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Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet - analyse


Poésie / Poémes d'Philippe Jaccottet





«L'air aspire et appelle : loin d'imposer la prosternation résignée, il paraît tirer vers le rire, l'ardeur, l'essor, il nous change en oiseaux légers» (P. 60'). Tel est ici le premier élan de l'existence. Pour la conscience poétique, il s'agit d'abord de s'élever, d'accéder, par-delà un univers d'objets lourds et opaques, à une vérité évaporée de l'être. Cet envol devra s'opérer sans déchirures : Philippe Jaccottet n'est pas le poète des arrachements dramatiques, des mutations ni des hiatus, des dualismes sans issue. Son don, c'est de surprendre au niveau le plus humble, le plus familièrement offert de l'expérience, les manifestations de l'instinct qui permet aux choses de se laisser doucement glisser dans l'air, vers la hauteur. Un rire ainsi s'égrène dans i'espace : des abeilles bourdonnent : «déracinées comme des graines» (£. 32). des voix montent au-dessus de nous ; des regards brillent et se perdent ; sur l'herbe une rosée s'exhale : ou bien un arbre s'effrange, une chevelure se déploie, comme pour mieux se diluer en atmosphère : une colline s'élève vers sa cime, mais semble aussi, de toute l'harmonie convergente de ses lignes, se prolonger, s'ouvrir au-delà de celle-ci dans le tremblement incertain d'une aube ou d'un soir. «Pareilles à des fumées», les montagnes possèdent à Grignan une «légèreté de buée» (P, 64), et celui qui les contemple surprend chaque jour en elles le miracle, délicieusement progressif, d' « une pesanteur changée en souffle» (P, 66). «Ne rien rompre», mais «changer imperceptiblement pour finalement se confondre avec l'air» (P. 119) : ce vœu essentiel entraîne ici un double mouvement ; il réclame à la fois notre envol au-dessus du monde et l'insensible volatilisation de celui-ci. La matière s'élève donc, s'aérise avec nous, devient nuage; l'épaisseur se mue en une sorte de poudre éparse et suspendue. La traverser, dit merveilleusement Jaccottet, «c'est fêter de la poussière allumée» (CS).





Au bout de sa métamorphose, le grain de poussière s'efface donc en un point de clarté. Pleinement aéré, l'objet devient lumière. Mais attention : cette lumière qu'invoquent et célèbrent tant de textes de Jaccottet. ne peut, ne doit même pas être absorbée par la conscience qui vise à la saisir. Insaisissable, elle l'est d'abord de par sa diffusion : point de soleils dans ces paysages du Midi : point non plus, comme chez d'autres amoureux de la lumière. Baudelaire par exemple, ou Mallarmé, de ces pierres précieuses qui ne concentreraient en elles la limpidité qu'au prix de son durcissement et de sa clôture. L'éclat transparent demeure ici étale, homogène : ni foyers ni limites n'en viennent brutaliser la fluidité. Mais cet étalement ne recouvre pas non plus qu'une paralysie : l'air palpite au contraire, il bouge, et c'est sans doute son frémissement qui l'amène à s'illuminer. Les cicux les plus brillants sont en effet pour Jaccottet ceux qu'agite, que brasse, que mélange sans cesse à eux-mêmes cette vitalité particulière à l'espace, «cette_ animation et cette vigueur de l'air» (O. 136) : le vent. Éventée, parcourue par exemple par la sèche violence du mistral, la transparence devient vivante, scintillante. Entendons sans doute que les divers atomes d'air, ces morceaux de « poussière allumée» dont Jaccottet nous parlait tout à l'heure, y entament sous sa poussée une sorte de danse qui les oblige à se heurter, à s'épouser et à se renvoyer, bref, à s'activer mutuellement, la lumière n'étant rien d'autre peut-être que la somme exaltée de leurs rapports. L'effervescence interne de l'espace, l'émotion, toute relationnelle, de ces minuscules et infiniment nombreux grains d'étendue provoquent alors comme une illumination de l'altitude. La lumière n'est ainsi sans doute que «le mouvement de la lumière au sein de la lumière » (O. 141) : à la fois source et but, commencement et terme, ardeur pleinement immanente à elle-même et force qui nous entraîne sans répit à son propre dépassement, elle veut nous pousser, ou peut-être nous aspirer quasi physiquement dans le vertige de son horizon sans horizon, vers une ouverture infinie de l'être. Livrés à «l'air plus léger que l'air» (J, 65), nous passerons ainsi «à travers toutes, ces portes que le vent, la lumière nous ouvrent» (£, 35), «à travers des cloisons à mesure emportées vers un but plus limpide à mesure et plus haut» (/, 78) : «enfilades de portes invisibles», «spirales de transparences» (P, 60), dont l'irrésistible glissement semble vouloir nous transporter au cœur de la lumière, et peut-être même au-delà de ce cœur, en une région où il n'y aurait plus ni ombre ni lumière, dans ce là-bas absolu auquel n'ont jamais cessé de rêver mystiques et poètes.



Ce mouvement n'est point cependant dénué de risques : Philippe Jaccottet s'en aperçoit bien vite, comme s'en étaient avant lui aperçus tant d'autres rêveurs de l'invisible. Rilke par exemple, auquel il nous fait souvent songer. Il y aura d'abord le danger d'une immobilisation, d'une sorte de paralysie de la limpidité, qui provoquera fatalement une extinction de la lumière et un écroulement de la hauteur. Si en effet « le vibrant séjour» s'arrête de vibrer, les morceaux de clarté que seul leur incessant commerce réciproque avait revêtus du don d'irradiation et de suspens redeviendront tout simplement grains de poussière. C'est le cauchemar d'un ciel soudain opacifié et affaissé, la menace d'une lumière qui « s'enténèbre de poussière en peu de jours» (/. 48), d'une étendue qui se voit avec horreur envahie par le « spectre » (/, 79), le «tourbillon» (O. 83) de la poussière. Il nous faut reconnaître en ce tourbillon un mouvement foncièrement maléfique, non plus le départ en spirale de tout à l'heure, ni le subtil lacis relationnel que le vent et les heures tendaient, pour le cloisonner et le vitaliser. au sein de l'invisible, mais une sorte de maelstrôm aérien dont la circularité, toujours davantage affolée et refermée sur elle-même, viserait seulement à nous projeter vers le bas. sur le sol. contre cette épaisseur néfaste que nous avions cru, trop facilement sans doute, pouvoir métamorphoser en transparence.



