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Remy de Gourmont

Sonnets en prose - Poéme


Poéme / Poémes d'Remy de Gourmont





I



Elle a un corps. Je ne m'en étais pas encore aperçu. Pourtant j'avais regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j'avais touché ses mains ; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne l'ai découvert qu'hier : elle a un corps.

Mes déductions sont certaines. C'est en regardant sa voix qui sortait de sa bouche et en faisait vibrer les lèvres que cette idée s'est imposée à moi. Comme elle leva la tête, je vis que l'origine des vibrations était dans la gorge,

Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur passage. Et je vis que la gorge se prolongeait et s'affirmait par des mouvements plus amples et plus sensibles ;

La poitrine certainement repose sur le ventre et tout va ainsi jusqu'aux pieds qui sont les siens. Il n'y a plus aucun doute dans mon esprit. Elle a un corps complet, essentiel.



II



Alors je résolus de remonter au commencement, car je sais qu'un corps a un sommet, une base, un milieu, des dimensions, une étendue dans l'espace. Mais quel est le commencement d'un corps ? Le haut, le bas, la droite, la gauche,

Ou le milieu ? Le milieu d'un corps est toujours important. Le centre n'est jamais métaphysique. C'est au centre que s'élabore l'équilibre et du centre que partent les radiations. Mais si le milieu n'est pas le centre, ni la mesure,

Ni la genèse ? Si le corps est engendré par une de ses parties hautes ou une de ses parties latérales ? La symétrie des corps vivants et organisés

Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me construisais d'abord un ensemble, d'un coup de crayon hardi, comme en ont parfois les maîtres ?



III



Je vois une tache lumineuse, irrégulière, semée de couleurs et d'ombres. Elle est d'un blanc nacré où se mêlent le rose et le jaune, et, tout à fait à la surface, velouté d'or, comme les ailes changeantes de ces beaux lépidoptères

De Colombie, qui présentent des tons différents, selon qu'on les regarde penché d'un côté ou de l'autre. Mais le blanc est fondamental, non pas ce blanc livide et sucré de la porcelaine, un blanc d'une apparence vitale, réseau posé sur la chair

Elastique. Cela fait que la surface rebondit çà et là, et non pas au hasard, mais selon des courbes très précises et qui enchantent un regard géométrique.

La nature est géométrique, la beauté est géométrique. J'ai conclu : le corps que ma raison construit est naturel ; il est situé dans l'espace, comme tous les corps.



IV



Comme tous les corps vivants, celui-là est posé sur sa base ; elle est formée de deux colonnes fuselées qui s'épanouissent de deux racines charnues, leur lien avec la terre et le médiateur le plus complaisant de leur connaissance de la terre.

Tous les corps dépendent de la terre, excepté la lumière, cette eau qui vient d'en haut et qui ne tombe pas en bas, mais qui plane sur la vie et l'enveloppe d'un manteau aérien, où elle se blottit un temps contre la mort

Et contre la terre dont elle a peur. Mais il faut que les corps se familiarisent avec la terre et c'est pourquoi la nature a voulu qu'ils s'appuient tendrement sur elle

Par leurs pieds ou par leur ventre, jusqu'à ce que sa bonté se fende et s'ouvre avec une tendresse enfin réciproque et reçoive ses enfants dans son sein.



V



Mais ceci m'indique bien que ce n'est pas le commencement. Le commencement est ce qui est le plus près de la lumière, ce qui sourit d'abord à la lumière, ce qui s'y baigne, y flotte, y nage, s'y épand avec une joie simple.

Je commencerai donc ma topographie par les cheveux. Précisément, ils participent du soleil par leur couleur et de l'air par leur légèreté. On pourrait les respirer comme l'air du matin quand le soleil joue avec les feuilles nouvelles.

Quelle plus magique initiale imaginerait-on pour écrire le mot du poème ? Les cheveux d'air et de lumière, de soie et de soleil ! Et voyez comme ils se lient

Avec aisance aux autres hiéroglyphes qui sont la bouche et toute la face. La chevelure crée la figure et en dessine la limite.



VI



Mais il faut qu'elle flotte comme un jeu, qu'elle tombe comme un rire sur les épaules. Il est barbare de la dresser en architectures. Mais qu'un cercle d'or ou un peigne d'écaillé la retienne sur le front, pour empêcher l'interférence.

