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Pierre de Ronsard

Le second livre des sonnets pour hélène - Sonnet


Sonnet / Poémes d'Pierre de Ronsard





Soit qu'un sage amoureux ou soit qu'un sot me lise,
Il ne doit s'ébahir voyant mon chef grison.
Si je chante d'amour : toujours un vieil tison
Cache un germe de feu sous une cendre grise.

Le bois vert à grand-peine en le soufflant s'attise,
Le sec sans le souffler brûle en toute saison.
La
Lune se gagna d'une blanche toisonl,
Et son vieillard
Tithon l'Aurore ne méprise.

Lecteur, je ne veux être écolier de
Platon
Qui la vertu nous prêche, et ne fait pas de même,
Ni volontaire
Icare ou lourdaud
Phaëthon ,

Perdus pour attenter une sottise extrême;
Mais sans me contrefaire ou voleur ou charton *,
De mon gré je me noie et me brûle moi-même.



Afin qu'à tout jamais de siècle en siècle vive
La parfaite amitié que
Ronsard vous portait,
Comme votre beauté la raison lui ôtait,
Comme vous enchaînez sa liberté captive;

Afin que d'âge en âge à nos neveux arrive
Que toute dans mon sang votre figure était,
Et que rien sinon vous mon cœur ne souhaitait,



Amour, qui as ton règne en ce monde si ample,
Vois ta gloire et la mienne errer en ce jardin;
Vois comme son bel œil, mon bel astre divin,
Surmonte de clarté les lampes de ton
Temple.

Vois son corps, des beautés le portrait et l'exemple,
Qui ressemble une
Aurore au plus beau d'un matin;
Vois son esprit,
Seigneur du
Sort et du
Destin,
Qui passe la
Nature, en qui
Dieu se contemple.

Regarde-la marcher toute pensive à soi,
T'emprisonner de fleurs et triompher de toi,
Pressant dessous ses pas les herbes bienheureuses.

Vois sortir un
Printemps des rayons de ses yeux,
Et vois comme à l'envi ses flammes amoureuses
Embellissent la terre et scrènent les
Cieux.



Tandis que vous dansez et balle? * à votre aise.
Et masquez votre face ainsi que voire cœur.
Passionné d'amour, je me plains en langueur.
Ores froid comme neige, cres chaud comme braise

Le
Carnaval vous plaît : je n'ai rien qui me plaise
Sinon de soupirer contre votre rigueur,
Vous appeler ingrate, et blâmer la longueur
Du temps que je vous sers sans que mon mal s'apaise.

Maîtresse, croyez-moi, je ne fais que pleurer,
Lamenter, soupirer et me désespérer.
Je désire la mort et rien ne me console.

Si mon front, si mes yeux ne vous en sont témoins,
Ma plainte vous en serve, et permettez au moins
Qu'aussi bien que le cœur je perde la parole.



N'oubliez, mon
Hélène, aujourd'hui qu'il faut prendre
Des cendres sur le front *, qu'il n'en faut point chercher
Autre part qu'en mon cœur que vous faites sécher,
Vous riant du plaisir de le tourner en cendre.

Quel pardon pensez-vous des
Célestes attendre?
Le meurtre de vos yeux ne se saurait cacher.
Leurs rayons m'ont tué, ne pouvant étancher
La plaie qu'en mon sang leur beauté fait descendre.

La douleur me consume, ayez de moi pitié.
Vous n'aurez de ma mort ni profit ni louange.
Cinq ans méritent bien quelque peu d'amitié.

Votre volonté passe et la mienne ne change.
Amour qui voit mon cœur voit votre mauvaistic :
Il tient l'arc en la main, gardez qu'il ne se venge.



Qui prend quand il lui plaît les hommes généreux,
Et se prendre des sots jamais il ne se laisse;

Aussi honneur, vertu, prévoyance et sagesse
Logent en ton esprit, lequel rend amoureux
Tous ceux qui de nature ont un cœur désireux
D'honorer les beautés d'une docte
Maîtresse.

Les noms ont efficace et puissance et vertu :
Je le vois par le tien lequel m'a combattu
Et l'esprit et le corps par armes non légères. >

Son destin m'a causé mon amoureux souci.
Voilà comme de nom, d'effet tu es aussi
Le ré des génereus,
Elêne de
Surgères.



Je plante en ta faveur cet arbre de
Cybcllel.
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours
J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l'envi de l'écorce nouvelle.

Faunes qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le
Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l'Été ne la brûle, et l'Hiver ne la gèle.

Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une
Eglogue en ton tuyau d'aveinc *,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,

Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ;
Puis l'arrosant de lait et du sang d'un agneau,
Dis : «
Ce pin est sacré, c'est la plante d'Hélène. »



Ni la douce pitié, ni le pleur lamentable
Ne t'ont baillé ton nom : ton nom
Grec vient d'ôter,
De ravir, de tuer, de piller, d'emporter
Mon esprit et mon cœur, ta proie misérable

Homère en se jouant de toi fit une fable,
Et moi, l'histoire au vrai.
Amour, pour te flatter,
Comme tu fis à
Troie, au cœur me vient jeter
Le feu qui de mes os se paît insatiable.

La voix, que tu feignais à l'entour du
Cheval
Pour décevoir les
Grecs, me devait faire sage;
Mais l'homme de nature est aveugle à son mal,

Qui ne peut se garder ni prévoir son dommage.
Au pis aller je meurs pour ce beau nom fatal,
Qui mit toute l'Asie et l'Europe en pillage.