Mais si Jaccottet redoute, comme les anciens Gaulois, que son ciel ne lui tombe un jour sur la tête, il envisage avec une égale appréhension la perspective inverse, celle d'une étendue infiniment fuyante et que nous ne pourrions plus dès lors peupler d'aucun mouvement humain. Il n'y a pas finalement moins de malaise à se trouver pris dans les spirales ascendantes de l'ouvert que dans les tourbillons descendants de la poussière. Car l'ouverture se mue bien trop facilement en gouffre, et le ciel-abîme a tôt fait alors de nous abandonner derrière lui, sans que nous puissions imputer avec certitude cette fuite à un refus de l'être ou à une carence humaine. Le sûr c'est que, seuls désormais, douloureusement décollés de l'étendue, nous nous retrouvons sur cette terre, au contact du réel le plus hostile, le plus lourdement matériel :



Tout s'éloigne et à quelle distance ou serait-ce moi qui vous quitte sans avoir l'air de faire un pas?

Seuls sont proches les ennemis, toujours plus proches à mesure que les choses perdent leur poids (I. 22).



Voici donc que l'allégement, que l'évidement rêvé des choses comportent comme corollaire mon rejet au niveau le plus suffocant de l'expérience. Conséquence, peut-être, d'un péché d'angélisme. ou d'une tentation d'irréalité : pour avoir refusé la densité, je m'y trouve malgré moi replongé : pour avoir voulu aller trop haut, je suis ramené de force au plus bas.

Que faire alors ? Faudra-t-il délaisser le ciel et la lumière puisque, par définition déjà insaisissables, ils risquent en outre de nous entraîner vers les plus cruels déboires? Mais comment d'autre part renoncer à une quête qui donne de toute évidence à notre vie son prix et son sens ? La solution, suggère Jaccottet, consisterait peut-être à accepter à la fois toutes nos coordonnées spirituelles, même si elles paraissent d'abord se contredire : à assumer en même temps en nous le vœu d'illimité et la nécessité de la limite. Il faudrait pour cela adorer certes la lumière, mais en l'inclinant à nouveau vers la terre, en l'attachant à des objets humains et à des réalités familières, en la posant sur des surfaces, en l'introduisant en des substances, bref, en lui donnant — et cela sans rien perdre de sa qualité instable, volatile — un poids, une saveur. Toute l'entreprise de Jaccottet vise à la réussite d'une telle opération : un peu comme pour André du Bouchet. il s'agira pour lui, à partir de la transcendance d'un là-bas, de retrouver la présence comblante d'un ici, de diviniser en quelque sorte l'immanence. Mais alors que Du Bouchet n'opère ce retour, un retour jamais d'ailleurs définitif, qu'à travers une suite harcelante de négations et de ruptures. Jaccottet. fidèle aux schèmes de continuité qui sont les siens, cherche à apprivoiser l'éclat transcendantal et à l'installer doucement, presque tendrement, au cœur recréé d'une intimité. Au mouvement de l'essor succède ainsi pour lui celui d'une redescente, mais d'une redescente qui voudrait préserver, et même, s'il se peut, prolonger en elle toutes les découvertes de l'envol. Jaccottet s'écarte ainsi de Rilke, chez qui la conversion à l'homme et à la mort laisse subsister, au-dessus du destin terrestre souhaité, l'inaccessible vérité des anges. Ici point d'ange séparé, point de dieu qui vive dans l'écartement : le divin, s'il existe, se laissera surprendre à fleur de sol. et l'herbe sera le tapis choisi de la légende. Faire que la splendeur aérienne revienne en profondeur transfigurer la terre, tout en étant elle-même transformée et comme une deuxième fois illuminée par cette traversée: amener la lumière, volontairement prisonnière des ombres, des obstacles, à découvrir dans la limite la source d'un rayonnement plus vrai: explorer alors le mystère d'une opacité éclairante; interroger le double paradoxe d'une infinité saisissablc et dune familiarité insaisissable, telle sera pour Jaccottet la première tâche de la rêverie. Tâche maintes fois par lui méditée et décrite, mais qu'il nous faut maintenant épouser en son accomplissement vécu, à travers les bonheurs de l'imagination.



Pour me défendre du vertige de l'air, pour l'empêcher de « m'entraîner» en «une absence éblouissante ou embrumée» (E. 137) où je ne pourrais que me dissoudre. il me faudra donc opérer une conversion de l'étendue : la retourner vers son propre dedans, la refermer en quelque façon sur elle-même, et sur moi. C'est le rêve, souvent caressé par Jaccottet, de la maison d'air, espace où je me trouverais à la fois recueilli et suspendu, livré à l'ambiguïté d'une limpidité-paroi. Des toiles — voiles, draps, linges étendus — pourront claquer ainsi autour de moi : tissus dont la légèreté flottante se situera à mi-chemin entre la densité des montagnes (celles-ci deviennent chez

Jaccottet étoffes, avant de se muer en vapeurs ou en buéeS) et l'excessive volatilité de l'air. Mais il existe une cloison d'espace plus transparente encore que la toile, et plus heureuse aussi, parce que plus lumineuse, plus fluide. plus mystérieusement accordée à l'impalpabilité de la hauteur : c'est la pluie, qui nourrit ici une rêverie originale.

Dans la pluie, c'est la lumière même qui de toutes parts me baigne et me protège : mais une lumière qui s'écoule. s'éparpille, une diaphanéité-substance. une ardeur adoucie en tiédeur. En elle je puis caresser la limpidité, comme une soie : en elle je puis surtout me recueillir puisqu'elle étend autour de moi. comme «des roseaux liquides», ses « rideaux de verre », sa « cascade très grise », son « étrange abri de brumes..., d'ombres brillantes» {E, 56). M'y voici replacé dans le bonheur d'un scintillement fondu, d'une liquidité à la fois fragile et régulière, et aussi d'une humilité : car si le voile pluvieux recrée autour de moi un cercle intime — intimité qui reste miraculeusement aussi liberté et ouverture .—. je ne dois pas oublier que la pluie tombe, et qu'elle a pour projet essentiel de ramener au sol. vers notre ici. puis d'enfoncer doucement dans l'épaisseur terrestre, comme un fragment de vérité future, l'incompréhensible éclat de l'au-delà.