De leur lumière avec la lumière des yeux, la douce lumière des yeux, changeants comme la mer. J'ai plus aimé les yeux que toutes les autres manifestations corporelles de la beauté. Les yeux participent de la lumière.

Et participent de l'eau. Ils participent de la pensée et participent de l'amour. Ils disent le degré de pression de la matière cérébrale, et comment sont tendus les nerfs sacrés.

Ils disent l'état du sang, l'étiage du fleuve, les violences soudaines contre ses digues et ses valvules, ou au contraire sa paix. Les yeux sont le manomètre de la machine animale.



VII



Ils sont cela et pas autre chose. Ils n'ont que le pouvoir d'être un signe. En eux passent les ombres du drame. Les yeux regardent les yeux et les comprennent. Les yeux donnent. Les yeux prennent. Les yeux parlent.

Et leurs paroles signifient le désir de l'être ou la placidité de sa volonté. Le langage des yeux est très clair pour les amants et pour ceux qui ne le sont pas encore et pour ceux qui ne le seront jamais. Les yeux se font des discours entre eux.

Près de se ternir, avant de fondre comme un morceau de sucre dans le verre d'eau de la mort, les miens te parleront encore, mais ils n'emporteront pas bien loin ta réponse.

Car on n'emporte rien, on meurt. Laisse-moi donc regarder les yeux que j'ai découverts, les yeux qui me survivront, pour que j'y grave l'image que je fus en rêvant ceci.



VIII



Sous les cheveux, au-dessus des yeux et de leurs sourcils, s'étend le front où on dit que s'élabore la pensée. Mais on pense aussi avec les mains, avec les genoux, avec les yeux, avec la bouche et avec le cœur. On pense avec tous les organes, et, à vrai dire,

Nous ne sommes peut-être que pensée, que matière pensante et matière électrique. Mais l'invisible convient à l'invisible. Tirons le rideau du front sur le mystère du front. L'apparence seule m'appartient. La plaine du front a une sorte de vie extérieure

Et lumineuse. Elle se plisse comme une surface d'eau et s'éclaire comme une étendue de sable. Inattaquable, le front est sensible. Il est doux de sentir à son front le contact

Des mains fraîches que l'on aime, mais l'amant ne baise pas l'énigme du front. Il cherche des parties plus molles, élastiques et confortables. L'amant s'adresse d'abord à la bouche.



IX



Le baiser sur la bouche ouvre la bouche. Le baiser sur les yeux ferme les yeux. Les yeux veulent encore que je les contemple et que je les écoute, car ils sont inépuisables. Les yeux ont des caprices. Ils jouent à cache-cache. Ils regardent à droite, à gauche, en haut,

En bas et en dedans ou ne regardent pas du tout et fixent dans l'espace le peloton des rêves qui se déroulent. Mais surtout je n'ai pas dit comme les yeux sont pleins d'esthétique. Ils aiment les courbes, les sphères et les colonnes, ce qui monte et ce qui s'enroule,

Les enlacements et la fuite des horizons, l'eau qui coule et le navire qui se balance, les coupes, les croupes et la géométrie subordonnée du corps humain. Ils se reposent sur la mollesse

Des vallons et la mollesse des femmes. Ils s'y attendrissent. C'est là qu'ils construisent des maisons séductrices et déposent l'écheveau enfin démêlé, loin des pattes de velours de la destinée, dans un creux.



X



Les yeux ne sont pas toujours heureux. Ils pleurent, afin d'être plus beaux et d'acquérir la grâce de la tristesse. Ils pleurent pour être consolés, mais il y en a qui ne peuvent pas pleurer et qui pourtant sont tristes, tristes comme la vie éternelle, et ces yeux,

Ainsi qu'un poignard romantique, vous entrent lentement dans le cœur, où ils arrachent du sang et de l'émotion. Cette blessure est moins dangereuse et moins cruelle que celle que font les yeux contents, les yeux innocents, les yeux inconscients,

Les yeux qui répandent l'amour, les yeux qui sont des violettes et qui en dispersent le parfum tout autour de soi, les yeux qui attirent les âmes, comme les fleurs du lin

Attirent les abeilles. Les yeux butinent les âmes en butinant les yeux, car c'est par là que les âmes se penchent à la fenêtre et attirent les yeux et les engluent dans le miel de l'amour.



