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Pierre de Ronsard

Poésie de Pierre de Ronsard


Poésie / Poémes d'Pierre de Ronsard



El des amours desquelles nous parlons, I Quand serons morts n'en sera plus nouvelle. Apollinaire ? Pas du tout : c'est du Ronsard. Tantôt, lassés du bal, irons sous les ombrages I Des lauriers toujours verts : le Hugo de la Fête chez Thérèse ? Non : du Ronsard. C'était au mois d'avril, Francine, il m'en souvient : un poème intimiste de notre xix' siècle, ou le même de Hugo, au premier hémistiche du second vers ? Mais non : Ronsard encore. Le ciel me semblerait un grand désert sauvage : Hugo, à coup sûr. Que non : Ronsard. Un soleil d'Occident reluit entre les morts : Nerval ? Ronsard, toujours Ronsard.



Celui-là, dirait-on, a tout inventé. Rien n'était pourtant joué, au départ. Une famille de bonne noblesse provinciale, une voie toute tracée vers la carrière des armes ou de la diplomatie, après les années de formation à la cour de France ou d'Ecosse, comme page, et puis, à seize ans, le drame : les premières atteintes de la surdité. Heureusement pour Ronsard et pour nous, une retraite en Vendômois, une promenade dans la forêt de Gastine lui révèlent sa vocation véritable : il sera poète. En 1547, à vingt-trois ans, il publie ses premiers vers. Tonsuré, destiné, donc, sinon à l'état ecclésiastique, du moins à ses bénéfices (certains s'en contentenT), Ronsard va dès lors partager sa vie entre ses pays de Loir et de Loire, Anjou, Touraine, Vendômois surtout, et la cour, volontiers errante de Paris à Blois en passant par Fontainebleau. Ronsard y sera aumônier du roi, ami et confident de Charles IX. Sur la fin, affaibli par les Gèvres et les douleurs, et sous l'emprise d'un tempérament de plus en plus étrange et solitaire, il prendra ses distances, se fixera dans ses prieurés de Saint-Côme, près de Tours, de Saint-Gilles de Montoire et Croixval, en son cher Vendômois, qu'il ne quittera plus que pour rendre visite aux vieux amis parisiens. Quand il meurt, en 1585, âgé de soixante et un ans, il est le poète.

Sa survie sera moins facile. Malherbe va bientôt venir, et un classicisme intransigeant qui fera dire à Boileau, parfois mieux inspiré : « Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut. » Suivent les siècles d'oubli, jusqu'au romantisme et surtout à Sainte-Beuve, le grand, le vrai redécouvreur, et les rééditions, celles de Prosper Blanchemain (1857-1867) et de Paul Laumonier, un monument d'érudition et de dévotion, en vingt tomes, commencé en 1914 et achevé en 1975, après la mort de Laumonier, par Isidore Silver et Raymond Lebègue.

Revenons à Ronsard vivant. A la Renaissance. La mode, mais furieuse, est à l'Antiquité : non plus seulement latine, celle qui avait nourri, en profondeur, le Moyen Age, mais grecque. « Il sait le grec », ou au moins du grec, pouvait-on dire de tous ceux-là qui, à Paris, au Collège de Coqueret, sous la direction éclairée de Dorât (ou DauraT), viennent, avec Ronsard, calmer leur fringale de poésie et, plus généralement, de civilisation gréco-latines. Non pas mode, à la vérité, mais passion véritable. Cette Antiquité, on la vit, on s'en imprègne : de même que, plus tard, les hommes de la Révolution joueront Brutus, Cassius et autres grands Romains au naturel, de même Ronsard, en ses meilleurs moments d'exaltation, animera la nature contemplée de toute une cohorte de forces vives portant des noms de dieux et de déesses.



La robe antique dont on se drape, les sacrifices que l'on dit offrir aux arbres et aux fontaines, les divinités dont on peuple la campagne, jouent ainsi un double rôle. Ils sont sans doute, d'abord, les signes d'une élite qui se reconnaît à eux et se proclame, face à l'ancien savoir et surtout à travers l'héritage grec, génération de temps nouveaux. Mais ils sont, tout autant, un paravent à une autre aventure, essentielle et qui continue à nous toucher de près : celle de la langue française. En 1539, par l'ordonnance de Villers-Cotterêts, François 1" l'a proclamée instrument légal et exclusif de tout acte de chancellerie. Dix ans après, dans sa Défense et Illustration de la langue française, Du Bellay, porté par le mouvement naissant de la Pléiade dont il sera, avec Ronsard, l'une des figures de proue, affirmera les droits de ce même langage pour tout ce qui touche à la vie des hommes de son temps.