Cette lumière que la pluie a penchée vers nos surfaces, l'y voici donc maintenant couchée et rassemblée, devenue eau courante. S'il aime peu les lacs ou les mers — leur liquidité, trop massive, ayant toujours tendance à s'engourdir ou à s'obscurcir —, Jaccottet adore les rivières, et plus encore peut-être les ruisseaux, dont la minceur, la véhémence encore discrète, la tendre volubilité semblent vouloir n'accepter en elles la clarté que pour mieux la faire circuler à ras de terre. Ce qui séduit ici l'imagination, c'est un mariage de la fraîcheur et de la brisure. Dans ces eaux vives, nous voyons la transparence se mêler et se caresser en quelque sorte à elle-même : mais nous aimons aussi qu'elle se casse, se poursuive, se rétablisse à chaque choc, et de la manière la plus imprévue, comme si nous n'en pouvions goûter vraiment la pureté qu'en la découvrant à tout moment perdue et recréée, présente et dispersée, insaisissable. Car «c'est l'eau qui saisit la lumière, la brise, la prodigue dans un rire attirant, comme si nous allions trouver là une demeure pleine d'enfants ou de très jeunes filles» (P. 85) : eau. demeure chaste parce que brisée, et rassemblée autour de nous parce que éclatée, rieuse, infiniment prodigue de nous, et d'elle-même... Sa nature successive la fait participer à la magie de la durée. Elle est. comme le temps, «ce qui nous consume, mais aussi cette fraîcheur exquise qui nous enveloppe, ces ruptures de la lumière, ce ruissellement purifiant» (£. 101). Si bien que l'idéal serait de pouvoir affirmer comme Claudel — et comme Char, bien que chez lui la rêverie des eaux courantes possède une intention quelque peu différente : «J'habite à l'intérieur d'une cascade. »

Plus satisfaisant encore que le monde successif des eaux — pluies, ruisseaux ou cascades — sera l'univers sous-jacent où elles abritent le plus souvent leur aventure : celui du végétal. Tout y appelle en effet au geste de l'enfoncement :



Forêt marine à l'aurore.

Touffue et trempée de vent.

J'entre et je suffoque en toi (I. 25). peut écrire ainsi Jaccottet en un immédiat élan de poésie. Nous voici, après l'écoulement de la rivière, plongés dans la magie d'une substance obtuse, dense, immobile, saturée cependant d'impalpable et de futur : souffles marins, vents, clarté pressentie de l'aube... Les mots eux-mêmes traduisent admirablement ici toute la complexité du vécu végétal : la violence initiale des / (/ouffue. frempée. enrrE) y marquant la force passionnée de la plongée, l'élégiaque tremblement des / (/brét. touffue, su//"oquE). modulé par le v de vent et la plus dure vibration des r (forêt, marine, trempée, aurore, entrE), y mimant une sorte de respiration de l'épaisseur, et celle-ci tantôt s'y creusant vers l'ombre, avec les en ou les ou profonds de touffue, trempée, vent, entre, tantôt s'y ouvrant vers l'étendue et la lumière (mais une lumière et un espace peut-être encore tout intérieurS) avec les voyelles les plus généreusement épanouies : aurore, forêt, toi... Nous pouvons alors accepter, voire reprendre à notre compte l'énigme finale de cette suffocation souhaitée — une suffocation qui s'affirmerait comme notre souffle le plus vrai — et de ce tutoiement, qui est à la fois prière et amitié. La valeur rêveuse de l'arbre tient donc à son dynamisme ambigu. Il est « quelque chose qui se nourrit du sol pour mieux s'élever vers la légèreté des hauteurs en éclairant, en animant ce qui l'entoure» (E. 76). Surgi vers une altitude, et souvent, on l'a vu. effrangé, presque dissous en elle, il s'enracine cependant en une profondeur, reliant donc, par un mouvement léger comme une flamme, le plus épais et le plus volatil, les obligeant à communiquer, peut-être à se nourrir, à s'engendrer l'un l'autre. Mais s'il résout ainsi en lui la contradiction inhérente à tout espace, c'est bien à cause de son humilité, de sa fidélité tenace au plus bas de notre condition : organiquement attaché à notre terre, il réussit, et cela surtout sous sa forme la plus fragilement étalée, la plus herbeuse, à en recueillir en lui les valeurs essentielles. L'herbe, si amicalement célébrée par Jaccottet. sera donc le tissu aéré mais sombre, l'espace de nuit, de caresse et de frémissement en lequel se résumera le plus pur de notre horizontalité. Nous reconnaîtrons en elle comme une perfection de la surface, ou, si l'on veut, de la limite : mais d'une limite entrouverte et intimisée. C'est comme si le plan, las de son univalence. se dépliait vers un dehors, tout en se repliant vers un dedans — et en demeurant plan ; ou comme si l'écorce devenait à la fois mousse et maison. Dans l'herbe résident. et c'est là ce qui fait son prix métaphysique, l'évidence de notre pesanteur et de notre opacité, le signe aussi de notre précarité, l'annonce do'nc de notre mort. A travers cependant ses «bras merveilleux» et ses «ruisselants cheveux» (/. 19), dans son humidité «cachée» et «parfumée» (P. 56), dans la perspective d'un approfondissement tout à la fois spatial et temporel en lequel se dévoilent à nous nos plus «épaisses couches de temps» (O. 154). souvenirs enfantins ou schèmes légendaires, ces révélations n'apparaissent plus amères : nous comprenons qu'elles nous introduisent, et avec quels amoureux ménagements, quelle délicatesse, à une poursuite authentique de l'être et de nous-mêmes. Point de lumière en effet, nous le savons, qui ne doive s'avérer au cœur d'une ombre, d'une mort. Le chemin qui mène à la clarté devra Passer par tous les étouffements de ce néant tendrement humain, notre existence : une existence qui se nomme ici arbre, sous-bois, taillis, prairie.

