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Michel Deguy

La rencontre - Poéme


Poéme / Poémes d'Michel Deguy





Au plus près de l'autre irrencontrable, plus près encore que chez Marivaux où l'approche sur le seuil de l'aveu n'était retardé que par la politesse, où un malentendu inessentiel — au moins dans la lettre de l'argument dramatique — se dénouait vers une entente possible, ici, je veux dire avec tant de loisirs qui cherchent leur site sur les bords de la mer, sous le masque essentiel des visages c'est dans le corps à corps libre et la danse du baiser que le rapprochement fait l'épreuve de son impossibilité. La fascina-lion conduit jusqu'au bord de la distance intime, irréparable, où l'étrangeté à soi-même de chacun, croissant avec la présence de l'autre, ruine l'entente à coups mystérieux. Plus rien ne sépare que ce qui ne peut être comblé. L'impossibilité, non le retard à l'amour, est l'élément de la rare parole. L'ellipse du dialogue n'est plus la ruse d'une entente qui déjoue ce que le monde social lui oppose, mais c'est le monde entier lui-même qui soutient et guide bord à bord elle et lui, carènes de caresses, accompagne et abrite le frôlement des âmes incarnées. L'extrême rapprochement sous le vent libre de la mer s'accomplit dans la réserve de la caresse. Le monde entier soutient l'ellipse : strictes paroles où se consume la divination réciproque. Vraiment il est besoin du monde pour cet amour introduit jusqu'à l'échec profond de la plus grande entente — que tous les modes, même fondamentaux, du malentendu symboliseraient moins bien que cet accord parfaitement menacé par sa réussite.

Rare parole : clé de voûte d'un édifice de corps, de vagues, de cyprès et de nuages qui s'ajointent dans son éclair ; orage lourd de la rencontre où fulgure intermittente une parole qui lie de toute sa force mais vainement comme l'éclair ; ainsi l'adieu, promesse qui achève l'amour, assemble au cœur de la séparation mieux que jamais parce que sans demain.



Au temps de Marivaux le langage avait son site au salon, dans la cérémonie courtoise où l'amour se dédiait dans le long desaveu des obstacles de son « monde ». Mais ici ciel et terre, mer et visages, beaux visages, pleins corps, tout l'arbre de notre vie tend ses bras sous le vent, et le vent est la muette invite qui provoque les mots entendus où se scelle une entente qui veut et ne veut pas, peut et ne peut pas, sonder son origine ; entente d'un visage contre l'autre ; au creux de qui la rencontre désespérée parle à demi-mots parce que l'autre moitié où se cache le sens appartient au murmure des vents — et les arbres sont le cerne violet d'une absence qui comble. Celle qui croyait à l'amour et celui qui n'y croyait pas, tout conjure leur entente.

Beauté terrestre, vertigineuse. La vacance n'y est qu'un décor de plage si nous n'y implantons pas notre amour, sur un sol de vagues et de grand vent, de sables et de pins ; si nous ne le laissons pas croître avec la saison qui décline ; si nous ne le disons pas, puisque nous seuls en avons pouvoir.

Pour beaucoup l'amour demeure la tentation, et l'impossible est deux fois impossible : debout au seuil de cette vie — peut-être pour tous —, incapables de la vivre sinon par œuvre interposée, par images : faute de corps peut-être ? alors dans ce retrait supplémentaire de la solitude qui espère la rencontre, la beauté est comme le vertige du vertige, et la femme, sa pure concrétion, redouble et dédouble sa présence comme une idole.



Amour de l'amour, jaloux et silencieux ; jalousie du malade qui devine la vie et l'entente exaltante qui doue les choses de parole.