Mais la vie, pour Ronsard et ses compagnons, c'est d'abord la littérature, mieux : la poésie. Le passé gréco-latin sert de carte de visite. « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques » : avant Chénier, d'autres y ont songé. On fera donc, pour prouver que le français est à la fois habilité à dire le temps présent et digne de son héritage, des odes à la manière de Pindare ou d'Anacréon, on s'essaiera à continuer Virgile bucolique ou épique. Mais pour parler de son époque et de soi. Et, comme Rabelais le faisait en prose, pour forger, assouplir, enrichir l'outil du langage, notre français, celui que, pour la première fois dans notre littérature, nous pouvons lire sans difficulté ou presque. Sans doute le fleuve de cette immense entreprise charrie-t-il bien des scories, mots décalqués du latin, diminutifs par trop systématiques ; reste que, ne serait-ce que par la quantité même du matériau, la révolution est faite. Deux vers au moins, l'alexandrin et le décasyllabe, s'affirment, s'installent, et surtout, cette production est telle que son gigantisme même a valeur de manifeste. Vu sous cet angle et sans rien retirer — y compris pour la langue — aux mérites des prédécesseurs immédiats, Charles d'Orléans, Villon ou Marot, Ronsard serait, par le seul volume de son œuvre, le premier des tout premiers poètes de notre littérature, côte à côte avec Hugo.



Ce mérite-là, à vrai dire, est contestable. Révérence gardée aux nécessités et à l'ampleur de l'entreprise, les scories, ici encore, sont énormes. La vie de cour, les fonctions officielles, les intrigues, la quête des faveurs et aussi, quand il le fallut, de l'argent, tout cela s'est traduit, dans l'œuvre de Ronsard, par d'innombrables pièces de circonstance, odes triomphales, discours en vers, mascarades, exhortations, épitaphes, bergeries, connus aujourd'hui — le temps a tranché — des seuls spécialistes. Le vrai Ronsard ou, plus justement, celui que nous aimons, notre frère, est ailleurs, dans une perception et un chant de la vie qui, sous des habits antiques ou sans eux, continuent de nous parler, en ce xx' siècle finissant.



Il y eut l'amour, l'amour d'abord, la grande affaire d'une vie. De la vie. Indépendamment des Toinon, Francine, Sinope, Lucrèce, Denise et autres Marion, femmes réelles ou prête-noms, qui courent ça et là dans les vers de Ronsard, trois figures dominent. Ce fut d'abord Cassandre (SalviatI), fille d'un banquier florentin, rencontrée à un bal de la cour à Blois et presque aussitôt mariée à un autre : elle inspirera à Ronsard, pour un amour ébauché, rêvé peut-être, à coup sûr idéalisé dans l'esprit du néoplatonisme, des sonnets marqués par le souvenir de Pétrarque, le maître italien du xiv* siècle. Viendra ensuite Marie, la petite Marie Dupin, de Bourgueil, personnage doublement énigmatique : a-t-elle ou non concédé les dernières faveurs à Ronsard, qui lui dédie des poèmes laissant entendre et l'un et l'autre, et n'est-elle que Marie, ou une autre en même temps, Marie de Clèves, maîtresse d'Henri d'Anjou, le futur Henri III au nom duquel Ronsard la chanterait ? Peu nous importe : pour célébrer Marie, pour chanter son amour et sa mort, naissent ici quelques-uns des plus beaux vers, des plus dépouillés de tout ornement mythologique, des plus directs à notre cœur. Enfin, il y eut, sur le tard déjà, Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis. Celle-là, c'est sûr, ne cédera pas : d'où un chant d'amour d'une tonalité unique ou presque, sur le mode de la plainte ou du regret : l'invite, déjà, n'a plus de sens. Mais la poésie est là, toujours, qui permet à Ronsard de lutter contre un rival, et non des moindres : Desportes. De femme en femme, idéalisé, heureux, vainqueur ou erotique, l'amour, de toute façon, signe les plus beaux moments d'une vie, depuis « les combats des amoureuses nuits » jusqu'à la paix du souvenir, pour un homme qui disait de lui-même :



Un Prométhée en passions je suis.