Forêt ou herbe constitueront donc pour Jaccottet tout à la fois la négation, le champ, le nid de la lumière. Il prendra « le chemin sous les arbres au bout duquel une lampe éclaire» le lieu d'un avènement possible (£, 129) ; il écoutera parler à voix basse le « feu sous les arbres » (/. 40); il tentera de lire le message des «constellations au fond des forêts» (E, 135), regardera passer «une charrette avec des meubles blancs dans le sous-bois des ombres» (E. 50). Mieux encore, il essaiera de surprendre, au plus obscur des feuilles et des tiges, les signes d'une nuit métamorphosée en jour : moment où la lumière «écrit sur l'herbe avec une encre légère» (/, 18), où «déjà, par l'appel le plus faible touchée l'heure d'avant le jour se devine dans l'herbe» (1, 33), où, plus simplement encore. « l'aube est dans l'herbe humide» (E. 50). Cette naissance lui aura d'ailleurs été souvent annoncée par le lent glissement à travers les branchages d'un astre en lequel la lumière n'existerait encore qu'à l'état d'incertain reflet, d'attente, presque d'autonégation : la lune. Transposée en d'autres registres de la sensibilité, la même rêverie y interrogera le mystère des «voix sous les tilleuls» (/, 41) — tilleul, dont l'essence est de s'exhaler, à la fois par son tremblement et par son parfum — ou la magie d'un chant d'oiseau surgi dans le silence, tout proche et cependant insaisissable, intime et infini, ainsi « le cœur du merle» qui «bat dans le lierre sombre» (E. 28).



Un mariage pourtant d'ombre et de lueur sollicite avec prédilection l'imagination de Jaccottet : car il accole l'un à l'autre les deux bonheurs, par nous déjà reconnus, d'une limpidité-substance — les eaux courantes — et d'une opacité aérisée — l'herbe des champs. Nul doute que le -frémissement des froides eaux dans i'herbe» (E. 76). que le «bruit de la rivière qui coule derrière la forêt» (/. 42) ou que la découverte d'une source au cœur de la touffe végétale (« Sous l'herbe ta beauté ruisselant fut ma source / Celle qui dissimule aux regards sa clarté. / Tu as été le lit du plus parfait silence» E, 40) ne représentent ici des impressions-mères, longuement reprises, méditées, par rapport auxquelles vient s'ordonner et prendre sens tout un univers imaginaire. Peu de sensations plus exaltantes que de voir, au printemps.



Les eaux abondantes descendre

Aux degrés d'herbe ou de roche (NRF) ou de surprendre, au cours d'une randonnée en Corrèze, des milliers de « minces veines d'eau étincelante, irrégulière comme les lignes de la main», assurant l'irrigation naturelle d'un paysage de pierre et de châtaigniers (P, 89), Ce ruisseau qui glisse dans «l'humide maison des plantes» (/, 49), ce n'est point par combat, mais au contraire par complicité, tendre et frêle tangence, qu'il y traverse, y dépasse, y assume leur ombre. En elle sa limpidité trace certes une route, dessine la ligne possible d'un passage : mais celui-ci ne s'y insinue que grâce à leur soutien et comme à leur nourriture de nuit. Entre les principes du clair et de l'obscur, du dense et du volatil, du bas et du haut, cette rêverie de l'eau qui coule dans les prés établit ainsi bien mieux qu'une rencontre : un rapport nécessaire, vital, de réciprocité. Ce rapport. Jaccottet l'y fait exister sans crispation : son don du progrès insensible et des transitions heureuses l'amène à ne rêver l'affrontement des mondes ennemis qu'au moment. au niveau où chacun d'eux s'est à demi métamorphosé en l'autre. Car l'herbe est un peu air déjà, et l'eau alourdit en elle la volatilité spatiale. Là où Char, par exemple, cherche à faire jaillir une étincelle de l'exaspération et du choc des antinomiques, ainsi dans le heurt du roc le plus dur et du ciel le plus vide, Jaccottet poursuit sa vérité dans un univers de franges, à travers l'interne contestation des demi-teintes. Mais que la rêverie les y mette en rapport de caressante familiarité, presque d'osmose, n'enlève rien à la rigueur des deux termes qui continuent à s'y contredire. Herbe et ruisseau, lune et feuillage poursuivent bien ici le vrai débat : le dialogue de notre ombre et de notre clarté, l'hypothèse de ce qui sera peut-être, posée à travers la relation rêvée de ce qui est et de ce qui n'est pas.

Qu'être et non-être, vie et mort achèvent maintenant de glisser l'une dans l'autre, tout en préservant encore leur plénitude, que nous les retrouvions tous les deux installés au cœur d'un même objet, d'une même substance, et ce sera la grâce, souvent évoquée par Jaccottet, d'une densité naturellement éclairante, d'une opacité diaphane et comme illuminée de l'intérieur. La lumière ne vient plus se poser alors sur l'épiderme de l'objet, ni même en épouser l'obscur tissu : «Sa source était plus invisible qu'une vraie source sous les arbres, elle semblait émaner du dedans de la terre, du cœur de la roche» (O, 145). Devant certains espaces terreux, l'ocre rugosité par exemple de tel champ méridional, et à certains moments choisis, aube, crépuscule, dont on verra plus loin le prix poétique, Jaccottet a l'impression que la lumière leur est «intérieure, comme à une lampe ou à un feu» (O, 144), que brille devant lui le «dedans des choses», que «le monde rayonne de sa lumière intérieure », qu'il lui apparaît « dans sa gloire » (P, 55), transfiguré au niveau même de la réalité — la matière inerte — qui semblait devoir s'opposer avec le plus de force à toute transfiguration. C'est d'une lumière semblable, ajoute-t-il, que lui semble baigné maint poème de Hôlderlin : lumière d'une transcendance naïvement issue de l'immanent, d'une ombre qui éclairerait, d'une simplicité divine, et comme naturellement signifiante. Heureuse, ou innocente, la poésie parvient à reproduire en elle un tel langage. A la fois légers et denses, j'allais dire denses de légèreté, les Airs de Jaccottet retrouvent quelquefois cette réussite d'un poids évaporé, d'une matérialité irradiante. « Mesure tremblante», clarté qui s'équilibre dans l'obscur, «espèce de suspens vibrant et sourdement sonore» (E, 137), la poésie installe alors jusque dans les mots qui la déroulent l'énigme d'une opacité voluptueusement volatilisée en sens. Ainsi dans ce petit poème, où signifiant et signifié s'éclairent pour nous de la même luminosité, tendre et mortelle :



Dans l'enceinte du bois d'hiver sans entrer tu peux t'emparcr de l'unique lumière due.

