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Lucien Becker

LETTRES À LUCIEN BECKER


Poésie / Poémes d'Lucien Becker





GASTON BACHELARD

Le 8 avril 1954.

Cher Monsieur,

J'aime vos Univers qui ont pour centre une femme aimée, ces mondes qui tournent autour de l'ongle d'une main blanche.

Et puis comme vous savez habiter! Comme vous sentez la dialectique des murs qui nous protègent et nous enferment. La pierre a pour vous ces deux fonctions. Tout se sensibilise sous votre regard. Les objets concentrent des forces universelles. Le soleil quitte les champs pour enflammer le couteau. Les pierres s'endorment au fond des vallées. C'est l'heure pour faire vivre la lumière métaphorique, cet éclair qu'on trouve au fond d'une étreinte. Ainsi vous possédez la dimension personnelle du jour lumineux.




Vous faites si bien votre métier de vivant que le vieux philosophe que je suis trouve un regain de vie à vous lire.

Merci de m'avoir envoyé vos poèmes. Croyez, mon cher Poète, à toute ma sympathie.



GASTON BACHELARD.



JOË BOUSQUET



Carcassonne, 10 décembre 1938.

Gardez-vous, mon cher ami, de mal me juger. Ma vie va plus vite que moi. Je vis dans la précipitation, dans la peur.

Depuis des années, mon amitié repose sur le cœur de ceux qu'elle m'a désignés. Ceux qui n'ont pas deviné passent, mais de ceux qui me restent attachés, je sais qu'ils ont tous les dons de l'âme.

J'en suis à écrire des livres quand il en est d'autres que je vois et dans un temps qui, sans doute, ne me sera pas accordé. Des trois volumes qui sont chez l'éditeur, il faudra, malgré la fièvre et le sommeil, corriger les épreuves et revoir les faiblesses. Et rien de tout cela ne me contente.

Mes moments les meilleurs, et que je dois me reprocher, sont consacrés à la lecture de poèmes comme les vôtres. Il en est peu qui m'attachent autant. Ils me donnent de la force, ils augmentent le poids de ma chair.

Au moment où la poésie, après des années d'exubérance, semble plus immédiatement soucieuse de plastique, quand le poème tend vers une forme, je suis heureux de voir que cette opération s'accomplit aussi pour la vôtre, mais au-dedans; comme si chacune de vos images avait sa chair dans les autres images. On dirait que la durée de votre poème ajoute à son poids de présence. Ainsi verrait-on durer l'instant, se faire une personne l'instant où le rosier en fleur se change en un corps de femme.

Tout ce qui vit est dans la mort. Et n'est réel que cela que nous nous arrachons. Tant pis pour le poème qui est le poids d'une vie d'homme, le vôtre est son poids de choses. Vous y avez mis toute votre vie afin que la mort ne trouve en vous que de la mort.

Car il s'agit avant tout de mourir, n'est-ce pas? Il ne s'agit même que de cela. Il faut mettre la mort dans la mort, s'obliger à devenir dans sa chair le lieu de toutes les fuites, de tous les vides, et le vertige de l'abîme, même, n'est qu'une promesse. Il faut, vivant, baiser la corruption, et je voudrais, de toutes mes sensations, fouiller le cadavre que je suis, moi que la mort a décoré, repeint et qu'elle endoctrine, car jamais nous ne serons assez sûrs d'avoir vidé le logis promis à la décomposition.

Je crois que la mort n'existe que pour la mort et qu'il faut en nous l'appeler à elle à force de faire de notre vie l'œuvre de nos mains.

Le corps se corrompt parce que, évidemment, il s'en est retiré un principe incorruptible. Et tout ce qui était en nous voué à la mémoire, l'aurons-nous assez établi dans l'espace d'où notre fin nous retirera?