Adieu, belle
Cassandre, et vous, belle
Marie,
Pour qui je fus trois ans en servage à
Dourgueil :
L'une vit, l'autre est morte, et ores de son œil
Le
Ciel se réjouit dont la 'erre esi marrie.

Sur mon premier avril, d'une amoureuse envie
J'adorai vos beautés; mais votre fier orgueil
Ne s'amollit jamais pour larmes ni pour deuil,
Tant d'une gauche main la
Parque ourdit ma vie.

Maintenant en
Automne encores malheureux,
Je vis comme au
Printemps de nature amoureux,
Afin que tout mon âge aille au gré de la peine.
Ores que je dusse être affranchi du harnois,
Mon maître
Amour m'envoie à grands coups de carquois



Trois jours sont jà passés que je suis affamé
De votre doux regard, et qu'à l'enfant je semble
Que sa nourrice laisse, et qui crie et qui tremble
De faim en son berceau, dont il est consommé.

Puisque mon osii ne voit le vAtre tant aimé.
Qui ma vie et ma mort en un regard assemble,
Vous deviez, pour le moins, m'écrire, ce me semble;
Mais vous avez le cœur d'un rocher enfermé.

Fière *, ingrate beauté, trop hautement superbe,
Votre courage dur n'a pitié de l'amour.
Ni de mon pâle teint jà flétri comme une herbe.
Si je suis sans vous voir deux heures à séjour,
Par épreuve je sens ce qu'on dit en proverbe :



Prenant congé de vous, dont les yeux m'ont dompté,
Vous me dites un soir, comme passionnée : «
Je vous aime,
Ronsard, par seule destinée,
Le
Gel à vous aimer force ma volonté.

Ce n'est votre savoir, ce n'est votre beauté,
Ni votre âge qui fuit vers l'Automne inclinée;
Ce n'est ni votre corps ni votre âme bien née,
C'est seulement du
Ciel l'injuste cruauté.

Vous voyant, ma
Raison ne s'est pas défendue.
Vous puissé-je oublier comme chose perdue
Hélas ! je ne saurais et je le voudrais bien.

Le voulant, je rencontre une force au contraire.
Puisqu'on dit que le
Ciel est cause de tout bien,
Je n'y veux résister, il le faut laisser faire. »



Quand je pense à ce jour où, près d'une fontaine,
Dans le jardin royal ravi de ta douceur,
Amour te découvrit les secrets de mon cœur,
Et de combien de maux j'avais mon âme pleine,

Je me pâme de joie, et sens de veine en veine
Couler ce souvenir, qui me donne vigueur,
M'aiguise le penser, me chasse la langueur,
Pour espérer un jour une fin à ma peine.

Mes sens de toutes parts se trouvèrent contents,
Mes yeux en regardant la fleur de ton
Printemps,
L'oreille en t'écoutant, et sans cette compagne

Qui toujours nos propos tranchait par le milieu,
D'aise au
Ciel je volais, et me faisais un
Dieu;
Mais toujours le plaisir de douleur s'accompagne.



A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux.
Je sens bien, je vois bien que tu es immortelle.
La race des humains en essence n'est telle :
Tu es quelque
Démon ou quelque
Ange des deux.

Dieu, pour favoriser ce monde vicieux,
Te fit tomber en terre, et dessus la plus belle
Et plus parfaite idée ' il traça la modelle
De ton corps, dont il fut luy-mesme envieux.

Quand il fit ton esprit, il se pilla soi-même :
Il prit le plus beau feu du
Ciel le plus suprême
Pour animer ta masse, ainçois * ton beau printemps.

Hommes, qui la voyez de tant d'honneur pourvue.
Tandis qu'elle est çà-bas, soûlez *-en votre vue.
Tout ce qui est parfait ne dure pas longtemps.



Je ne veux comparer te's beautés à la
Lune :
La
Lune est inconstante, et ton vouloir n'est qu'un.
Encor moins au
Soleil : le
Soleil est commun,
Commune est sa lumière, et tu n'es pas commune.

Tu forces par vertu l'envie et la rancune.
Je ne suis, te louant, un flatteur importun.
Tu semblés à toi-même, et n'as portrait aucun :
Tu es toute ton
Dieu, ton
Astre et ta
Fortune.

Ceux qui font de leur
Dame à toi comparaison.
Sont ou présomptueux, ou perclus de raison :
D'esprit et de savoir de bien loin tu les passes.

Ou bien quelque
Démon de ton corps s'est vêtu,
Ou bien tu es portrait de la même
Vertu,
Ou bien tu es
Pallas, ou bien l'une des
Grâces.



Si vos yeux connaissaient leur divine puissance,
Et s'ils se pouvaient voir, ainsi que je les voi,
Ils ne s'étonneraient, se connaissant, dequoi
Divins ils ont vaincu une mortelle essence.

Mais par faute d'avoir d'eux-mêmes connaissance,
Ils ne peuvent juger du mal que je reçoi;
Seulement mon visage en témoigne pour moi :
Le voyant si défait, ils voient leur puissance.

Yeux, où devrait loger une bonne amitié,
Comme vous regardez tout le
Ciel et la terre,
Que ne pénétrez-vous mon cœur par la moitié,

Ainsi que de ses rais * le
Soleil fait le verre!
Si vous le pouviez voir, vous en auriez pitié,
Et aux cendres d'un mort vous ne feriez la guerre.