Mais l'amour n'est, après tout, qu'une forme de l'appétit de la vie. Sous tous ses aspects et d'abord sous le ciel, sous les arbres des pays aimés, des pays où l'on reviendra mourir, des pays du Val-de-Loire. Tantôt enfermés en un seul point promu à porter et dire toute la beauté du monde :



Et à l'envi, la terre où elle passe

Un pré de fleurs émaille sous ses pieds...

Dedans un pré, je vis une naïade,

Qui comme fleur marchait dessus les fleurs

Et mignotait un bouquet de couleurs,

Echevelée, en simple vertugade...

J'errais en mon jardin quand, au bout d'une allée,

Je vis sur tout l'hiver boutonner un souci... tantôt agrandis à l'infinie mesure de l'univers, celle des étoiles ainsi apostrophées :



Je vous salue, enfants de l'éternelle Nuit.



La jeunesse, la jeunesse déçue, passée, la jeunesse entêtée, court, hélas ! à sa pêne. La mort, même si le poète dit, superbement, l'affronter en état, déjà, d'immortalité, la mort a raison de tout, et Ronsard en est le premier de nos grands interprètes : « Car l'amour et la mon n'est qu'une même chose. » Le recours, faute de mieux, à la philosophie antique, qui nous assure que rien ne se perd, mais que tout se transforme, n'empêche pas que Ronsard, à sa manière et avant Malraux, nous dise qu'il n'y a que lui qui va mourir. « Le temps mangeard toute chose consomme », et les morts sont « sillés d'un long somme de fer ». Qu'il pleure la fin de Marie, qu'il médite sur l'universelle consommation des êtres et des époques, ou qu'il décrive, en des mots d'une pathétique simplicité, la mort au travail dans son propre corps, Ronsard, sur ce thème, écarte tous ceux-là qui l'ont précédé, même le grand Villon, par des accents, des rythmes et une imagerie nouveaux, et plus encore, peut-être, par la constance avec laquelle il fait apparaître, d'un bout à l'autre de sa vie et jusqu'en plein amour, le mal immonde et nécessaire : de la mort d'amour, celle de l'extase ou de la quête vaine, à l'autre, la dernière, le fil est tissé sans un accroc, sans une rupture, et si la mort parfois nous le dérobe, soyons sûrs qu'elle n'attend que de mieux le montrer, au vers, au sonnet ou au recueil suivant.



Fatalisme ? Oui et non. Comment ne l'être pas devant l'irrémédiable ? Mais le poète est en perpétuel sursaut. Comme poète, justement, pour arracher à la mort au moins un nom, un souvenir, plus encore : la gloire. Mais aussi comme homme : à défaut d'être militaire ou diplomate, on peut, on doit prendre sa part de l'histoire, intervenir dans les affaires du siècle, écrire, toujours écrire, composer, versifier : contre les protestants, contre les mœurs de l'Eglise ou de la cour, pour la paix, pour la France. La recherche des beaux vers se fait ici plus difficile, mais patience emporte récompense : un autre Ronsard, moins connu et pourtant aussi grand, tonne ou s'attendrit dans ces discours où parfois, pour notre bonheur, reviennent les thèmes où nous l'attendions, toujours : l'amour, la mort, le temps qui va...

Poète total, laissions-nous entendre plus haut. Celui-là en effet a touché à tout. Pas un genre qu'il ne puisse signer de son nom, à commencer par le discours en vers, où une rhétorique tour à tour subtile ou formidable emporte le souffle, devenu poétique à force de mots et d'exercice, au plus haut : les Odes, les Hymnes, le Discours des misères de ce temps, la Remontrance au peuple de France et combien d'autres pièces sont d'extraordinaires magasins de beautés enfouies, moins connues sans doute, mais qui sont signées d'un même grand poète. Total, j'y reviens : avant d'autres et plus que d'autres, Ronsard n'a cessé de revoir ses œuvres, de retoucher, d'augmenter, souvent de retrancher (pour des raisons qui nous paraissent quelquefois obscures, voire infondéeS) : il n'est pas jusqu'à la première édition posthume de ses œuvres, en 1587, qui ne porte encore la volonté, scrupuleusement respectée par les exécuteurs testamentaires, d'arriver au recueil parfait ou ressenti comme tel. Si l'on ajoute les innombrables corrections de détail, pour telle ou telle pièce, on conviendra, je pense, que par ce souci et ce travail de l'écriture, Ronsard, ici encore et sans contestation possible, fait figure de grand devancier.