Excusez-moi de vous avoir confié ma certitude. Vous comptez beaucoup pour moi. Aussi vais-je vous charger aujourd'hui de dire à ceux qui sont nos amis communs pourquoi je ne leur écris pas. Voilà qui vous étonne ! Il y a cependant beaucoup d'exquis poètes dont les lettres sont près de moi et qui ignoreront toujours qu'ils m'ont, à eux tous, cent fois donné ma vie. Il en est qui m'ont dédié leurs livres et à qui je n'ai même pas pu écrire. Toutes les fois qu'à un de ceux que vous aimez vous aurez dit que je l'aime, vous aurez abattu une distance grande comme un vent de mer et qui, sur le sol, ne tiendra pas plus de place qu'un corps foudroyé d'hirondelle.



C'est à vous que je dis cela, à vous dont la chanson passe sur moi comme un grand vol d'hirondelles blanches. Je voudrais vous envoyer mes livres. Je n'en ai pas sous la main. Mais le premier que je trouverai sera pour vous. Et attendez - sans impatience: Le passeur s'est endormi, Le Mal d'enfance, Iris et Petite fumée. Ils sont chez Denoël qui doit bientôt les publier. Je vous serre affectueusement les mains,

JOË BOUSQUET.



Carcassonne, 16 décembre 1938.

Mon cher Becker, Je vous écrivais avant-hier. Je vous parlais de votre don. Or vous avez tous les dons. Vous êtes peut-être notre plus grand poète.

Vous avez dramatisé l'impression, vous avez senti que la poésie, c'était la vie en liberté.

Je me disais tout cela, hier, en rédigeant un long article sur vous qui paraîtra dans Critique 38. Je suis un peu honteux d'avoir été si long à vous dire toute mon admiration.

Une jeune femme qui est mon amie et dont les avis me sont souvent précieux me demande si vous ne voudriez pas lui envoyer Passager de la terre. Elle vous admire profondément. Votre livre, avec sa dédicace, sera bien relié et entre les mains d'une jolie femme, intelligente et sensible.

Je vous serre bien amicalement la main.

Votre

BOUSQUET



Carcassonne, 20 mai 1943.

Sachez avant tout, Becker, ce que je dois de force et d'espoir à votre confiante et affectueuse fidélité. Vous le savez, sans doute, je dois opérer des tours de force pour me maintenir à flot, écrire mes livres, garder le contact avec les revues, alors que des crises ou des aggravations subites me tiennent des mois entiers au seuil de la mort, et me rejettent à la vie couvert de plaies qu'il me faut soigner tous les jours, de plus en plus détruit, de plus en plus vivant.

Quand je reviens à moi, avec des piles de services [de presse] accumulés autour de mon lit et mes manuscrits en souffrance, je passe mes nuits pour rattraper le temps perdu et dois laisser mes amis dans l'ignorance.

Comment, pourtant, saurais-je vivre ma vie littéraire sans m'occuper d'eux. Je suis aujourd'hui ravi en relisant les textes que vous avez donnés à Bertelé. Oui, je vois pourquoi ils sont les meilleurs de l'anthologie: simplicité totale et, comme disait Pétrarque, cette clarté du style qui est comme la félicité de l'intelligence.

Jean Paulhan m'a parlé de vous dans une de ses plus récentes lettres. J'avais attiré son attention sur vous il y a longtemps.

Comme d'habitude, sa réaction n'avait pas été immédiate. Aujourd'hui, de lui-même, il vous distingue au milieu de tous et me fait part de son plaisir. Gardez pour vous cette bonne nouvelle. Mais retenez ceci: il est temps que vous paraissiez dans les grandes collections. Pensez dès maintenant à préparer un bon et gros recueil, dirigé par un esprit de sélection sévère -et que je puisse faire lire à Paulhan. Il est la conscience même. Et quand toutes les rumeurs se seront dissipées, on s'apercevra qu'il dominait de très haut la N.R.F. et qu'il a compris et favorisé tout le mouvement moderne.