XI



Je parlerais des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. Je sais toutes leurs couleurs et toutes leurs volontés, leur destinée. Elle est écrite dans leur couleur, dont je n'ignore pas les correspondances, car les signes se répètent et les yeux sont un signe.

J'ai tiré autrefois l'horoscope des yeux, les yeux m'ont dit beaucoup de secrets, qui ne m'intéressent plus, et je cherche en vain celui des yeux que j'ai découverts, un jour d'hiver. Je le cherche et je ne voudrais pas le trouver.

Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans l'iris clair où se mire le monde des formes, des couleurs et des désirs, je ne voudrais pas le trouver. J'aime mieux le chercher toujours.

Non comme on cherche sous l'herbe une bague tombée du doigt, mais comme on cherche une joie que la vie a façonnée lentement pour vous dans le mystère des choses.



XII



Elle a donc des yeux, un nez, des oreilles, une bouche ; la tête se dessine du front au menton et depuis les joues jusqu'à la nuque et jusqu'à la racine des cheveux. C'est une belle chose qu'une tête de femme, librement inscrite dans le cercle esthétique.

Et qui traverse la vie avec tous ses sens aux aguets vers leurs nourritures naturelles, le front vers le vent mouillé de pluie, les narines vers l'odeur des bourgeons, des lilas et des cœurs, l'ouïe vers les murmures de la vie et les chuchotements des désirs,

Les yeux vers la beauté des choses et de toutes les créatures, vers les couleurs et vers les rousseurs, vers les structures infléchies et celles qui s'étendent en voûtes et en dômes,

Vers les volutes de l'air, des nuages et de la fumée, vers ce qui remue, ce qui joue, ce qui rit, ce qui danse la danse fraternelle. C'est une belle chose qu'une tête de femme.



XIII



Et je n'ai pas dit le monde de la bouche et toutes ses sensualités. La bouche est la bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue, mais les lèvres sont presque toute la bouche ; elles sont la bouche que l'on voit, la bouche qui tente la bouche, quand on a soif

D'amour. Les bouches sont chastes ou ne sont pas chastes, selon l'endroit où elles se posent et elles se posent partout, comme les oiseaux, sur toute branche haute et sur toute branche basse, parmi les graines et parmi les fruits. Toute chair leur est savoureuse

Dans l'être qu'elles aiment. Les bouches sont un plaisir. Les bouches sont créatrices de plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités de la bouche. Elle est trop longue et elle est trop secrète.

Les bouches refusent la divulgation de leurs joies. Elles les gardent en leurs plis et les reboivent dans l'ombre. Les baisers sont une chose d'ombre, mais ils éclairent la nuit comme les étoiles.



XIV



Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je sculpte une hypothèse dans le marbre de la logique éternelle, je remplis avec de la chair nécessaire la cage du thorax, la courbure épineuse des vertèbres, les ailes rigides des grands papillons iliaques et les cavernes

De l'ischion. Il le faut. Je ne t'oublie pas, ô sacrum ! ni vous, fémurs ! Je dresse l'ossature tout entière et je la lie et je la soude avec le tissu souple des muscles, avec la peau, ce manteau juste qui donne à l'argile la forme extérieure que je veux,

La forme qu'il m'est impossible de ne pas vouloir, car elle est projetée dans mon atelier par les rayons mêmes de tes yeux, le rire de la bouche et les plis

Que fait ton cou, quand la tête se tourne vers moi pour m'éblouir. La roue d'un engrenage s'appuie sur une autre roue. Le geste qu'on voit ordonne le geste caché.



XV



Je procède du connu à l'inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines où le secret de la vie s'élabore, mais le corps de la femme forme des racines

Aériennes, comme les figuiers d'Asie. Elles se promènent sur la terre et quelquefois s'attachent à d'autres racines mâles ou femelles et s'y enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique, devenue mandragore,

Connaître l'intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas de ces racines merveilleuses ? Je ne suis pas de ceux qui voudraient les replonger dans la terre

D'où elles sont sorties. Toute la plante ! toute la femme dans son intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son rêve, toute sa sève, toute sa réalité !










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Remy de Gourmont
(1858 - 1915)
 
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Biographie

Remy de Gourmonl est né le 4 avril 1858 à Bazoche-en-Houlmes (Orne).