Elle n'est pas ardent bûcher ni lampe aux branches suspendues.

Elle est le jour sur l'écorce l'amour qui se dissémine, peut-être la clarté divine à qui la hache donne force (NRF).



Cette «clarté divine», à peine cependant l'avons-nous saisie dans l'arbre qu'elle s'y «dissémine», tout comme l'amour, ou s'y égare, la hache retombée. Le bonheur poétique dure peu. Essentiellement instable, volatil, il nous fait participer de manière à la fois exquise et déchirante à la rapidité d'un temps. Nous voici jetés par lui au contact d'une autre limite, plus angoissante encore que celle que nous imposait l'horizontalité fermée de notre sol. La durée nous contraint plus tragiquement sans doute que l'espace, puisque rien, ni sourire, ni transparence, ni lumière envolée, ne nous permet d'éluder la certitude d'une fin. Obsédante, l'image de la mort, de notre mort lointaine certes, mais aussi de la mort immédiate de chaque instant vécu, de chaque parole prononcée, vient alors frapper d'inanité ou grever de mauvaise foi tout simple essai de réussite humaine. Un profond pessimisme du temps colore ainsi l'œuvre de Jaccottet. Évoqué de manière directe et élégiaque dans les premiers poèmes, il nourrit ensuite mainte figure de cauchemar. C'est par exemple, dans le champ humoral, l'obsession de 'hémorragie, sang qui se perd, qui souille, et dont l'épanchement opaque signifie le progrès d'une sorte de négation affreuse et absolue, non point aveu mais vidange et défection de l'être, expansion vers rien, pour rien, non-sens. Ou bien, dans le registre des formes et des lignes, c'est l'angoisse de la déchirure, le rien de Jaccottet n'étant pas un sommeil confortable, « une douce absence cotonneuse », mais « un rien hérissé, armé, épineux : des lames affilées sur lesquelles on nous jette» (O. 49) et dont l'aigu a tôt fait de mettre en pièces la continuité rêvée de notre vie. Autre figure sensible du néant, toute proche d'ailleurs de l'horreur déjà analysée de la poussière : la multiplicité éclatée des êtres, « cette prolifération de mouvements et de mots», «cette infinité de jours, d'objets, de pierres» où nous pouvons lire comme un « pourrissement du cadavre divin : prolifération, liquéfaction, vermine» (O, 37). Toutes ces images de la mort la font se dresser devant nous comme l'obstacle absolu, la limite véritablement infranchissable.

Pourtant, en un paradoxal et central retournement. Jaccottet décide d'accepter cette limite, et même d'en rechercher l'épreuve. Puisque la mort constitue notre vérité la plus indubitable, c'est par la mort qu'il nous faudra passer si nous voulons trouver, en nous et dans le monde, quelque chose qui dépasse la mort. Renversons donc les termes du problème : ne fuyons pas notre mortalité, mais assumons-la bien au contraire, cultivons-en ardemment les signes, les images, ce sera le meilleur moyen de nous élancer au-delà d'elle. Comme nous nous étions déjà enfermés dans le fini de notre espace pour en découvrir ensuite le rayonnement infini, limitons-nous à notre humble durée, et nous la verrons peut-être s'ouvrir à quelque suggestion d'éternité. De terme tragique qu'elle était, muons notre mort en une source d'énergie, faisons de notre fin l'origine passionnée de tous nos actes. «Nous volions, écrit ainsi le narrateur de l'Obscurité. sans avoir oublié qu'à ce vol il y aurait une fin nécessaire ; mais cette fin... était en même temps le moteur de notre course : renversant presque follement les termes, il [le maître] voyait dans la mort l'élément premier de la vie, dans cette obscurité absolue la flamme, dans cette cible, étrangement, la force même qui tendait l'arc » (O. 147). C'est l'exercice imaginaire d'une telle «folie» qui donne à l'entreprise de Jaccottet son sens, sa saveur toute particulière. Elle consiste à saisir rêveusement l'être dans la pratique de ce qui semblait le nier, et à retourner en une affirmation cette expérience négative. Pivotement ontologique dont toute la pensée de notre temps semble vouloir explorer les conditions, et dont la poésie moderne — songeons à Bonnefoy. à Du Bouchet. à Dupin par exemple — illustre la fécondité. Mais si le choix d'une négation-ferment retrouve chez Jaccottet certaines tendances très vivantes de la spiritualité contemporaine (elle-même héritière en cela de courants mystiques fort ancienS), les chemins auxquels ce parti pris l'entraîne lui restent personnels. Il est le seul par exemple aujourd'hui à pouvoir se chuchoter, en mineur, et avec un exquis feutrage d'expression, cette romance de la nuit traversée :



Entre maintenant dans l'ombre avec l'ombre en main pour lampe

Pour seul laurier à tes tempes

Orne-toi de songe sombre

Prends pour guide le danger pour compagnon l'étranger

Par l'ignorance conduit franchis l'ignorante nuit (CS).



Reste à savoir comment l'ignorant réussira à franchir réellement l'ignorante nuit... Comment son imagination va-t-elle permettre à Philippe Jaccottet de retourner l'obscurité en jour et le désespoir en espérance? Contre le rien, comment lui accordera-t-elle de tenir, sans tricher, son pari ?