Si de vos doux regards je ne vais me repaître
A toute heure, et toujours en tous lieux vous chercher,
Hélas pardonnez-moi : j'ai peur de vous fâcher,
Comme un serviteur craint de déplaire à son maître.

Puis je crains tant vos yeux, que je ne saurais être
Une heure en les voyant sans le cœur m'arracher,
Sans me troubler le sang; pource il faut me cacher,
Afin de ne mourir pour tant de fois renaître.

J'avais cent fois juré de ne les voir jamais.
Me parjurant autant qu'autant je le promets,
Car soudain je retourne à rengluer mon aile.

Ne m'appeliez donc plus dissimulé ne feint.
Aimer ce qui fait mal, etjgvoir ce qu'on craint.



Je voyais, me couchant, s'éteindre une chandelle,
Et je disais au lit, bassement à part moi :
Plût à
Dieu que le soin *, que la peine et l'émoi,
Qu'Amour m'engrave au cœur, s'éteignissent comme ellel

Un mâtin enragé, qui de sa dent cruelle
Mord un homme, il lui laisse une image de soi
Qu'il voit toujours en l'eau
K
Ainsi toujours je voi,
Soit veillant ou dormant, le portrait de ma belle.

Mon sang chaud en est cause.
Or comme on voit souvent
L'Été moins bouillonner que l'Automne suivant,
Mon septembre est plus chaud que mon juin de fortune.

Hélas! pour vivre trop, j'ai trop d'impression.
Tu es mort une fois, bienheureux
Ixion,
Et je meurs mille fois pour n'en mourir pas une.



Hélène fut occasion que
Troie
Se vit brûler d'un feu victorieux :
Vous me brûlez du foudre de vos yeux,
Et aux
Amours vous me donnez en proie.

En vous servant vous me montrez la voie
Par vos vertus de m'en aller aux
Cieux,
Ravi du nom qu'Amour malicieux
Me tire au cœur, quelque part que je soie.

Nom tant de fois par
Homère chanté.
Seul tout le sang vous m'avez enchanté.
O beau visage engendré d'un beau
Cygne,

De mes pensers la fin et le milieu
Pour vous aimer mortel je ne suis digne :
A la
Déesse il appartient un
Dieu.



Amour, qui tiens tout seul de mes pensers la clef,
Qui ouvres de mon cœur les portes et les serres,
Qui d'une même main me guéris et m'tnferres,
Qui me fais rrëpasser, et vivre derechef,

Tu consommes ma vie en si pauvre mechef *,
Qu'herbes, drogues ni jus ni puissance de pierres
Ne pourraient m'ai léger, tant d'amoureuses guerres
Sans trêves tu me fais, du pied jusques au chef.

Oiseau, comme tu es, fais-moi naître des ailes,
Afin de m'envoler pour jamais ne la voir :
En volant je perdrai les chaudes étincelles

Que ses yeux sans pitié me firent concevoir.
Dieu nous vend chèrement les choses qui sont belles,
Puisqu'il
Faut tant de fois mourir pour les avoir.



Amour, tu es trop fort, trop faible est ma raison
Pour soutenir le camp d'un si rude adversaire.
Trop tôt, sotte
Raison, tu te laisses défaire :
Dès le premier assaut on te mène en prison.

Je veux, pour secourir mon chef demi-grison,
Non la
Philosophie ou les
Lois : au contraire
Je veux ce deux fois né, ce
Thébain *, ce bon
Père,
Lequel me servira d'une contrepoison.

ne faut qu'un mortel un immortel assaille.
Mais si je prends un jour cet
Indien pour moi,
Amour, tant sois-tu fort, tu perdras la bataille,

Ayant ensemble un homme et un
Dieu contre toi.
La
Raison contre
Amour ne peut chose qui vaille : faut contre un grand
Prince opposer un grand
Roi.



Cusin *, monstre à double aile, au mufle éléphantin,
Canal à tirer sang, qui voletant en presse
Siffles d'un son aigu, ne pique ma
Maîtresse,
Et la laisse dormir du soir jusqu'au matin.

Si ton corps d'un atome, et ton nez de mâtin
Cherche tant à piquer la peau d'une
Déesse,
En lieu d'elle,
Cusin, la mienne je te laisse :
Que mon sang et ma peau te soient comme un butin.

Cusin, je m'en dédis : hume-moi de la belle
Le sang, et m'en apporte une goutte nouvelle
Pour goûter quel il est.
Hàl que le sort fatal

Ne permet à mon corps de prendre ton essence
I
Repiquant ses beaux yeux, elle aurait connaissance
Qu'amour qu'on ne voit point, fait souvent un grand mal.



Aller en marchandise aux
Indes précieuses,
Sans acheter ni or ni parfum ni joyaux,
Hanter sans avoir soif les sources et les eaux,
Fréquenter sans bouquets les fleurs délicieuses,

Courtiser et chercher les
Dames amoureuses,
Etre toujours assise au milieu des plus beaux,
Et ne sentir d'Amour ni flèches ni flambeaux,
Ma
Dame, croyez-moi, sont choses monstrueuses.

C'est se tromper soi-même; aussi toujours j'ai cru
Qu'on pouvait s'échauffer en s'approchant du feu,
Et qu'en prenant la glace et la neige on se gèle.
Puis il est impossible, étant si jeune et belle,
Que votre cœur gentil d'Amour ne soit ému,
Sinon d'un grand brasier, au moins d'une étincelle.



