Paul Verlaine

Alain Bosquet

Jules Laforgue

Jacques Prévert

Pierre Reverdy

Max Jacob

Clément Marot

Aimé Césaire

Henri Michaux

Victor Hugo

Robert Desnos

Blaise Cendrars

René Char

Charles Baudelaire

Georges Mogin

Andrée Chedid

Guillaume Apollinaire

Louis Aragon

Arthur Rimbaud

Francis Jammes


Devenir membre
 
 
 

Michel Leiris

Les pythonisses - Poéme


Poéme / Poémes d'Michel Leiris





Les rampes à gaz qui brûlent au fronton des bâtiments

industriels éclairent parfois des eaux froides et vertes comme la

menthe minces filets coulant avec un maigre bruit le long des

trottoirs pour enjoliver de leur ruban liquide les contours

souvent sans grâce de la pierre



Un reflet éclate dans le ruisseau

et c'est ce choc

signe de l'étreinte ensorcelée de la lumière et de sa

réplique rampante en marche le long de toutes les rues vers la mer sombre

de l'égout qui met au monde ces créatures miraculeuses celles dont la chair est une
Rome avant le temps de

l'esclavage une gare sans trains de marchandises une échelle dont les barreaux sont remplacés par des

fils de dentelle une église vide de tout tabernacle



Les cages se balancent aux fenêtres

qui se balancent accrochées aux maisons qui sont

aussi dos cages accrochées et balancées elles-mêmes à la grande bâtisse

d'air vieille ménagerie terrestre encagée dans le temps et

l'espace avec le parfum de ses louves



Les bouches se dessèchent devant les verres vides

dont le cristal est fait de bouches aussi

plus vides et plus séchées que toutes les cavernes humaines

parce que la langue des radiations cellulaires y est éternellement dardée



Ce ne sont pas seulement ces bouches et ces cages

qui par leur tremblement troublent la nuit

mais toutes les machines qui sont a la fois des cages et des bouches

bouches dévorantes cages lieuses ou bien cage qui nous mange bouche qui nous lie

comme ces pythonisses nées du coït du gaz et du ruisseau

et dont les corps chargés de toutes les transmutations passionnelles à venir

sont simultanément la bouche qui nous ronge

et la cage dont le grillage doré nous damne

Lorsqu'elles étaient petites

elles avaient des voix où no traînait aucun présage d'avenir



Les couronnes s'effeuillaient comme s'effeuillent les

adieux d'un marin et leurs visages avaient la pâleur de ceux des émigrants quand leurs mouchoirs tombent de leurs mains et se

trouvent aussitôt ramassés par l'ironie des vagues feignant de croire qu'elles sont houris et eux sultans



Elles avaient de longs cheveux pareils à un sable

éclatant dans un désert illimité mais frais sous le soleil ardent à cause de la circulation profonde d'une source intarissable coulée secrète qui animait leurs joues quand leurs artères chantaient la ronde du sang



Les bagues embellissaient leurs doigts d'orbes charmants

C'est du mouvement de ces joyaux qu'elles apprirent à connaître le futur

et la première qui laissa glisser à terre une de ses bagues

prit au même moment conscience de son destin

Quand elles eurent seize ans

il n'y eut plus de rondes ni de joues roses

les cieux se réunirent en un seul nuage au râle de

mourant et sous la pluie elles se séparèrent l'une vers l'Ouest l'autre vers l'Est la troisième vers le
Sud la quatrième vers le
Septentrion



Celle du
Nord entra dans un bordel glacé dont les murs étaient sombres comme des cris d'enfant les portes épaisses comme des nourritures anthropophages à l'heure où la constellation du corps est dépecée parmi les vibrations de flèches les danses obscènes et

les chants
Son sexe suave éternellement béant était la grotte l'antre caché de
Trophonius où pénétraient les consultants après avoir bu sur ses lèvres le mystérieux breuvage salive de l'oubli 0 palais doux et rose
Celle-ci fut tuée d'un inattendu coup de poignard mais étant donnée sa ressemblance avec les grottes mourir d'un coup de stalactite était bien son destin



La seconde celle du
Sud

s'installa sous un vaste oranger

et se prostitua comme on vend des oranges

Ses caresses avaient une saveur fruitée

l'écorce de sa peau rafraîchissait les mains

les mains de ceux que l'orgueil décourage

et qui se promènent seuls comme de vieux bateaux à

roue avec des grincements de cordage
Sa langue était habile à faire mimer par les sexes les

Degrés des
Ages le beau matin d'abord quand les tiges se redressent puis la fixité de midi et le déclin crépusculaire qui suit le spasme



Celle de l'Est ou pour mieux dire celle du
Levant était allée ainsi que l'y prédestinait cette direction vers un pays de docks lointains où sur de longues esplanades jonchées de caisses de

marchandises elle se donnait à tout venant en échange d'une chique d'opium ou d'un morceau de

pain
Ses gestes langoureux étaient légers comme des feuilles et la ramure profonde de son corps abritait tout un

peuple d'oiseaux de nuit dont les yeux s'illuminaient parfois et sortaient de sa

peau par les pores en ruisselets scintillants d'émouvante moiteur
Plus d'un aima ses dents arsenal de lances blanches qui faisaient résonner les boucliers du plaisir quand les cloches des vaisseaux piquaient l'heure et quand l'aventurier qui nulle part ne laisse de trace

se levait oreilles bourdonnantes à cause de son sang depuis trop

longtemps immobile
La bouche de cette femme alors se creusait d'une ride

profonde belle chiromancie de nuages nervures de feuilles annonçant la venue de quelle

végétation?



La dernière était celle du
Couchant et c'est celle-là que j'aime

en raison de son amour pour tout ce qui descend
Sa gorge est un soleil rouge qui dévore les ciels brûlants
Elle n'a pas plus de domicile qu'un vrai couteau n'a de cran



Tous les jours elle se jette à la mer et fait l'amour avec

les coques des navires dont la quille partage ses cheveux qu'elle

laisse ensuite flotter au vent
Quand clic se couche c'est la nuit compète qu'elle

engendre une nuit plus noire que son sang toutes les lumières cristallisent et se fondent en un bloc le monde n'est plus qu'un cheval qui par peur de

l'obscur a pris le mors aux dents
Occident de détresse

ce sont ses cris qui hâtent toutes les déchéances les chutes de bolides quand ils laissent dans l'air le sillage de leurs croupes

obliques
Se vouer aux marécages n'est-ce pas se livrer pieds et

poings liés aux feux follets flammes errantes que mène un destin éblouissant formes livides redoutées de ceux qui cherchent à

reposer sur leurs deux oreilles craignent de s'éteindre et le reste du temps tremblent et geignent comme des arbres

battus par toi ma douce hache ô ma hache fatidique










Contact - Membres - Conditions d'utilisation

© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.



Michel Leiris
(1901 - 1990)
 
  Michel Leiris - Portrait  
 
Portrait de Michel Leiris


La vie et l\'Œuvre de michel leiris

Né à Paris en 1901, Michel Leiris commence à écrire vers l'âge de vingt ans, bientôt soutenu par son aîné, le peintre André Masson, qui lui découvre tout un univers. Dès 1924, l'année où André Breton publie le Manifeste du surréalisme, il participe à ce mouvement, dont il se séparera en 1929, sans renoncer aux buts de total affranchissement psychologique et social que les surréalistes s'étaient as

Biographie / bibliographie

20 avril 1901 Naissance à Paris