Et que dire des tonalités ? De l'amour à la mort, de l'élégie ou de la pastorale à l'adresse au roi, partout, d'un poème à l'autre ou dans les replis d'un même sonnet, cette voix change : attendrie, pathétique, sermonneuse, satirique, coquine, paillarde, elle va, au moins une fois, jusqu'à l'insoutenable, dans un sonnet d'une extrême crudité que Ronsard adresse à une dame coupable de s'adonner au plaisir solitaire et que je renonce décidément, après avoir longtemps hésité, à reproduire. Pour une raison après tout valable, plus valable, certes, que je ne sais quelle pudibonderie. C'est que, à l'inverse de tout le reste, ces vers-ci sont gênants. En quoi ? Ils rompent, une fois n'est pas coutume, avec l'une des marques essentielles de ce génie, qui est la dignité. De cœur, d'attitude, de pensée. Sans doute, Ronsard, comme tout un chacun, a-t-il pu se tromper, rêver ou critiquer à tort. Mais, fût-ce à tort, jamais il n'a transigé avec son intention même : la poésie, pour lui, a été l'occasion cent fois affirmée de donner de soi l'image la plus vraie et, s'il se pouvait, la plus haute. Par là encore, par la fonction assignée au poète, qui se doit de dire ce qui est juste, bon et beau pour les hommes et, plus encore, de les rassurer en assumant, jusque dans la mort, la commune condition, par là encore, Ronsard est notre maître.

Reste enfin le matériau même de ces vers, le formidable travail — travail du linguiste et travail du poète — sur ce français d'une grande et superbe jeunesse ; l'image et l'imagerie ; et le rythme, n'oublions surtout pas le rythme. Sa variété d'abord : le premier regard porté sur l'œuvre de Ronsard fait apparaître, en maint endroit, par la simple typographie, ce souci qu'il a eu de ne s'enfermer dans aucun type de vers, de ne rien faire d'exclusif. Bien sûr, l'alexandrin et le décasyllabe dominent, et de très loin. Mais vous trouverez aussi des octosyllabes, en nombre encore ceux-là, des vers de six pieds, et même, bien avant les exercices de Hugo :



Le jour pousse la mat

Et la nuit sombre Pousse le jour qui luit

D'une obscure ombre. L'automne suit l'été

Et l'âpre rage Des vents n'a point été

Après l'orage. Mais la fièvre d'amour

Qui me tourmente Demeure en moi toujours

Et ne s'alente... '



Sur deux points au moins, cette recherche rythmique s'avère décisive. L'alexandrin, d'abord. On sait avec quelle fougue Hugo, encore lui, plaida pour rendre sa liberté à ce vers jugé décidément trop corseté par les classiques. Vrai ou pas, peu importe ; avant eux, en tout cas, Ronsard l'a plié, ce vers, à sa fantaisie, il en a, derrière la césure principale à l'hémistiche, multiplié les variations, subtils trimètres comme ceux-ci :



Et votre teint sentait encore son enfance...

Et votre œil, qui méfait trépasser quand j'y pense... et mieux encore (à propos d'une quenouillE) :



Aime-laine, aime-fil, aime-étaim, maisonnière.

Longue, Palladienne, enflée, chansonnière '...



Et puis, il y a l'impair, dont La Fontaine usera largement et Verlaine, plus tard, proclamera les mérites et la nécessité. On appréciera, je l'espère, par les exemples donnés, les subtiles ressources que Ronsard en a tirées.



Concluons par quelques renseignements ou conseils. Le texte suivi dans cette présentation est celui de l'édition de 1584, la dernière que Ronsard ait pu revoir intégralement de son vivant. On y a joint, à l'occasion, quelques pièces publiées après la mort du poète ou retirées par lui (je l'ai dit : on se demande parfois pourquoI) de l'édition de 1584 ou même d'éditions antérieures. Le lecteur soucieux de lire tout Ronsard devra se référer à l'édition de Gustave Cohen dans la Pléiade (3' éd., 1958), où il trouvera nombre de commentaires sur la vie et l'œuvre du poète (pour les Amours de Marie et les Sonnets pour Hélène, voir l'édition de Robert Aulotte, Paris, Imprimerie nationale, 1985). Si l'on veut pousser plus loin, apprécier notamment le travail de correction de Ronsard sur son propre texte, il faudra se reporter à Laumonier (Paris, DidieR) : irremplaçable. L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées : c'est à un lecteur du xx' siècle que l'on s'adresse. Des notes et un glossaire ', réduits à l'essentiel, doivent permettre, avec un minimum d'effort de consultation, de goûter à plein le texte de Ronsard : peut-être, pour arriver à cette joie parfaite, une seconde lecture est-elle nécessaire, une fois précisés le sens de certains mots, telle ou telle circonstance de la composition du poème, la qualité de tel ou tel personnage, réel ou mythique. Pour quelques mots, de rares changements de genre, depuis le xvr siècle, ne doivent pas surprendre. Plus subtil : l'emploi ou non de la diérèse, qui fait que hier, par exemple, peut se prononcer en une syllable ou deux. D'autre part, pour fournir une rime féminine ou plus souvent, à l'intérieur même des vers, pour éviter un hiatus, on prononcera gaie en deux syllabes (gayE), et de même plaie, vie, pluie, voie, roue... sans oublier, en trois syllabes, le nom d'une héroïne des Amours : Marie.