Amour, je prends congé de ta menteuse école.
Où j'ai perdu l'esprit, la raison et le sens,
Où je me suis trompé, où j'ai gâté mes ans,
Où j'ai mal employé ma jeunesse trop folle.

Malheureux qui se fie en un enfant qui vole,
Qui a l'esprit soudain, les effets inconstants,
Qui moissonne nos fleurs avant notre printemps,
Qui nous paît de créance et d'un songe frivole.

Jeunesse l'allaita, le sang chaud le nourrit,
Cuider * l'ensorcela,
Paresse le pourrit
Entre les voluptés vaines comme fumées.

Cassandre me ravit,
Marie me tint pris,
Jà grisoa à la
Cour d'une autre je m'épris.
L'ardeur d'amour ressemble aux pailles allumées.



Le mois d'août bouillonnait d'une chaleur éprise,
Quand j'allai voir ma
Dame assise auprès du feu;
Son habit était gris, duquel je me despieu,
La voyant toute pâle en une robe grise.

Que plaignez-vous, disais-je, en une chaire * assise?


Je tremble et la chaleur réchauffer ne m'a peu;
Tout le corps me fait mal, et vivre je n'ai peu
Saine depuis six ans, tant l'ennui me tient prise.


Si l'Été, la jeunesse, et le chaud n'ont pouvoir
D'échauffer votre sang, comment pourrai-je voir
Sortir un feu d'une âme en glace convertie?

Mais,
Corps, ayant souci de me voir en émoi,
Serais-tu point malade en langueur comme moi.
Tirant à toi mon mal par une sympathie?



Le juge m'a trompé : ma
Maîtresse m'enserre
Si fort en sa prison, que j'en suis tout transi;
La guerre est à mon huis.
Pour charmer mon souci,
Page, verse à longs traits du vin dedans mon verre.

Au vent aille l'amour, le procès et la guerre,
Et la mélancolie au sang froid et noirci !
Adieu rides, adieu, je ne vis plus ainsi :
Vivre sans volupté, c'est vivre sous la terre.

La
Naturè~nous donne assez d'autres malheurs
Sans nous en acquérir.
Nu jevins en ce monde,
Et nu je .m'en irai.
Que më~sërvent les pleurs,

Sinon de m'attrïster d'une angoisse profonde?
Chassons avec le vin le soin et les malheurs :
Je combats les soucis, quand le vin me seconde.



Ma peine me contente, et prends en patience
La douleur que je sens, puisqu'il vous plaît ainsi.
Et que daignez avoir souci de mon souci,
Et prendre par mon mal du vôtre expérience.

Je nourrirai mon feu d'une douce espérance,
Puisque votre dédain vers moi s'est adouci.
Pour résister au mal mon cœur s'est endurci,
Tant la force d'Amour me donne d'assurance.

Aussi quand je voudrais, je ne pourrais celer
Le feu dont vos beaux yeux me forcent de brûler.
Je suis soufre et salpêtrel, et vous n'êtes que glace.

De parole et d'écrit je montre ma langueur.
La passion du cœur m'apparaît sur la face.
La face ne ment point : c'est le miroir du cœur.



Vous triomphez de moi, et pource je vous donne
Ce lierre qui coule et se glisse à
Pentour
Des arbres et des murs, lesquels tour dessus tour,
Plis dessus plis il serre, embrasse et environne.

A vous de ce lierre appartient la
Couronne.
Je voudrais, comme il fait, et de nuit et de jour,
Me plier contre vous, et, languissant d'amour,
D'un nœud ferme enlacer votre belle colonne.

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux,
Au matin où l'Aurore éveille toutes choses,
En un
Ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,

Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes,
Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux
Embrasser à souhait votre ivoire et vos roses?



Voyez comme tout change (hé, qui l'eût espéré?) :
Vous me soûliez donner, maintenant je vous donne
Des bouquets et des fleurs;
Amour vous abandonne,
Qui seul dedans mon cœur est ferme demeuré.

Des
Dames le vouloir n'est jamais mesuré,
Qui d'une extrême ardeur tantôt se passionne,
Tantôt une froideur extrême l'environne,
Sans avoir un milieu longuement assuré.

Voilà comme
Fortune en se jouant m'abaisse :
Votre plus grande gloire un temps fut de m'aimer,
Maintenant je vous aime, et votre amour me laisse;

Ainsi que je vous vis je me vois consumer.
Dieu pour punir l'orgueil commet une
Déesse :
Elle vous appartient, je n'ose la nommer.



Ma
Dame but à moi, puis me baillant sa tasse : «
Buvez, dit-ell', ce reste où mon cœur j'ai versé »,
Et alors le vaisseau * des lèvres je pressai,
Qui comme un batelier son cœur dans le mien passe.

Mon sang renouvelé tant de forces amasse
Par la vertu du vin qu'elle m'avait laissé.
Que trop chargé d'esprits et de cœurs je pensai
Mourir dessous le faix, tant mon âme était lasse.

Ah!
DieuxI qui pourrait vivre avec telle beauté
Qui tient toujours
Amour en son vase arrêté?
Je ne devais en boire, et m'en donne le blâme.

Ce vase me lia sous les
Sens dès le jour
Que je bus de son vin, mais plutôt une flamme,
Mais plutôt un venin qui m'enivra d'amour.



