radieux montait jusqu'au plafond gigantesque de la lumière voûtée en monde, mais libre et éclatant ! Te souviens-tu comme je me suis roulé à terre quand j'ai su que tu m'avais trompé, que ce n'était qu'un faux départ, je te pardonnerais même «une bonne blague», car j'ai reconnu que «ce n'était hélas pas encore pour ce jour là» ?

Environ trois ans plus tard, quel vacillement lorsque je lus pour la première fois Aurélia : Nerval connaissait le pays de la longue épreuve, il connaissait le château aux couloirs innombrables, coupés d'escaliers sans fin. Pourrai-je jamais faire comprendre la certitude folle qui me fait reconnaître le sang de mon sang dans d'aussi simples descriptions :

«... une sorte d'hôtellerie aux escaliers immenses pleins de voyageurs affairés»;



«... Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors... » ; et comment prouver que la parole silencieuse qui me fut adressée dans la vision, que je croyais dernière, de l'Escalier, comment, alors que j'en suis plus sûr que des battements de mon cœur, alors que j'en ai le sang aux yeux d'évidence brutale, comment prouver que c'est la même parole qu'entendit Nerval, — «j'étais (dit-il, mais c'est aussi bien moi qui parlE) dans une tour, profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel, que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à descendre... » — Oui : « Elle me dit : » (Elle me dit! «la divinité de mes rêves...»!) «L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces escaliers sans nombre, que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta pensée. »

C'était trois ans peut-être après cela. J'écrirai encore sans doute au cours de ma vie bien des pages qui tourneront autour de moi-même, qui cerneront et serreront de plus en plus près la simplicité centrale de ma réalité nue. Mais jamais, oh! non, jamais aucun livre de ma main n'aura aussi exactement la couleur de mon sang, jamais aucun livre ne sera aussi sincèrement le mien qu'Aurélia.

L'expérience seule m'apprendra si mon témoignage personnel peut passer pour autre chose que de la littérature et convaincre quelques lecteurs de la réalité de pareilles expériences. Avant de citer d'autres autorités, je tiens pourtant à déclarer encore que j'ai vu, comme Nerval les vit: le Palais plein d'escaliers et de corridors où la Même nous attend, où je n'ai pas fini de m'égarer, combien de siècles ? la Tour, le Château, et la Ville Mystérieuse des morts" ;



J'ai vu le Pays sans soleil, et lorsque je lis dans Aurélia : « Chacun sait que dans les rêves on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes... », je sais que je dois tenir pour un imposteur celui qui, prétendant avoir exploré le Rêve, n'est pas violemment frappé, dans sa chair et dans son esprit, par l'évidence et la valeur universelle de cette loi, bien plus haute que celle de n'importe quelle loi physique. Le fait que la lumière est, dans le rêve, immanente à toute forme, alors qu'à l'état de veille elle procède d'un luminaire transcendant, pour ainsi dire, et séparé des formes laissées à leur nuit propre, exprime parfaitement — je laisse ceci à méditer, qu'on profite de cette rare aubaine ! — en quoi diffère le mode de penser les choses (les mêmes choseS) dans le rêve et dans la veille ;

Et quand je lis : « Je me sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie», je sais très bien que ce fil est une veine invisible de l'espace, rigide comme l'acier, semblable à l'espace qui sépare deux fils télégraphiques très rapprochés plutôt qu'aux fils eux-mêmes, une direction inflexible d'angoisse qui n'est palpable que pour un organe situé vers la gorge. C'est sur la gorge que je glissais le long de ces fils dans mes rêves d'enfant, et quelques jours plus tard, j'étais malade, atteint d'une angine. (Je sais que ceci fournit immédiatement une «explication (!) physiologique du phénomène»; mais je n'admets pas ce renversement de la cause et de l'effet, alors que la congestion de la région de la gorge provoquée par un afflux de sang déterminé par l'attention excessive que l'émotion violente de mon rêve me faisait concentrer sur cette région de mon corps explique l'accroissement de sensibilité des muqueuses de l'arrière-bouche aux microbes padiogènes toujours flottant dans l'atmosphèrE) ; et ceci ! : « Une sorte de chœur mystérieux arriva à mon oreille ; des voix enfantines répétaient en chœur : "Christel Christel Christel..." Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame-des-VictoireS) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ. » Combien de fois les ai-je entendus, ces chants enfantins, avant de m'endormir — et leur détresse! je la comprends maintenant, parce que ce qu'ils chantaient, c'était la nuit des morts, ce qu'ils invoquaient, c'était un abîme sans espoir: «Mais le Christ n'est plus! me disais-je ; ils ne le savent pas encore ! » ; et le «serpent qui entoure la terre», j'ai vu, en plein jour, en pleine rue, il y a six ans, sa tête, la tête du Naja, se lever avec une lenteur effroyable au-dessus des toits, pour peu à peu manger et remplacer le soleil, devenir le «soleil noir»; et ce drame toujours recommencé! cette présence du Double qui agit, sans qu'on y puisse rien, en votre nom, qui vous vole le feu de votre vie, et cette impuissance de votre colère ! Je me souviens qu'au pays des morts, où j'ai passé quelques secondes (sans doutE) de rêve, qui étaient des mois, j'avais, en arrivant là, voulu me fâcher, moi aussi ; je ne savais pas encore, mais la désespérante facilité du moindre geste (j'arrachais de ses gonds, comme une plume, une porte de chêne monumentalE), le sourire d'ironie fatale des autres morts et la douceur implacable du visage du maître m'avaient vite désarmé. Nerval, combien d'hommes avec moi savent quels sanglots il faut étouffer quand tu dis cette simple phrase : « On semblait autour de moi me railler de mon impuissance ? »