Elle pourra s'en prendre tout d'abord à l'une des formes les plus douloureuses de la négativité du temps, celle qui nous signifie notre éloignement. et comme notre exil de l'origine. Chaque jour — et nous songeons ici à Nerval, à Hôlderlin — nous écarte un peu plus de notre intégrité première. La durée, c'est l'espace quotidien en lequel les corps s'usent, les sentiments s'épuisent, les objets se ternissent, duquel les «dieux» semblent peu à peu se retirer. Mais ce retrait, et voici un premier retournement imaginaire, pourquoi ne pas le vivre comme une sorte de contact second ? L'être nous semblera plus proche alors en son lointain et en sa fuite — en son insaisissable — qu'il ne l'eût été en sa contiguïté. Nous utiliserons la fatigue même de l'objet comme un moyen d'en ressaisir et d'en entretenir la flamme : comme chez tant d'autres poètes du lointain. Baudelaire, Nerval, Verlaine, Mallarmé, le fané se chargera de nous mettre en rapport avec l'infinie distance. En un paysage onirique Jaccottet saisira ainsi l'écho « d'une fête ou cérémonie lointaine » : tout un décor d'exténuation sensible, «colorations d'une richesse éteinte, paraissant amassées dans l'épaisseur plutôt qu'étalées en surface», épaisseur d'où la richesse colorante pourra bien évidemment resurgir, « vêtements de paysans usés, drapeaux délavés, bleus de ciel blanchis par la chaleur d'août, rouge des vieux sangs ou de roses fanées», y prépare à l'avènement de quelques éclairs d'être, «éclats d'épée, stridulation de flûte suraiguë, son d'une trompe à travers les brumes», toutes choses qui réveillent en nous, dit Jaccottet, «le pas des dieux» {E. 140). Ce choix du fané n'encourage cependant pas en nous la nostalgie : car, plus encore qu'avec l'être perdu, il nous met en rapport avec la force qui nous en écarte, avec la puissance même qui nous fane, c'est-à-dire avec l'interne vitalité de la durée. Le fané nous conseille ainsi de «nous laisser porter par le temps» (E, 85), et d'en éprouver les atteintes comme des signes, ou des grâces. « La fragilité et l'obscurité, le manque d'appuis, la solitude» (E, 141), «la femme dont la beauté change et se fatigue» (E, 130), «l'irrésistible usure des corps» (£. 134), tout cela nous l'accueillerons désormais sans révolte, avec reconnaissance même : car nous y trouverons, derrière une façade de négativité, les indices d'une vérité très éclairante, celle qui fait de nous des vivants.



Cette vie, nous serons alors tentés de la surprendre au plus près de son énigme, dans l'opération qui, à chaque moment, nous fait et nous défait, nous efface et nous crée de cet effacement lui-même. Nous chercherons dans la vibratilité pure des instants un moyen d'accéder au mystère de l'être. « Un seul baiser, une aile, une plume, un peu de paille», cela nous suffira pour opposer une barrière «à la mer illimitée des plaintes» (E, 95). Dans le bonheur momentané que nous apporteront ces objets ou ces actes, nous saisirons en effet comme une absolue limite temporelle, comme un point ultime du vécu où l'existence s'appréhenderait elle-même, tout à la fois périssable et lumineuse, lumineuse parce que périssable. Le brin de paille brille de tout l'éclat de sa minceur, de sa précarité (c'est comme un brin de paille que l'enfant «tient le temps serré dans sa main», /, 9). Aile ou plume ne nous caressent, ne s'envolent, n'existent en somme qu'en raison même de leur peu de conviction à être. Et le plus fugitif sera le baiser le plus profond. La négativité du temps s'annule donc en quelque sorte à travers ces réalités heureuses, ne laissant subsister derrière elle que quelques attributs bénéfiques : légèreté, volatilité, lui-sance, ténuité.



Il nous faut d'ailleurs noter que Jaccottet n'aime pas à risquer son alchimie de la durée dans des régions ou des substances qui risqueraient d'en bloquer le si souple exercice. Alors que Bonnefoy, par exemple, n'hésite pas à éprouver une dialectique un peu semblable à travers les réalités les plus refusées, les plus durement hostiles, ainsi roc, boue ou sang, Jaccottet se cantonne dans le registre plus protégé du frêle, de l'évasif, du gracile, j'allais presque dire du gracieux. Cette répugnance l'amène à laisser en dehors de son entreprise salvatrice quelques substances décisivement maléfiques et qui resteront jusqu'au bout affectées d'un indice de négativité : le sang justement, ou la poussière. Rien ne les rédimera, et nous demeurerons sans défense, l'histoire contée dans l'Obscurité le montre bien, contre leur contagion et leur horreur. Jaccottet s'avoue donc impuissant devant certaines formes concrètes de la souillure et du mal, celles sans doute qui relèvent de «l'immobile mort» : la mort mobile, dont il poursuit partout l'insaisissable image, le séduit au contraire parce qu'en elle le principe de mouvement semble à la fois poser et annuler la nécessité mortelle. J'ajoute que cette mobilité pourra jouer dans les directions les plus diverses : horizontale, elle deviendra volubilité, délire actif de succession et de métamorphose, ainsi dans l'eau courante (si heureusement mariée, sur ce plan encore, à la fragilité menacée de l'herbE) ; verticale, elle prendra la forme de Pévaporation, ou de l'exhalaison vibrante (ainsi dans l'image, si satisfaisante, de la «tremblante tige de roseau cueillie au bord d'une eau rapide», /, 77). Mais cette instabilité ascendante de l'objet, n'est-ce point à elle justement que Jaccottet confiait déjà son vœu d'envol, de libération aérienne? Ce que nous avons perdu dans le registre du temps, nous l'aurons donc peut-être regagné dans celui de l'espace : le même glissement qui nous mène à la mort pourra nous conduire aussi au ciel, vers la lumière. Passer, n'est-ce point encore dépasser?



Si l'instant peut nous être ainsi, de toutes les façons, lieu de passage, c'est que son essence le voue à l'ouverture. Jaccottet ne le tient pas pour un petit point étanche de durée. Rien en lui non plus d'angulaire, ni même d'éclatant ou de déchirant, et ceci sépare définitivement notre poète d'autres amoureux du présent, mais d'un présent-foudre, comme Saint-John Perse ou René Char. Roseau qui tremble, œil qui luit, voix ou rire égrenés, l'instantané nous arrive ici déjà tout enrobé de transparence, telle une «larme ou une faible flamme dans du verre»; et il se prolonge, en nous quittant, par un précieux halo d'irradiations, «brume une seule seconde sur l'astre des yeux brûlants» (/. 17). Nous comprenons alors que ce moment frangé puisse, mieux que tout autre, se prêter au jeu latéral des associations ou des osmoses. Ses marges lui sont l'espace transitif où rechercher et épouser d'autres instants semblables. Par-delà la ponctualité négative du présent, se reconstruit ainsi une sorte de lié de l'existence : et nous apercevons alors que cette liaison ne s'exerce pas seulement dans l'horizontal d'une continuité temporelle, mais qu'elle joue aussi dans l'espace beaucoup plus complexe où s'établissent relations et significations humaines. Elle nous permet de passer à la fois d'une sensation à celle qui la suit, et d'une conscience solitaire à un autre éclat lointain de conscience. Ainsi se crée, à partir d'une succession et d'un éparpillement d'abord tout négatif de lueurs, de gestes, de paroles vides, un espace vivant d'intersubjectivité. Tel est du moins le vœu que prononce Jaccottet dans l'Ignorant :



Des lumières dans l'air et d'autres dans les glaces, des gens qui passent et d'autres immobiles, toutes ces voix parlant, projetant, trahissant, qui interrogent et qui parfois répondent... Qu'éternellement se croisent ces voix mourantes pour tisser un voile de vie (I, 15).