J'avais été saigné, ma
Dame me vint voir
Lorsque je languissais d'une humeur froide et lente.
Se tournant vers mon sang, comme toute riante,
Me dit en se jouant : «
Que votre sang est noirl

Le trop penser en vous a pu si bien mouvoir
L'imagination, que l'âme obéissante
A laissé la chaleur naturelle impuissante
De cuire, de nourrir, de faire son devoir. »

Ne soyez plus si belle, et devenez
Médée :
Colorez d'un beau sang ma face jà ridée,
Et d'un nouveau printemps faites-moi ranimer.

iEsonl vit rajeunir son écorce ancienne.
Nul charme ne saurait renouveler la mienne :
Si je veux rajeunir, il ne faut plus aimer.



Si la beauté se perd, fais-en part de bonne heure,
Tandis qu'en son printemps tu la vois fleuronner.
Si elle ne se perd, ne crains point de donner
A tes amis le bien qui toujours te demeure.

Vénus, tu devrais être en mon endroit meilleure,
Et non dedans ton camp ainsi m'abandonner.
Tu me laisses toi-même esclave emprisonner
Es * mains d'une cruelle où il faut que je meure.

Tu as changé mon aise et mon doux en amer.
Que devais-je espérer de toi, germe de mer,
Sinon toute tempête? et de toi qui es femme

De
Vulcan, que du feu ? de toi, garce * de
Mars »,
Que couteaux qui sans cesse environnent mon âme,
D'orages amoureux, de flammes et de dards ?



Amour, seul artisan de mes propres malheurs.
Contre qui sans repos au combat je m'essaie,
M'a fait dedans le cœur une mauvaise plaie,
Laquelle en lieu de sang ne verse que des pleurs.

Le méchant m'a fait pis : choisissant les meilleurs
De ses traits jà trempés aux veines de mon faye,
La langue m'a navrée afin que je bégaie,
En lieu de raconter à chacun mes douleurs.

Phébus, qui sur
Parnasse aux
Muses sers de guide,
Prends l'arc, revenge-moi contre mon homicide
J'ai la langue et le cœur percés, t'ayant suivi.

Vois comme l'un et l'autre en bégayant me saigne.
Phébus, dès le berceau j'ai suivi ton enseigne :
Conserve les outils qui t'ont si bien servi.



Cythère entrait au bain, et te voyant près d'elle
Son ceste x elle te baille afin de le garder.
Ceinte de tant d'amours, tu me vins regarder,
Me tirant de tes yeux une flèche cruelle.

Muses, je suis navré : ou ma plaie mortelle
Guérissez, ou cessez de plus me commander.
Je ne suis votre école, afin de demander
Qui fait la
Lune vieille, ou qui la fait nouvelle.

Je ne vous fais la cour, comme un homme ocieux *,
Pour apprendre de vous le mouvement des deux,
Que peut la grande
Edipse, ou que peut la petite,

Ou si
Fortune ou
Dieu ont fait cet
Univers :
Si je ne puis fléchir
Hélène par mes vers,
Cherchez autre écolier,
Déesses, je vous quitte.



Maintenant que l'Hiver de vagues ampoulées
Orgueillit les torrents, et que le vent qui fuit
Fait ores * éclater les rives d'un grand bruit,
Et ores des forêts les têtes éveillées,

Je voudrais voir d'Amour les deux ailes gdées,
Voir ses traits tous gelés, desquels il me poursuit,
Et son brandon * gelé dont la chaleur me cuit
Les veines que sa flamme a tant de fois brûlées.

L'Hiver est toujours fait d'un gros air épaissi.
Pour le
Soleil absent ni chaud ni édaird,
Et mon ardeur se fait des rayons d'une face,

Laquelle me nourrit d'imagination.
Toujours dedans le sang j'en ai l'impression,
Qui force de l'Hiver les ndges et la glace.



Une seule vertu, tant soit parfaite et belle,
Ne pourrait jamais rendre un homme vertueux.
Il faut le nombre entier, en rien défectueux;
Le
Printemps ne se fait d'une seule arondctle.

Toute vertu divine acquise et naturelle
Se loge en ton esprit.
La
Nature et les
Cieux
Ont versé dessus toi leurs dons plus précieux,
Puis pour n'en faire plus ont rompu la modelle.

Ici à ta beauté se joint la
Chasteté,
Ici l'honneur de
Dieu, ici la
Piété,
La crainte de mal faire, et la peur d'infamie;

Ici un cœur constant, qu'on ne peut ébranler.
Pource, en lieu de mon cœur, d'Hélène et de ma vie,
Je te devrais plutôt mon destin appeler.



Yeux, qui versez en l'âme, ainsi que deux planètes,
Un esprit qui pourrait ressusciter les morts,
Je sais de quoi sont faits tous les membres du corps,
Mais je ne puis savoir quelle chose vous êtes.

Vous n'êtes sang ni chair, et toutefois vous faites
Des miracles en moi, tant vos regards sont forts,
Si bien qu'en foudroyant les miens par le dehors,
Dedans vous me tuez de cent mille sagettes.

Yeux, la forge d'Amour,
Amour n'a point de traits
Que les poignants éclairs qui sortent de vos rais,
Dont le moindre à l'instant toute l'âme me sonde.

Je suis, quand je les sens, de merveille ravi.
Quand je ne les sens plus, à l'heure je ne vi,
Ayant en moi l'effet qu'a le
Soleil au monde.



Comme un vieil combattant, qui ne veut plus s'armer,
Ayant le corps chargé de coups et de vieillesse.
Regarde en s'ébattant l'Olympique jeunesse,
Pleine d'un sang bouillant aux joutes escrimer,

Ainsi je regardais du jeune
Dieu d'aimer,
Dieu qui combat toujours par ruse et par finesse,
Les gaillards champions, qui d'une chaude presse
Se veulent dans le camp amoureux enfermer.

