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Jules Supervielle

Poésie de Jules Supervielle


Poésie / Poémes d'Jules Supervielle





Juste assez de jour, dans cette chambre où j'écris, pour que les morts et les vivants s'y confondent. Est-ce un mort qui me parle? C'est un ami que je ne rencontre plus, peut-être parce qu'il vit ailleurs, mais dont la voix me parvient, je ne sais comment, je ne sais d'oà, et, si je n'en distingue pas tous les mots, elle a des inflexions plus pures que jamais.



— Mais qui êtes-vous qui parlez ainsi

Avec cette voix qui n'est pas d'ici?

Répondrez-vous, ô vide, où tremblait un visage?



Ombre pour ombre, ami, nous sommes compagnons.



Supervielle a toujours eu le sens de ces métamorphoses, de ces parentés, de ces ombres et de ces voix indistinctes à qui la sienne, qui s'en est nourrie, a donné forme et figure, et le secours de son propre accent. Je me souviens de nos ren-contres, des jours et des lieux, de nos étés de Porl-Cios, de sa démarche, des mots échangés ou des silences, d'un sourire; mais il n'est rien qui m'ait plus fidèlement accompagné que sa voix, les modulations de ce chant qu'il a porté, qui survit dans son œuvre et qui nous le restitue.



D'autres poètes, ses contemporains, nous ont frappés par leur puissance, leur ampleur, le déchaînement de leur lyrisme, les audaces et Us nouveautés de leur forme. Aucun n'a eu cet accent, intime et humain à la fois, fraternel, qui nous émeut à la mesure de sa discrétion.

Supervielle peut écrire des romans, des pièces de théâtre, des souvenirs, des contes surtout, les plus précieux qui soient, et singuliers au point de créer un genre : c'est toujours et partout la voix d'un homme et d'un poète, de cet homme-poète, noire ami.



II ne suffit pas d'être poète, remarque Etiemble; il faut le devenir1. » Ce fut long. Non point par manque de facilité; on trouve dans les premiers recueils de Supervielle de l'aisance et du charme, beaucoup de convention, peu de rigueur, de loin en loin une ébauche de sa voix. Plus libre dans Débarcadères ( igsS), il remonte à quelques-unes de ses sources ; mais sa forme, il ne l'a pas encore trouvée. En 1935, il publie Gravitations; il a quarante et un ans; il est devenu Supervielle. Pour épigraphe, il a choisi un vers de Tristan :



Lorsque nous serons morts, nous parlerons de vie.



C'était se choisir, tel qu'il sera jusqu'à la fin, à travers ses recueils les plus beaux : Le Forçat innocent, Les Amis inconnus, La Fable du Monde, Oublieuse Mémoire... tel qu'il est encore pour nous et pour ceux qui ne l'ont pas connu.

« Lorsque nous serons morts... » : mais il est une façon de mourir à soi, qui permet de mieux éprouver et chanter la vie; c'est par la solitude et par la communion. Il se peut qu'on les apporte, elles aussi, en naissant (je le croiS) : il faut les réaliser.

Naît un enfant; la même année, ses parents meurent. Il n'oubliera point cette mère qu'il n'a pas connue :



Ma morte de vingt-huit ans...

...J'ai été toi si fortement, moi qui le suis si faiblement,

Et si rivés tous les deux que nous eussions dû mourir

[ensemble Comme deux matelots mi-noyés, s'empêchant l'un

[l'autre de nager... ...

Peut-être reste-t-il encore

Un ongle de tes mains parmi les ongles de mes mains,

Un de tes cils mêlés aux miens;

Un de tes battements s'égare-t-il parmi les battements

[de mon cœur,

Je le reconnais entre tous

Et je sais le retenir .



Partagé dès lors entre deux pays : V Uruguay et la France, il les aime tous deux : mais qu'il soit dans l'un, il souffre de l'autre. C'est ainsi qu'il devient l'homme de la séparation et du regret, l'homme dont une part est toujours ailleurs. Cependant, si Montevideo lui offre une jeune épouse et qu'ils reviennent à Paris, ne va-t-il pas retrouver en elle ce qu'il a perdu? Ce n'est pas seulement sa beauté qu'elle lui apporte; elle le comprend et le suit dans son œuvre, si bien qu'après vingt et un ans de vie commune, quand il dédie à Pilar La Fable du Monde, c'est « pour la remercier de (luI) être si chère »... Et les enfants! Trois fils et deux filles d'abord, puis, pour faire le juste compte, après Denise et Françoise, voici Anne-Marie gui a touche enfin terre, au sortir de ses astres », et couronne Le Forçat innocent. Peu de raiso/is d'inquiétude :une vie aisée, des amis fidèles, des voyages... Le bonheur? Mais c'est en des conditions si heureuses qu'il reconnaît sa loi, son destin d'homme et de poète : la solitude.