Un croisement de données absurdes et inertes qui aboutirait à leur «tissage», puis à leur aviveraient réciproque, à leur scintillation : c'est bien là, déjà analysé à propos du passage de la poussière à la lumière, le schème sensible dans lequel Jaccottet enferme sa plus solide espérance de salut. Les très beaux poèmes du Livre des morts vérifient concrètement cet espoir : ils nous montrent comment, au-dessus du vide et du délitement universels, mais à partir d'eux tout aussi bien, peut se tendre un triple réseau d'espace, de temps et de langage qui absout en lui le sentiment, peut-être même la réalité du rien.

Mais comment ce réseau a-t-il commencé à se tisser? La rêverie ne se contente pas d'en appeler ou d'en constater l'heureuse opération, elle veut aussi en suivre la genèse, et tente pour cela de se placer non plus au cœur de l'instant, mais dans ses marges, au plus incertain de cette zone où s'en opèrent véritablement la mutation et le dépassement. Vivre à l'extrême bord de la durée, cela signifiera cultiver le presque, sous son double aspect du bientôt et du ne plus; cela entraînera le goût du retard et des derniers échos, celui inversement des imminences. Feu de bois qui va s'éteindre sous les branches, hiver sur le point de s'ouvrir à la chaleur nouvelle d'un printemps, demi-saisons, minutes qui précèdent l'aube ou prolongent le soir, Jaccottet chérit tout ce qui lui permet de prendre sur le fait l'énigme de la frontière temporelle. Ainsi attaché tantôt aux lisières de l'instant qui finit, tantôt à celles de celui qui commence, il pourra rêver aussi de tenir à la fois ces deux limites, s'établissant alors au-dessus même de l'espace où la durée exerce son pouvoir de renversement et de métamorphose. Car l'insaisissable surgit bien moins «dans un lieu que dans ce qui sépare et relie les lieux, neiges emportées au-dessus des champs dans le gouffre de l'hiver, jardins qui croissent dans la nuit, et feux glacés des eaux, s'enf onçant au printemps dans la terre » (£. 94)... Dans l'état le plus accompli de cette rêverie, le temps semblera s'arrêter un court instant entre deux grains de temps, la lumière hésitera entre deux états successifs, et antinomiques, de la lumière. Les merveilleux petits vers suivants nous montrent par exemple une lune qui, sans arrêter son glissement, s'équilibre pourtant au moment de l'aube, ou avant-aube, entre la limpidité passée de son éclat nocturne et l'ardeur future d'un matin :



Dans l'air de plus en plus clair scintille encore cette larme ou faible flamme dans du verre

quand du sommeil des montagnes monte une vapeur dorée.



Demeure ainsi suspendue sur la balance de l'aube entre la braise promise et cette perle perdue (NRF).



Ce charme d'une transparence arrêtée entre deux transparences, il nous atteint ici grâce à l'extrême subtilité sonore d'un langage. Dans les quatre derniers vers, par exemple. l'interne vibration du suspens se transmet jusqu'à nous à travers le tremblement des r. la fluidité des /. ï'effusive douceur des s ou des z. toutes ces valeurs associées en un accord coulé de mot en mot. La modulation du b el du p. c'est-à-dire leur rapport double de proximité el d'opposition, nous permet d'autre part de ressentir toute l'ambiguïté de la relation qui s'établit entre la clarté cristalline mourante (perle perduE) et celle, plus large, plus chaude, qui commence (au/>e. braisE). Plus difficile à analyser, le vocalisme contribue sans doute lui aussi à la réussite expressive de cette suspension de jour : ne serait-ce que par l'élargissement que les voyelles profondes et ouvertes (demewre. suspendue, balfl/icc. aube, braisE) apportent à l'instant en réalité très mince de l'aurore, tandis que passé et futur marquent leur double absence par l'acuité légèrement douloureuse, et posée à la rime, des / el des u. Entre promesse et nostalgie, il semble alors que la déchirure du temps s'apaise, s'engourdisse. Nous nous immobilisons dans le mobile, comme nous nous épanchions tout à l'heure dans le clos. La durée ne nous fait plus mourir, mais être. Elle est la puissance qui se charge, en une succession d'anéantissements, de faire glisser de l'une à l'autre les diverses nuances éclairantes de la vie.



Ces nuances sont pourtant, ne l'oublions pas, contradictoires. Si nous avons approché le mystère de leur enchaînement, nous n'avons pas encore éclairé celui qui les fait tout à la fois, et dans le coulé du même geste, se détruire et s'engendrer les unes les autres. Or, l'originalité de Jaccottet, par rapport à des aventures voisines de la sienne, comme celles de Bonnefoy ou de Du Bouchet. me paraît tenir à ce caractère lié. toujours continué, jamais rompu, qu'y prend la négation-genèse. Si certaines de ses rêveries interrogent en effet l'énigme de la déchirure révélante (ainsi, dans le bois, «la clarté divine à qui la hache donne force», NRF) ou celle de l'éblouissement (fusion-fission de l'étendue, vœu d'insérer dans l'ombre «une sorte de lame étincelante pour la disjoindre, la disloquer», O. 75), ou celle encore de l'immédiate substitution de terme à terme (ainsi dans l'arbre qui se consume en cendres et en feu '), le plus souvent c'est la puissance formante et déformante des images qui, s'exer-çant à l'intérieur d'un seul objet choisi, y prépare les voies de sa métamorphose. Je ne citerai que deux exemples de cette mutation d'être obtenue par l'intime logique des analogies. Le premier nous renvoie au domaine aquatique. On se souvient des multiples valeurs — clarté, souplesse, humilité, volubilité — que possède l'eau pour Jaccottet. Mais la même fluidité qui la fait s'écouler si heureusement dans l'herbe lui permet aussi, et sur un autre plan, de glisser d'une extrémité à l'autre de ses possibles valorisations ontologiques. Car il existe une eau-néant, c'est l'eau des larmes, qui creuse les visages, qui ravine les paysages : que ces larmes pourtant s'unissent en un torrent (de larmes...), que ce torrent s'enfonce en une terre printa-nière. que celle-ci y trouve le germe d'un changement qui tout à la fois la révulse et la rénove, que cette eau de douleur réussisse enfin à féconder le sol, à susciter en lui un nouvel être — et voilà très simplement réalisé, dans le parcours imaginaire d'une seule substance-mère, l'un de ces retournements métaphysiques que recherche ici la rêverie :



Une semaison de larmes sur le visage changé la scintillante saison des rivières dérangées : chagrin qui creuse la terre (NRF).