L'œuvre tente de dire la rencontre comme la tentative essentielle, c'est-à-dire l'affrontement de l'impossible. La rencontre est restitution d'innocence. A la rencontre n'est pas accordée la pérennité, mais au contraire l'éphémère. La rencontre exige l'éphémère et l'obtient de l'imminence du dénouement, séparation et mort. D'une telle échéance échoit et provient i chaque instant comme l'élément même de la rencontre, d'en avant d'elle au-devant d'elle, l'innocence de la rencontre. La catastrophe vers laquelle et sous la menace de laquelle s'achemine la rencontre dans son histoire, octroie à chaque phase de son déroulement la profondeur d'une renaissance. La marche à la catastrophe permet qu'à chaque instant à nouveau les deux êtres recommencent à se rencontrer, vivent dans l'instant de la rencontre : elle est bâtie sur ce qui ne dure pas, sur l'inconsistance de ceux qui refusent un avenir, qui refusent l'imposture du projet ; elle décontenance ; rencontre exaltée sur le détachement, parce que le monde est dans la brièveté fulgurante de la beauté ; bâtie sur le point où l'être s'arrache à soi pour se précipiter au-devant de l'amour, au rythme sans durée du monde toujours recommencé, elle y parvient, grâce au destin catastrophique qui lui est échu.



C'est pourquoi aussi la femme est là, seule pour cette entente ; vers ses bras et ses seins, pôles de la foudre, peut se consumer l'éclair de la tentative. Douce fascination de la femme : elle accepte le jeu sans savoir mais devineresse ; avec elle tous les gestes paraissent attendus et reçoivent sens au cœur de l'entente muette qui se construit et se détruit ; l'entrelacs des réponses, pont de paroles fragiles sur un abîme où hésite et se risque et s'avance et se prolonge l'entente, elle en est l'ouvrière décisive et réservée. Elle permet qu'à tout instant puisse être accordée la grâce d'un rebondissement essentiel, et que dans l'improvisation de l'événement soit préservée la marche vers la catastrophe et l'avènement de l'essentiel. Elle consent à ce que se renoue à la faveur de la violence même le fil de l'histoire brusque, pour que continue à y passer le courant de l'entente, et que la rupture rebondisse encore en rencontre. Louvoyante, convertissant et reconvertissant à la rencontre, à elle est permise l'irréflexion assurée, le tact clairvoyant de la naïveté qui pressent et s'oriente sans repentir sur le cap inévitable, contre l'égarement dans le non-sens ou le bavardage réfléchi. Par ses yeux qui pressentent, l'amour improbable se fraie son chemin essentiel dans l'accident ; grâce à elle se déploie l'histoire à demi-mots, et la rencontre aux à-coups assurés rejoint l'abîme de sa réussite.



Fascination de la femme avec qui la vie est vécue au conditionnel, c'est-à-dire sur son mode essentiel, comme ce qui « serait possible » ; femme co-opérante pour le poème à peine audible dont la vie est l'ombre projetée sur ce sol, corps-femme adverse et fastueux disposé à l'ellipse furtive de l'amour, femme ronde par l'en-avant de son corps, cette pure surface où s'offre enfin la profondeur, piège pour les mains jumelles, qui nous adresse l'appel vertigineux du monde.

Souvent pourtant nous pressentons autre chose au-delà : la réalité du bien, dont le vrai poème serait la bénédiction sans parole de l'acte bon, — mais imperceptible, dérobé à l'art.

Que serait cette union plus secrète encore que ! harmonie terrestre, cette vie au cœur d'une discorde plus vertigineuse que celle que parvenait a conjurer la rencontre, vie courageuse contre un démembrement plus abyssal que celui qui menaçait à tout instant la beauté de la rencontre et ainsi l'octroyait : contre la discorde et le démembrement du mal ?










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Michel Deguy
(1930 - ?)
 
  Michel Deguy - Portrait  
 
Portrait de Michel Deguy


Biographie / Œuvres

Michel Deguy, né en 1930 à Paris, est professeur à l'Université de Paris VIII.
Président du Collège International de Pliiloso-phie de 1989 à 1992, il préside la Maison des écrivains (jusqu'à fin 1998) et le Centre International de poésie de Marseille. Il est rédacteur en chef de la revue Po&sie (Beliu), membre du comité de la revue Les Temps modernes. Après les prix Fénéon, Max Jacob et Ma