Il s'éloigne, il s'étrange, il s'étonne de lui-même et des autres :



Qui est là? Quel est cet homme qui s'assied à notre

[table Avec cet air de sortir comme un trois-màts du

[brouillard, Ce front qui balance un feu, ces mains d'écume

[maiine, Et couverts les vêtements par un morceau de ciel

[noir? A sa parole une étoile accroche sa toile araigneuse, Quand il respire, il déforme et l'orme une nébuleuse. Il porte, comme la nuit, des lunettes cerclées d'or Et des livres embrasées où s'alarment des abeilles, Mais ses yeux, sa voix, son cœur sont d'un entant à

| l'aurore. Quel est cet homme dont l'âme fait des signes

[solenncis ?



A quoi bon ces yeux?

Je ne vois plus le jour Qu'au travers de ma nuit1.

Et et cœur?

Il ne sait pas mon nom Ce cœur dont je suis l'hôte. Il ne sait rien de moi Que des régions sauvages *.

Quel est cet homme? Qui parle? A qui parle-t-on?

Quel est cet homme devant vous qui me ressemble? ... Et l'homme, en plein soleil, demeure un

[somnambule Que son cœur à grands coups ne peut pas réveiller. ...Je suis si seul que je ne reconnais plus la forme exacte

[de mes irmins Et je sens mon cœur en moi comme une douleur

[étrangère.

Ces vers du Forçat innocent, j'entends encore la voix qui me les a lus, sourde, longue, avec des sons rauques, des silences, de solennelles incantations; nulle plainte ou nulle complaisance dans la plainte; c'était le très haut chant de l'angoisse. L'angoisse chez Supervielle ne cessera de s'accuser jusqu'à la mort; je la tiens pour le caractère le plus profond de sa voix et de son œuvre.



Mais, seule, que pourrait l'angoisse, sinon nous tordre, nous arracher des cris ou nous rejeter dans le silence? Les cris, le délire où tant d'autres s'abandonnent, Supervielle les repousse, les contient, parce qu'il en connaît mieux que d'autres la menace. « Poète du silence », a-t-on dit; mais le silence n'est pas sa fin ; mieux vaut dire : a Poète des silences » ; il les écoute et les interprète, il leur donne une voix. Poète des silences qui parlent. La parole est conjuration.

Elle est aussi recherche d'une communion. Cet homme seul, dépossédé, qui ne se reconnaît plus, mais poreux et le cœur ouvert à tout, c'est le monde qu'il reçoit. Non pas seulement des formes et des couleurs, de plaisantes ou pittoresques images; mais ce que le monde a de plus intime, ce qu'il a de proche et de lointain, de passager et d'étemel : ses vivants et ses morts, ses esprits, ses fantômes, son mystère et sa transparence.

Immobile, les longues mains posées en oiseaux sur ses genoux, il se laisse pénétrer par ce monde.



Ne tournez pas la tête : un miracle est derrière.



Tout est miracle pour un homme en communion. Blessure aussi, et c'est de la blessure comme de la grâce que naît le chant. Ne forçons rien; offrons-nous; écoutons; sourions quelquefois par pudeur, et pour apprivoiser la menace, et parce qu'il est bon et beau de sourire.

Au commencement, ce fut l'obscure douceur du chaos (elle nous poursuiT) ; mais un chaos où s'annonce déjà tout ce qui demande à naître : formes confuses, lueurs, soupirs, petites âmes gui vont se détacher de la grande âme originelle, qui rôdent, qui cherchent leur figure et leur nom. Et c'est le rocher, la source, la mer, le feu, les étoiles, les plantes, l'homme enfin parmi les peuples d'animaux. Cela tourne et s'organise, c'est vivant, c'est merveilleux. Bien sûr, il y aura toujours des âmes qui ne peuvent trouver leur compte et se sentent en exil; c'est pour elles qu'il faut parler d'abord : pour une feuille, un oiseau, un poisson, un regard sans yeux, un sourire sans lèvres, pour une aurore qui va s'éteindre, une étoile qui a perdu sa nébuleuse, un escalier qui débouche sur le vide, un enfant de l'autre côté du globe, pour un geste qui fut autrefois ébauché et qui attend de s'accomplir, pour une morte dont



Les cheveux et les lèvres

Et la carnation

Sont devenus de l'air

Qui cherche une saison ,



Ames éparses, inachevées, silencieuses, c'est un accueil qu'elles demandent, et c'est une voix qui les exprime, chacune dans son destin singulier, dans sa vie propre, selon sa fable dans la Fable du Monde. Supervielle ou le poète des fables — celles du cœur et de la vie; non pas des symboles ou des leçons; plutôt des légendes, comme il dit, et c'est parler d'un monde que la vertu du chant dépouille et ennoblit à la fois, pour en composer le patrimoine humain, et le porter, plus haut, plus pur, au regard de Dieu. Un exemple? Celui-ci entre beaucoup d'autres : l'allée

Ne touchez pas l'épaule

Du cavalier qui passe,

Il se retournerait

Et ce serait la nuit,

Une nuit sans étoiles,

Sans courbe ni nuages.