J'aurais bien d'autres témoins à citer encore. Gilbert-Lecomte d'abord, à qui peu de mes expériences sont inconnues. Nous nous sommes vite reconnus, dès notre rencontre humaine, en remuant un peu les masses millénaires de nos souvenirs communs : il connaît le Château aux corridors, les dédales de la Ville des morts, et surtout quelle lumière — lumière sans soleil, évidemment — y règne. Je l'appelais d'abord, avant d'en avoir entendu parler par d'autres, « lumière astrale » ; il connaît les Escaliers et le Serpent, les chœurs d'enfant et les rayons astraux perce-gorge...



Mais je n'en finirais pas de donner des références; il me faudrait citer tous les poèmes que j'aime.

Le Livre des morts égyptien, les livres sacrés de l'Inde, le Zohar, l'occultisme, le folk-lore, la « mentalité primitive» contiennent une science extraordinairement étendue et cohérente du monde des rêves (ou monde astraL). et je trouve dans ces textes des correspondantes parfaites de chaque vision, de chaque expérience de Nerval. Je retiens ma plume qui voudrait m'entraîner pour un nombre swedenborgien de pages, et je cite un peu pêle-mêle : encore une fois, ces chemins de l'espace astral, parmi lesquels l'un est le Rayon qui devait mener Nerval à l'Étoile; ils correspondent, dans le microcosme, aux «nadis», artères astrales des Hindous, «le Soi... est l'origine de cent un sentiers ; il en est cent dans chacun, et dans chacun de ces derniers, mille fois soixante-douze ramifications. En tous circule la vie pénétrante. Par le cent unième, la vie ascendante mène au pur séjour lorsqu'elle s'élève avec pureté, etc.. »" ; le point de la nuque où Nerval applique un talisman, en expliquant ainsi cette précaution: «ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille, coïnciderait relativement à moi avec le zénith». Ce point est analogue au «trou de Brahma», passage du « cent unième sentier » ou « rayon solaire » (cf. Chhândo-gya Upanishad, VIII, 6, 5;Aitareya Up., 1, 3, 12, etc.); le royaume souterrain, de tradition universelle (Aurélia, passim; cf. les légendes thibétaines concernant l'Agartthab; les élémentaux : Dives, Péris, Ondins, Salamandres, Afrites (ces derniers correspondant aux Gnomes des cabalisteS)c; l'oiseau par la voix duquel l'aïeul parlait; il est à peine utile que je fasse ici le rapprochement qui s'impose avec le totémisme primitif; d'ailleurs les révélations de Nerval sur la condition des morts dans l'«astral», c'est-à-dire sur la vie du double, correspondent exactement avec les eschatologies des primitifs (cf. Lévy-BruhL), avec celle des Égyptiens et avec ce que j'ai vu moi-même;