Quand tu as reverdi mon écorce ridée
De ta jeune vertu, ainsi que fit
Médée
Par herbes et par jus le père de
Jason *,

Je n'ai contre ton charme opposé ma défense.
Toutefois je me deuls * de rentrer en enfance,
Pour perdre tant de fois l'esprit et la raison.



Laisse de
Pharaon la terre Égyptienne,
Terre de servitude, et viens sur le
Jourdain; ..aisse-moi cette
Cour et tout ce fard mondain, fa
Circe , ta
Sirène, et ta magicienne.

Demeure en ta maison pour vivre toute tienne,
Contente-toi de peu : l'âge s'enfuit soudain.
Pour trouver ton repos, n'attends point à demain,
N'attends point que l'hiver sur les cheveux te vienne.

Tu ne vois à ta
Cour que feintes et soupçons,
Tu vois tourner une heure en cent mille façons.
Tu vois la vertu fausse, et vraie la malice.

Laisse ces honneurs pleins d'un soin ambitieux :
Tu ne verras aux champs que
Nymphes et que
Dieux,
Je serai ton
Orphée, et toi mon
Eurydice.



Ces longues nuits d'hiver, où la
Lune ocieuse *
Tourne si lentement son char tout à
Pentour,
Où le coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuit semble un an à l'âme soucieuse,

Je fusse mort d'ennui sans ta forme douteuse,
Qui vient par une feinte alléger mon amour,
Et faisant toute nue entre mes bras séjour,
Me pipe doucement d'une joie menteuse.

Vraie tu es farouche, et fière * en cruauté.
De toi fausse on jouit en toute privauté.
Près ton mort je m'endors, près de lui je repose :

Rien ne m'est refusé.
Le bon sommeil ainsi
Abuse par le faux mon amoureux souci.
S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.



Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle.
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant : «
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. »

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.



Genèvres * hérissés, et vous, houx épineux
L'un hôte des déserts, et l'autre d'un bocage,
Lierre, le tapis d'un bel antre sauvage,
Sources qui bouillonnez d'un surgeon * sablonneux;

Pigeons, qui vous baisez d'un baiser savoureux,
Tourtres * qui lamentez d'un éternel veuvage,
Rossignols ramagers, qui d'un plaisant langage
Nuit et jour rechantez vos versets amoureux;

Vous à la gorge rouge, étrangère
Arondelle,
Si vous voyez aller ma
Nymphe en ce
Printemps
Pour cueillir des bouquets par cette herbe nouvelle,

Dites-lui pour néant que sa grâce j'attends,
Et que pour ne souffrir le mal que j'ai pour elle,
J'ai mieux aimé mourir que languir si longtemps.



Celle, de qui l'amour vainquit la fantasie,
Que
Jupiter conçut sous un
Cygne emprunté,
Cette sœur des
Jumeaux, qui fit par sa beauté
Opposer toute
Europe aux forces de l'Asie,

Disait à son miroir, quand elle vit saisie
Sa face de vieillesse et de hideuseté : «
Que mes premiers maris insensés ont été
De s'armer pour jouir d'une chair si moisiel

Dieux, vous êtes cruels, jaloux de notre temps!
Des
Dames sans retour s'envole le printemps :
Aux serpents tous les ans vous ôtez la vieillesse. »

Ainsi disait
Hélène en remirant son teint.
Cet exemple est pour vous : cueillez votre jeunesse.
Quand on perd son avril, en octobre on s'en plaint.



Heureux le
Chevalier *, que la
Mort nous dérobe,
Qui premier me fit voir de ta
Grâce l'attrait
Je la vis de si loin, que la pointe du trait
Sans force demeura dans les plis de ma robe.
Mais ayant de plus près entendu ta parole,
Et vu ton œil ardent, qui de moi m'a distrait,
Au cœur entra la flèche avecque ton portrait,
Mais plutôt le portrait de ce
Dieu qui m'affole.

Ébloui de ta vue, où l'Amour fait son nid,
Claire comme un
Soleil en flammes infini,
Je n'osais t'aborder, craignant de plus ne vivre.

Je fus trois mois rétif; mais l'Archer qui me vit,
Si bien à coups de traits ma crainte poursuivit,
Que battu de son arc m'a forcé de te suivre.



Lettre, je te reçois, que ma
Déesse en terre
M'envoie pour me faire ou joyeux, ou transi,
Ou tous les deux ensemble.
O
Lettre, tout ainsi
Que tu m'apportes seule ou la paix, ou la guerre,

Amour en te lisant de mille traits m'enferre,
Touche mon sein, afin qu'en retournant d'ici
Tu contes à ma
Dame en quel piteux souci
Je vis pour sa beauté, tant j'ai le cœur en serre!

Touche mon estomac pour sentir mes chaleurs,-Approche de mes yeux pour recevoir mes pleurs,
Que larme dessus larme
Amour toujours m'assemble.

Puis voyant les effets d'un si contraire émoi,
Dis que
Deucalion et
Phaéton chez moi,
L'un au cœur, l'autre aux yeux, se sont logés ensemble.



Lettre, de mon ardeur véritable interprète,
Qui parles sans parler les passions du cœur,
Poste * des amoureux, va conter ma langueur
A ma
Dame, et comment sa cruauté me traite.