— Alors que deviendeait

Tout ce qui fait le ciel,

La lune et son passage,

Et le bruit du soleil?



— Il vous faudrait attendre

Qu'un second cavalier

Aussi puissant que l'autre

Consentît à passer *.



Rien de plus simple et de plus mystérieux; rien de plus évocateur. Supervielle a reçu ce don : d'exprimer et de prolonger en nous ce qui semblait indicible. C'est un don qui s'accorde à l'innocence, à la fraîcheur jusque dans l'angoisse, au cœur démuni qui s'ouvre, s'étonne et participe à la communion. « Appeler les choses qui ne sont point comme si elles étaient 2 », voilà, selon saint Paul, l'un des attributs de Dieu. Oh! le poète ne se prend pas pour Dieu. Mais enfin, à sa façon, façon d'homme... Et d'ailleurs il va, pour éviter toute confusion, user de l'humour, jouer, sourire, prendre des airs facétieux ou cocasses, montrer, en bon innocent, qu'il n'est pas dupe de son innocence. Supervielle le fait, et nous charme d'autant plus. C'est qu'il n'y a nulle dérision dans son sourire, et que, sous ses petits airs malicieux, la tendresse est là, et l'amour.



Encore fallait-il que le poète trouvât la forme qui convint à ce don et répondit à sa nature. Il l'a longuement cherchée. Il la trouve dans Gravitations, choisissant d'abord une voie plus étroite, mais plus rigoureuse, un mètre plus court et plus régulier, ou le moindre accord a sa valeur, le moindre mot sa précision. Le chant ainsi contenu devient à la fois plus fidèle et plus libre. Supervielle a souvent corrigé son ouvre, et presque toujours avec bonheur, en lui donnant une expression plus simple; mais plus il est simple, plus il est tare; il fait de la transparence un mystère. JVon qu'il s'abandonne au cours du poème; le sent-il trop harmonieux, trop continu, brusquement^ il l'interrompt, ou le brise sur un heurt de syllabes, ou le dénature par un temps faible, utu feinte négligence, une répétition provocante. Mais de là, une har~ monie plus subtile et plus complexe. Un jeu? Le jeu d'un poète qui délivre toutes les nuances de son dialogue avec le monde et avec soi.



Aussi bien peut-il avoir recours, avec la même sûreté, à un rythme nombreux et soutenu. Il sait donner à V alexandrin autant de grandeur que de délicate vibration, comme dans c Le Cœur et le Tourment s * Qu'il y mêle, comme dans « Le Forçat a3 ou m Saisir a 8, des rythmes plus courts, presque ingénus dans leur science, il parvient à ses chefs-d'œuvre, et si sa voix est plus complexe que jamais, grave et tendre, raffinée et simple : plus que jamais elle est pure; elle coule comme une source du cœur; elle vit.



Solitude et communion, angoisse et pudique humour .* il n'a cessé de chanter la vie et de payer le prix de son chant. Il disait dans Gravitations, en 1923 :



VIVRE

Pour avoir mis le pied

Sur le cœur de la nuit

Je suis un homme pris

Dans les rets étoiles.



J'ignore le repos

Que connaissent les hommes

Et même mon sommeil

Est dévoré de ciel...



Il reprend, beaucoup plus tard :



VIVRE ENCORE

Ce qu'il faut de nuit

Au-d essus des arbres,

Ce qu'il faut de fruits

Aux tables de marbre,

Ce qu'il faut d'obscur

Pour que le sang batte,

Ce qu'il faut de pur

Au cœur écarlate,

Ce qu'il faut de jour

Sur la page blanche,

Ce qu'il faut d'amour

Au fond du silence...



Beaucoup d'amour, Julio, pour nous avoir tant donné, par ta présence, par Us œuvres, par cette voix si intime que nous la confondons avec la nôtre et ne savons plus qui parle, quel est cet homme, qui est vivant, à qui vont ces mots que l'on prononce.









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Jules Supervielle
(1884 - 1960)
 
  Jules Supervielle - Portrait  
 
Portrait de Jules Supervielle


Biographie / Œuvres

Ses parents, français, se sont expatriés en Uruguay pour fonder une banque. De retour en France pour des vacances, l'année même de la naissance de Jules, il meurent tous les deux : il devait y avoir quelque chose dans l'eau du robinet… C'est son oncle et sa tante qui l'élèvent et qui s'occupent de la banque en Uruguay.
Ce n'est qu'à l'âge de 9 ans qu'il apprend qu'il est adopté.

Chronologie

De 1880 à 1883 : Bernard, oncle du poète, fonde en Uruguay une banque avec sa femme Marie-Anne. Cette entreprise devient rapidement familiale : Bernard demande à son frère Jules, père du poète, de venir le rejoindre en Uruguay. Jules fait du trio un parfait quatuor en épousant sa propre belle-soeur, Marie, soeur de Marie-Anne et mère du poète.