Yharmonie des sphères (qui n'est pas, il faut le savoir, une simple figure de rhétoriquE), le Lama ailé, Kherou-bim du feu vital pénétrant l'inerte matière (le couple feu-eau ou père-mère, ou Iod-Hé, ou phallus-ctéis, ou soufre-mercure etc., est universellement connu pour le moteur et le nœud dialectique de la création dans toutes les traditions occulteS), le charnier de l'histoire universelle", le Pacte des Éloïms, le partage du monde, la genèse monstrueuse, l'évolution des races, les Nécro-mans maudits, le Pardon final accordé au Serpent qui entoure la terre, dont les tronçons « séparés par le feu, se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes » ; la terrible lucidité de cette découverte que chaque homme doit faire : « une erreur s'était glissée, selon moi, dans la combinaison générale des nombres » ; les Fous réformateurs du Cosmos, les métaux inconnusb, ... mais il faudrait que je copie Aurélia d'un bout à l'autre ; je tiens seulement à ce que l'on sache ce qui devrait pourtant éclater aux yeux, que rien dans ce livre n'est fortuit ni fantaisiste, que le caprice n'y a aucune part, et que chaque affirmation, chaque description, chaque récit de Nerval peut se retrouver mille fois dans l'énorme savoir des initiés et des voyants de tous les âges. Et il serait vain d'«expliquer» les rêves de Nerval par ses lectures et sa connaissance très vaste, reçue des francs-maçons, de la cabale, de l'hermétisme, du pythagorisme, de la magie, des théosophies et cos-mogonies de l'Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l'astrologie, des légendes germaniques, etc. C'est parce que cette science, dans son principe, était inscrite, plantée entre ses yeux qu'il fut possédé toute sa vie du besoin d'en chercher des manifestations; autrement, on ne saurait expliquer qu'elle dominât si dramatiquement ses rêves.

Nerval a répondu d'avance à cette niaiserie d'homme enfermé dans l'homme, incapable d'entendre un cœur saignant souffrir, incapable de frémir seulement aux sanglots de ce lambeau palpitant de la chair première cloué aux astres avec au ventre la griffe de la morte-vivante Humanité, le poète. Comme il a répondu aux immondes tentatives — si bêtement mauvaises — d'en faire un catholique". Comme il a répondu à l'odieuse explication par la maladie, le détraquement, la paranoïa, le pathologique, enfin, de cette sorte de médecins spécialisés dans la fonction de mouches et de vers à l'égard des poètes morts: «je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison ! faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...»



J'ai défini plus haut ce qu'il fallait entendre par «monde». À partir du chaos primitif de sa «psyché», l'homme fait apparaître les différents plans du monde en disant : « cela n'est pas moi-même ». Comme la représentation de l'objet nié n'exprime rien d'autre que l'acte de négation dans des conditions particulières, tout ce qui existe devient le symbole du progrès de l'esprit. Or, cesser de nier, c'est dormir; en général, l'homme s'endort en cessant de se distinguer de ses sensations ; ce qui fait la matière première du monde des rêves reste en lui non manifesté ; quelques hommes, s'étant endormis au monde physique (c'est-à-dire ayant réalisé l'harmonie entre lui et eux, revenant à l'identité après la séparation qui, par l'existence absurde d'un monde extérieur, créait un déséquilibre insupportable, d'où le mouvemenT) se réveillent au monde des rêves en recommençant une nouvelle série de négations aboutissant à la formation d'une modalité de l'univers ; et, de nouveau, en présence de ce monde, ils chercheront à s'identifier à lui et à réaliser l'harmonie qui doit dissoudre l'existence distincte de l'individu. Finalement, par ces mises au point, ces réglages successifs, l'esprit parvient à l'identification consciente et définitive avec ce qui est. Selon les Hindous, le Soi se pense lui-même identique à soi sous trois conditions ; veille, rêve et sommeil profond, la dernière correspondant à l'Identité suprême. (Pour le ver-blanc-psychologie et ses questions saugrenues, je daigne ajouter: quand vous dites « ma conscience », qui possède, et qui est possédé ? Quand vous dites « dans le profond sommeil, je suis inconscient», que signifie je? et comment pourrais-je dire, après avoir dormi, que je me souviens de ma conscience de sommeil, si je, me, et ma conscience ne sont pas identiques ? Justement, le problème consiste à rendre ces termes identiques.) Voilà, aussi brièvement que possible, justifiée l'affirmation de Nerval. Les mêmes considérations rendent parfaitement compte du symbolisme qui relie le rêve à la vie de veille (puisque la seule réalité, dans les deux cas est toujours un acte de conscience accompli au centre d'un tout individuel donné et donnant à ses manifestations, par conséquent, un caractère nécessaire d'universalité) ; elles expliquent aussi « l'épanchement du rêve dans la vie réelle» et permettent l'exercice de facultés magiques, comme celle qui permit à Nerval de conjurer le Déluge (qu'on y songe !) par le sacrifice d'un agneau.