Comme une messagère et accorte * et secrète
Contemple en la voyant sa face et sa couleur,
Si elle devient gaie, ou pâle de douleur,
Ou d'un petit soupir si elle me regrette.

Fais office de langue : aussi bien je ne puis
Devant elle parler, tant vergogneux je suis,
Tant je crains l'offenser, et faut que le visage

Tout seul de ma douleur lui rende témoignage.
Tu pourras en trois mots lui dire mes ennuis :
Le silence parlant vaut un mauvais langage.



Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre
Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour,
Vos yeux, bien qu'il fût nuit, ramenèrent le jour,
Tant ils surent d'éclairs par la place répandre.

Le ballet fut divin, qui se soûlait * reprendre,
Se rompre, se refaire, et tour dessus retour
Se mêler, s'écarter, se tourner à
Tentour,
Contre-imitant le cours du fleuve de
Méandre.

Ores * il était rond, ores long, or' étroit,
Or' en pointe, en triangle en la façon qu'on voit
L'escadron de la
Grue évitant la froidure.

Je faux *, tu ne dansais, mais ton pied voletait
Sur le haut de la terre; aussi ton corps s'était
Transformé pour ce soir en divine nature.



Je vois mille beautés, et si * n'en vois pas une
Qui contente mes yeux : seule vous me plaisez,
Seule, quand je vous vois, mes
Sens vous apaisez;
Vous êtes mon
Destin, mon
Ciel, et ma
Fortune,

Ma
Vénus, mon
Amour, ma
Charité, ma brune,
Qui tous bas pensements de l'esprit me rasez.
Et de belles vertus l'estomac m'embrasez,
Me soulevant de terre au cercle de la
Lune.

Mon œil de vos regards goulûment se repaît.
Tout ce qui n'est pas vous lui fâche et lui déplaît,
Tant il a par usance * accoutumé de vivre

De votre unique, douce, agréable beauté.
S'il pèche contre vous, affamé de vous suivre,
Ce n'est de son bon gré, c'est par nécessité.



Ces cheveux, ces liens dont mon cœur tu enlaces,
Menus, primes *, subtils, qui coulent aux talons,
Entre noirs et châtains, bruns, déliés et longs,
Tels que
Vénus les porte et ses trois belles
Grâces,

Me tiennent si étreint,
Amour, que tu me passes
Au cœur en les voyant cent pointes d'aiguillons.
Dont le moindre des nœuds pourrait des plus félons
En leur plus grand courroux arrêter les menaces.

Cheveux non achetés, empruntés ni fardés,
Qui votre naturel sans feintise gardez,
Que vous me semblez beaux!
Permettez que j'en porte

Un lien à mon col, afin que sa beauté
Me voyant prisonnier lié de telle sorte,
Se puisse témoigner quelle est sa cruauté.



Je suis émerveillé que mes pensers ne sont
Las de penser en vous, y pensant à toute heure.
Me souvenant de vous, or' * je chante, or' je pleure,
Et d'un penser passé cent nouveaux se refont.

Puis légers comme oiseaux ils volent et s'en vont,
M'abandonnant tout seul, devers votre demeure,
Et s'ils savaient parler, souvent vous seriez seure
Du mal que mon cœur cache, et qu'on lit sur mon front.

Or sus, venez
Pensers, pensons encore en elle;
De tant y repenser, je ne me puis lasser;
Pensons en ses beaux yeux et combien elle est belle.

Elle pourra vers nous les siens faire passer.
Vénus non seulement nourrit de sa mamelle
Amour son fils aîné, mais aussi le
Penser.



Belle gorge d'albâtre, et vous chaste poitrine,
Qui les
Muses cachez en un rond verdelet;
Tertres d'Agate blanc, petits gazons de lait,
Des
Grâces le- séjour, d'Amour et de
Cyprine;

Sein de couleur de lis et de couleur rosine,
De veines marqueté, je vous vis par souhait
Lever l'autre matin, comme l'Aurore fait
Quand vermeille elle sort de sa chambre marine.

Je vis de tous côtés le
Plaisir et le
Jeu,
Vénus,
Amour, la
Grâce, armés d'un petit feu,
Voler ainsi qu'enfants, par vos coteaux d'ivoire,

M'éblouir, m'assaillir et surprendre mon fort :
Je vis tant de beautés que je ne les veux croire.
Un homme ne doit croire aux témoins de sa mort.



Lorsque le
Ciel te fit, il rompit la modèle
Des
Vertus, comme un peintre efface son tableau.
Et quand il veut refaire une image du
Beau,
II te va retracer pour en faire une telle.

Tu apportas d'en haut la forme la plus belle,
Pour paraître en ce monde un miracle nouveau.
Que couleur, ni outil, ni plume, ni cerveau
Ne sauraient égaler, tant tu es immortelle.

Un bonheur te défaut * : c'est qu'en venant çà-bas
Couverte de ton voile ombragé du trépas,
Ton excellence fut à ce monde inconnue,

Qui n'osa regarder les rayons de tes yeux.
Seul je les adorai comme un trésor des cieux.
Te voyant en essence, et les autres en nue.



Je te voulais nommer, pour
Hélène,
Ortygiel,
Renouvelant en toi d'Ortyge le renom.
Le tien est plus fatal :
Hélène est un beau nom,
Hélène, honneur des
Grecs, la terreur de
Phrygie.