Ou bien ce sera la lune. autre luminosité, autre liquidité, qui autorisera une métamorphose un peu semblable. Méditons par exemple les six petits vers de cet autre Air qui. par le biais d'une simple substitution d'images, nous font assister à une heureuse traversée du négatif :



Pour entrer dans l'obscurité prends ce miroir où s'éteint un glacial incendie.

Atteint le centre de la nuit tu n'y verras plus reflété qu'un baptême de brebis (NRF).



D'abord négative, quand elle recueille en elle le malaise d'un feu gelé, où la lumière semble tout à la fois mourante et paralysée, la lune change de signe dès qu'elle a dépassé minuit, l'acmé nocturne. Il lui suffit d'évoquer pour cela l'image faste des brebis, blancheur de laine et de lait, douceur de naissance et d'innocence. «Agneau, je suis tombé dans du lait » : cette phrase d'un antique mystère possède pour Jaccottet, il nous l'a dit lui-même, un charme inépuisable. Et nous comprenons bien pourquoi : tendre, ignorant, lumineux, l'agneau nous fait rêveusement traverser l'ombre. Il est l'instrument imaginaire d'une résolution, lactée et pelucheuse, de l'obscurité en jour. Mais voici que la lune recueille métaphoriquement ce blanc-brebis dont elle enchaîne le thème (et la tonalité sonore, ce tendre jeu du b et du r qui semble si cher à JaccotteT) à son complexe premier de l'incendie gelé (du jour absenT). Glissant alors du gel au lait, des sifflantes aux liquides, du feu frileux à la douceur renaissante, elle nous permet de passer, et sans se renier aucunement elle-même, de l'expérience d'un demi-néant à l'avènement, au «baptême» d'un être...



Une telle réussite suppose cependant qu'au-delà d'une rigueur de rêverie le poète adhère strictement à un genre de vie, à une morale : morale difficile, qui lui prescrit l'abandon au temps et au négatif, la non-crispation spirituelle, la pratique d'une infidélité qui soit la vraie fidélité. Car si ma vie se voue à saisir l'insaisissable, l'insaisissable n'est autre encore que ma vie, une vie tuée dès que fixée ou crue saisie... Mais comment éviter la fixation ? Maints chemins, souvent nécessaires, y ramènent. Vivre, n'est-ce pas s'immobiliser peu à peu, et fatalement, en une certaine image de soi-même que l'œil des autres contribuera davantage encore à scléroser? Je n'échapperai à ce danger qu'en cultivant en moi les vertus de retrait, de liberté, d'humour. Plus dangereuse, plus malaisément evitable la fixation que mon esprit veut imposer, de par son essence même, et parce qu'il est esprit, à la fluidité vécue qui le supporte. Comment dire, comment penser même l'insaisissable sans le limiter, donc le tuer? Un peu comme Yves Bonnefoy se débattait dans le paradoxe d'une philosophie de la non-philosophie — fondée sur un concept de l'anti-concept —. Jaccottet se trouve écartelé entre la nécessité de l'ignorance et la nécessité de savoir cette nécessité, donc de n'être plus un ignorant...



Il semble même que le besoin de comprendre le pourquoi, le comment, les raisons du bonheur poétique, aboutisse à lui en interdire d'une certaine façon l'accès. Pour son malheur peut-être, il est notre meilleur critique actuel de poésie, et surtout le meilleur critique de lui-même... Il ne retrouvera le don de poésie que par hasard, ou de biais, quand il pensera ou fera semblant de penser à autre chose : ainsi dans ces petits Airs qui furent, nous dit-il, écrits comme des poèmes de circonstance. L'idéal serait donc, tout en portant une extrême attention à son langage, de n'en plus prêter aucune à celui, à ce moi qui en est cependant la source et le soutien. Cette attention de la non-attention, Jaccottet la nomme effacement, et c'est la vertu que décrivent le plus obstinément ses livres. Vertu extraordinairement difficile, et dont la pratique s'exerce d'ailleurs à divers niveaux de l'expérience. S'effacer, cela pourra vouloir dire éteindre sa réflexion, se laisser naïvement être, mais aussi s'oublier soi-même, s'ouvrir sans arrière-pensée à l'infinie vérité externe du réel. Plus profondément, l'effacement est une annulation de soi : elle réclame une destruction totale, véritable (et non point mimée, ou seulement littéraire, comme le montre bien l'affreuse mésaventure du héros de l'Obscurité). Et certes il est plus facile de parler du néant que de le vivre : comment, sans tricherie, mourir tout en ne mourant pas? A ce paradoxe, auquel conduit toute spiritualité négative, l'effacement — dans l'existence et le langage — apporte une solution. Il me confirme que c'est en n'étant pas ou en étant le moins possible que finalement je serai, ou je serai un peu. Mort, et pourtant vivant, le poète s'oblitère donc lui-même : c'est un «ténébreux», une «ombre». Sa modestie revêt ainsi valeur métaphysique : mais quel orgueil, quel espoir, quelle prière aussi peut-être en son dernier mot d'ordre : «L'effacement soit ma façon de resplendir» (I, 50).



Août 1962.









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Philippe Jaccottet
(1925 - ?)
 
  Philippe Jaccottet - Portrait  
 
Portrait de Philippe Jaccottet


Biographie / Œuvres

L'oeuvre de Jaccottet puise son inspiration dans la contemplation du paysage de sa région. Son oeuvre se distingue notamment par le dépouillement et l'absence d'artifices. Son sujet préféré est l'étude de l'homme dans son milieu naturel. Son journal, publié dans « Les semaisons, carnets 1954-62 » (1984) et « La seconde semaison, carnets 1980-94 » (1996), montre son engagement permanent dans une co