Mais il savait tout cela ! Il avait résolu de « forcer ces portes mystiques». «Le sommeil occupe le tiers de notre vie » (on ne le répétera jamais asseZ) ; « après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort». Que la condition du double après la mort puisse être dès cette vie connue en partie, c'est pour moi à la fois une certitude métaphysique et un fait d'expérience.



Aurélia ! je parle d'Aurélia et je n'ai pas encore parlé à'Elle, bien qu'elle soit sous chaque mot que j'écris à secouer ma plume. Elle, dans la Lumière Perlée, alors que «d'immenses cercles se traçaient dans l'infini, comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps», «... rejetait en souriant les masques fur-tifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait dans les mystiques splendeurs du ciel d'Asie ». Elle, en haut des degrés de marbre, Elle, «l'autre nuit elle était couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre ». Elle, derrière ses masques successifs, derrière ses voiles allant de l'obscur rideau du jour physique en passant par les vêtements de plus en plus radieux — comme on voit ceux des habitants de la Ville Mystérieuse — jusqu'à l'éblouissante nudité où je serai Elle, l'unique objet de tout amour. Par-delà le jour sans soleil où lumineusement la pensent les voyageurs du rêve, par-delà les lunaisons stériles de la mort, Elle, l'identique immensément étendue dans le Profond Sommeil sans fin, et dans l'instant éternel en un point sans espace possédée — elle le sera après la route sanglante, après la piste des déserts tachée de rouge par les genoux ouverts, après les traversées des marais noirs sans fond, après quels entassements d'humanités convulsées dans les tortures! Elle, la Mère Mystérieuse, qui est l'Esprit de la Vallée et qui est la Porte — tu le savais, Vieil-Enfant" ! Elle, qu'à Babylone aussi l'on nommait Étoile: Ishtar, son nom céleste, et Mami pour l'homme adorant. « Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège...» c'était Aurélia, et c'est Isis — la Mère étemelle dont, à travers les siècles passés, siècles qui vivent rassemblés dans ton propre esprit, Nerval, comme dans le mien, «mourait, pleurait ou languissait l'image souffrante» — car c'est moi qui, de la méconnaître, la torturait. C'est Artémis qui fut tout à coup le jardin: «elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière... elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur». Et un jour terrible de fin du monde, elle, «la Vierge est morte... La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil » ? Perdue, retrouvée, perdue encore et par ma faute! Trop tôt aperçue, quand j'étais — non, quand je suis — l'atroce vérité ne vient pas trop tard sous ma phrase — quand je suis incapable encore de l'atteindre, quand clairement, lucidement, je l'entraîne dans les tourments, je la déchire aux aspérités du squelette humain, je la tords en la forçant à la figure humaine, «Il est trop tard!... Elle est perdue!... Je comprends — elle a fait un dernier effort pour me sauver —; j'ai manqué le moment suprême où le pardon était possible encore... »



... «l'éternelle Isis, la mère et l'épouse sacrée», parfois « sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens ». Elle, la Lune enfin, Artémis «la Treizième»... «il me semblait que cet astre était le refuge de toutes les âmes sœurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres plaintives destinées à renaître un jour sur la terre... »". En elle tout ce que j'aime, Mâyâ puissante de toutes formes, je ne peux pas ne pas te torturer et je t'entends gémir dans ma peau, parce que je veux être toi je t'impose ce moule absurde de forme humaine où tu souffres... mais éternelle identique à cela que je deviens, tu échappes aussi à tout regard et parfois (Meyrat, oh! tu sais ce que veux dirE), parfois ce jeu terrible de sa double face confond la misère de misère de ma tombe humaine, trouble parfois la triste aveugle vallée de ma peau humaine, me fait douter et un voile de soie moite se déchire et court sans cesse sur mon visage aux yeux pleins de poussière, et — parfois — ce terrible doute (ô quand la certitude radieuse sans retour sans jamais revenir aux carcasses de souffrance?), ce doute: ce que je tiens là, cette figure lumineuse, ah! tout à coup ne vais-je pas encore une fois m'apercevoir que ce n'est que son fantôme, — mais comprenez-vous, c'est à hurler d'épouvante, devant cela : ne plus voir que le grand vampire femelle, la Morte de tous les temps, errante, Lilith la froide.








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René Daumal
(1908 - 1944)
 
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