Comment se décider dans cet océan qu'est l'œuvre de Ronsard ? Il fallait éviter de le réduire aux pièces justement célèbres, mais, tout autant, de ne présenter qu'un Ronsard insolite ; le tout en choisissant — avec quels déchirements parfois ! — des poèmes qui donnent, de ce génie immense et varié, une image aussi fidèle que possible. On a commencé par le mal d'amour : plaintes, invitations à céder, au nom du temps qui passe et de la mort en marche, regret, troubles de la passion, jusqu'à la guerre de Troie. Suivent les textes du plaisir d'amour : évocation des nuits et autres moments de bonheur partagé, d'un bonheur parfois cosmique, dans les prés, au printemps et sous le ciel, et, plus tard, jusque dans la paix du souvenir. Dans cette joie d'aimer, une place devait être faite aux pièces erotiques, parfois très osées ou franchement paillardes. La nature, si présente dans cette œuvre, accompagne ou précède Eros : évocations de campagnes, de forêts, dont la plus chérie, celle de Gastine, d'oiseaux, de fleurs, de fontaines ; nature, on l'a dit, animée d'une foule de dieux et déesses, parfois transfigurée par la vision d'un âge d'or, parfois cueillie dans ses joies les plus simples : une eau, une salade. Face à ces joies, voici la mort, le temps qui va, présents un peu partout, je l'ai dit et même redit, mais qui explosent véritablement, en certains poèmes qu'ils accaparent : méditations sur la mort elle-même, le destin, les étoiles qui régissent nos existences, vision des amants dans l'au-delà, lamentations poignantes sur Marie disparue ou sur le poète vieillissant, à quelques encablures de la fin.



Les affaires du temps figurent ici en six poèmes, où un autre Ronsard se révèle, qui quémande, mais avec quelle ampleur, qui conseille, qui fustige surtout, pêle-mêle courtisans, usuriers, évêques, traîneurs de sabre. J'ai gardé pour la fin la Franciade trop peu connue. A juste titre peut-être : cette longue épopée, souvent laborieuse et qui se promettait de nous dire comment nos rois descendaient de ceux de Troie, fut interrompue, de guerre lasse, dirais-je. Et pourtant... Lorsque Ronsard la détourne, par le jeu des comparaisons, vers les tableaux de la nature, ou lorsque ses héros deviennent prétextes à l'évocation des états de l'amour, le meilleur Ronsard, le Ronsard éternel, resurgit : on en jugera par trois courts extraits.



Comment terminer sans dire ce que je viens faire ici, loin de mes terrains habituels de recherche ? Je prie les spécialistes de Ronsard et du xvi siècle français de ne pas m'en vouloir de cette incursion sur leurs terres à eux. C'est d'un entretien avec Claude Michel Cluny qu'est née l'idée du présent livre : j'avais eu l'occasion, sans y penser davantage, de lui dire que la lecture de Ronsard m'accompagnait depuis mon adolescence. S'il se fût agi d'ajouter à la liste impressionnante des recherches déjà faites, je n'aurais pas eu le front de faire le moindre pas. Mais la question était, très simplement, de faire aimer Ronsard d'un large public, de le partager avec lui, sans chercher plus loin.




Pierre de Ronsard
(? - 1585)
 
  Pierre de Ronsard - Portrait  
 
Portrait de Pierre de Ronsard

Biographie

1524
- (10 ou 11 septembre) : naissance au château de la Posson-nière (Couture, Loir-et-Cher).

Orientation bibliographique






 

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