Autre chose : essayez-vous, donc, à écrire, pour vous, soit sous forme d'aphorismes, soit sous forme de journal, les quelques directives auxquelles vous obéissez en écrivant : votre avis, en somme, sur votre œuvre et sur la poésie. Je voudrais examiner de près ces confidences, les faire lire à Paulhan, les publier ensuite, si cela vous plaisait. Mais ce n'est pas là le plus intéressant. Il s'agit de savoir ce que vous attendez de la poésie pour que nous attendions chaque jour un peu plus de vous-même.

À bientôt, mon cher ami. Puissé-je un jour vous serrer la main. Je vais envoyer de vos poèmes à Paulhan.

Votre ami, affectueusement à vous,

JOË.



Carcassonne, 13 juin 1943.

Mon cher ami,

Je vais accomplir un geste douloureux que j'ai tout ce long temps différé : communiquer à Jean Paulhan le magnifique recueil que vous me faites l'amitié de me dédier. Cela me peine de faire voyager un texte qui m'est si précieux, mais je n'ai pas le droit de retarder l'instant où vous devez toucher votre vrai public.

Vous savez toute l'admiration que j'ai pour vous. Je vois se confirmer de plus en plus toutes les raisons que j'ai eues de vous applaudir.

Jean Paulhan m'a parlé de vous dans plusieurs lettres. Il vous croyait loin de Marseille. Il partage mon goût très vif pour votre œuvre; et c'est à lui que je vais communiquer Pas même l'amour.

Ne vous hâtez pas trop de publier en plaquette ou en volume des poèmes qui méritent un sort meilleur. J'entends par là que, si indifférent que vous soyez à la présentation de vos recueils, il importe beaucoup, pour le public, pour nous, que vous paraissiez, enfin, à la place que vous méritez.

Paulhan voudrait voir des poèmes de vous dans La Nouvelle Revue française. Qu'en dites-vous? Vous n'ignorez pas que cette publication évolue de façon très visible et que les événements précipiteront le changement. D'ailleurs, je vais envoyer, pour cela, quelques textes à Paulhan qui me les a demandés. C'est vous dire ce que je pense de la revue.

Tout a été dit sur la direction Drieu. Je n'aime pas, je n'admets pas les opinions de Drieu, mais je sais tout le courage, tout le cœur qu'il a fallu à Gaston Gallimard et à Jean Paulhan pour entreprendre de maintenir la maison dans des moments si difficiles. Bientôt, je l'espère, on saura toute l'admiration que leur attitude mérite.

A bientôt, mon cher Becker. J'ai travaillé longtemps dans une solitude complète et à l'écart de tout. Puis des hommes, des vrais, se sont tournés vers moi et m'ont si puissamment aidé et encouragé que je me considère parfois comme une expression de la générosité humaine. Nulle part on ne voit plus de camaraderie que dans les lettres. J'espère pouvoir à mon tour aider quelques hommes dans la voix de qui j'entends la parole de l'avenir. Je vous mets au premier rang de ces derniers. Je suis très affectueusement à vous,

JOË BOUSQUET.








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Lucien Becker
(1911 - 1984)
 
  Lucien Becker - Portrait  
 
Portrait de Lucien Becker


Biographie

Lucien Becker est un poète rare et sa voix unique fut saluée par Camus, Paulhan, Bousquet, Cadou, Char. Né à Béchy (Moselle), en 1911, mort à Nancy en 1984, il a composé, en marge de la vie littéraire et de ses mouvements, une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant.
Résistant pendant la guerre, il ne cessera de résister à la poésie et à ses entours illusoir

L'oeuvre de Lucien Becker

Lucien Becker n'est peut-être pas le plus grand poète lyrique de son époque; mais il est, sans nul doute, celui qui se sera tenu au plus près du réel, tout en restant farouchement à l'écart de tout artifice. En cela, il aura prolongé la leçon de Reverdy, sa tension nouée, cette écoute des pas, des heures, alors que le silence même est fait de minéral.