Si pouf sujet fertile
Homère t'a choisie,
Je puis, suivant son train qui va sans compagnon,
Te chantant m'honorer, et non pas toi, sinon
Qu'il te plaise estimer ma rude
Poésie.

Tu passes en vertus les
Dames de ce temps
Aussi loin que l'Hiver est passé du
Printemps,
Digne d'avoir autels, digne d'avoir
Empire.

Laure ne te vaincrait de renom ni d'honneur
Sans le
Ciel qui lui donne un plus digne sonneur *,
Et le mauvais destin te fait présent du pire.



J'errais en mon jardin, quand au bout d'une allée
Je vis contre l'Hiver boutonner un
Souci.
Cette herbe et mon amour fleurissent tout ainsi :
La neige est sur ma tête, et la sienne est gelée.

O bienheureuse amour en mon âme écoulée
Par celle qui n'a point de parangon * ici,
Qui m'a de ses rayons tout l'esprit éclairci.
Qui devrait des
Français
Minerve être appelée,

En prudence
Minerve, une
Grâce en beauté,
Junon en gravité,
Diane en chasteté,
Qui sert aux mêmes
Dieux, comme aux hommes

[d'exemplej

Si tu fusses venue au temps que la
Vertu
S'honorait des humains, tes vertus eussent eu
Vœux, encens et autels, sacrifices et temple.



De
Myrte et de
Laurier feuille à feuille enserrés
Hélène entrelaçant une belle
Couronne,
M'appela par mon nom : «
Voilà que je vous donne :
De moi seule,
Ronsard, l'écrivain vous serez. »

Amour qui l'écoutait, de ses traits acérés
Me pousse
Hélène au cœur, et son chantre m'ordonne : «
Qu'un sujet si fertil votre plume n'étonne :
Plus l'argument est grand, plus
Cygne vous mourrez, s

Ainsi me dit
Amour, me frappant de ses ailes;
Son arc fit un grand bruit, les feuilles éternelles
Du
Myrte je sentis sur mon chef tressaillir.

Adieu
Muses, adieu, votre faveur me laisse)
Hélène est mon
Parnasse : ayant telle
Maîtresse,
Le
Laurier est à moi, je ne saurais faillir.



Seule sans compagnie en une grande salle
Tu logeais l'autre jour pleine de majesté,
Cœur vraiment généreux, dont la brave * beauté
Sans pareille ne trouve une autre qui l'égale.

Ainsi seul en son ciel le
Soleil se dévale,
Sans autre compagnon en son char emporté;
Ainsi loin de ses
Dieux en son
Palais voûté
Jupiter a choisi sa demeure royale.

Une âme vertueuse a toujours un bon cœur;
Le lièvre fuit toujours, la biche a toujours peur,
Le lion de soi-même assuré se hasarde.

La peur qui sert au peuple et de frein et dejLoi,
Ne saurait étonner ni ta vertu ni toi : .La
Loi ne sert de rien, quand la
Vertu nous garde.



Qu'il me soit arraché des tétins de sa mère,
Ce jeune enfant
Amour, et qu'il me soit vendu
Il ne fait que de naître, et m'a déjà perdu.
Vienne quelque marchand, je le mets à l'enchère.

D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère.
J'en ferai bon marché.
Ah! j'ai trop attendu.
Mais voyez comme il pleure, il m'a bien entendu.
Apaise-toi, mignon, j'ai passé ma colère,

Je ne te vendrai point : au contraire je veux ,
Pour
Page t'envoyer à ma maîtresse
Hélène,
Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux,

Aussi fine que toi, de malice aussi pleine.
Comme enfants vous croîtrez, et vous jouerez tous deux.
Quand tu seras plus grand, tu me paieras ma peine.



Passant dessus la tombe où
Lucrèce * repose,
Tu versas dessus elle une moisson de fleurs;
L'échauffant de soupirs, et l'arrosant de pleurs.
Tu montras qu'une mort tenait ta vie enclose.

Si tu aimes le corps dont la terre dispose.
Imagine ta force et conçois tes rigueurs :
Tu me verras, cruelle, entre mille langueurs
Mourir, puisque la mort te plaît sur toute chose.

C'est acte de pitié d'honorer un cercueil,
Mépriser les vivants est un signe d'orgueil.
Puisque ton naturel les fantômes embrasse,

Et que rien n'est de toi, s'il n'est mort, estimé.
Sans languir tant de fois, éconduit de ta grâce.
Je veux du tout mourir pour être mieux aimé.



Je suis pour votre amour diversement malade,
Maintenant plein de froid, maintenant de chaleur;
Dedans le cœur pour vous autant j'ai de douleur,
Comme il y a de grains dedans votre
Grenade.

Yeux qui fîtes sur moi la première embuscade,
Désattisez ma flamme, et desséchez mes pleurs,
Je faux *, vous ne pourriez : car le mal dont je meurs
Est si grand qu'il ne peut se guérir d'une œillade.

Ma
Dame, croyez-moi, je trépasse pour vous;
Je n'ai artère, nerf, tendon, veine ni pouls,
Qui ne sente d'Amour la fièvre continue.

La grenade est d'Amour le symbole parfait •
Ses grains en ont encor la force retenue,
Que vous ne connaissez de signe ni d'effet.











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Pierre de Ronsard
(? - 1585)
 
  Pierre de Ronsard - Portrait  
 
Portrait de Pierre de Ronsard


Biographie

1524
- (10 ou 11 septembre) : naissance au château de la Posson-nière (Couture, Loir-et-Cher).

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