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Jean de La Fontaine

Poésie de Jean de La Fontaine


Poésie / Poémes d'Jean de La Fontaine





Poésie égale plaisir, ce n'est pas moi qui l'assure tout à fait, mais ces textes d'une perfection émouvante. Ils incitent l'homme au secret et à une possession aussi belle qu'inlassable.



Il s'agit d'un bonheur obscur. La création est un songe des amants, la nuit favorise les fraîches apparitions de l'aube, la floraison de cieux inconnus et de ce cristal liquide des plantes auquel ressemble notre âme, mais elle nous échappe, plus vite dévorée que les diamants de la rosée. Connaissez-vous vous-mêmes, voilà presque le but et le point de départ à la fois de toute tentative de vivre. Une étrange figure me hante, je repense à ce portrait de femme qu'un écrivain français n'a pu placer dans l'un de ses romans, et qui l'a obsédé, dit-il, pendant qu'il l'écrivait : c'est une jeune fille assise dans sa chambre, près d'une cage où elle garde une colombe, et, quand elle est triste, elle se penche vers sa prisonnière et ses longs fins cheveux assombrissent la colombe. Aucune image qui parle de la solitude et du désespoir ne s'imprime en moi avec plus de douloureuse délicatesse. Je reconnais bien ce sentiment de l'ombre. Elle passe sur tout. Ah ! y échapper, transmuer sa solitude même, lui changer de signe, trouver une présence. Qu'attendre de notre angoisse ? Le monde est une réalité capiteuse qui ne peut tromper notre esprit ; ces fantômes peints que, sur le crédit de nos yeux nous avions doués de vie, s'évaporent. Nos nourritures sont immatérielles. L'homme, dit Tertullien, est un animal de gloire. Ses consolations ont leur source dans la foi ; sa joie est d'espérer ces mers et ces montagnes ombreuses où les corps renaîtront comme une vigne.



Toutes nos questions se confondent insensiblement avec l'attente de la mort. Nous désirons les créatures, nous ne saurions même dans cette veille, dans cette promenade par le jardin mystérieux où nous voyons ces cimes là-bas (la neige sous les pins toujours verts pareille à des fleurs de fraisieR), nous ne saurions même dans un cloître nous abstenir de volupté. Tout ce qui est sensible est bien. Nous sommes déchirés car notre appartenance est double. Est-ce qu'il est possible, cependant, de trouver la sagesse et de goûter le miel furieux de cette planète ?



Sans doute la plus sûre voie, la meilleure part, les contemplatifs l'ont choisie. La Fontaine l'appelle le loisir. Avec un emportement passionné, une violence intime extraordinaire, il prêche la solitude. Détournez-vous du monde, cette vie vous avilit. Ne soyez pas la proie du nuage des sauterelles. Car telle est la figure exacte de ce concert crébillonnant. D'ailleurs l'amertume reflue sur nos voies, et la tristesse de ce spectacle est celle du royaume pluvieux de la modernité. J'ai cru trouver dans ces pages de La Fontaine un jugement aigu et, surtout, une profonde connaissance de la matière propre à la poésie, une sagesse où jusqu'à la mélancolie, tout est sujet à devenir un bien particulier. Je me constituais une sorte de bréviaire où j'apprenais à me détacher des vanités, mais à un point de vue très spécial, dans un but de jouissance. L'ennui affecte à un degré divers toutes les formes d'activité, j'ai choisi aussi «ne rien faire», je vis de regards et, dans mon spleen qui est après tout celui de l'esprit sensible aux mystères, ma joie se loge dans des hasards et des rencontres. J'ai lu ces textes comme un personnage greenien un manuel de délivrance, j'ai tâché d'éduquer les élans sauvages des sentiments, de distiller un peu de miel comme le Paresseux, mon modèle.

L'unique nécessaire est livré par la contemplation seulement. Elle apporte la vérité sur nous-mêmes. Elle révèle les essences. Et ce qui nous a saisi pendant l'enfance, nous l'exprimerons lors de la maturité. Mais avant d'ausculter notre propre cœur, de toucher à ses secrets — je me suis efforcé d'en faire la base de cette présentation et de ce choix et je voudrais que des poèmes, les poèmes que je cite, identifient plus d'une personne, mieux que nos procédés actuels mécaniques, qui vont du diplôme à l'empreinte digitale, et vous assignent une place dans la termitière — mais je cheminerai donc d'une façon indirecte et j'aborderai justement la lutte pour la survie, le domaine public de La Fontaine. Il a porté un témoignage véridique sur l'envers de la gloire du règne de Louis xiv. Une situation éternelle et une situation particulière sont décrites dans les Fables. Maints traits peuvent s'y lire, qui rappellent les considérations de La Bruyère. Les temps de lumière et de fraternité, dont le riche qui a «l'ordre» se gausse, ne luisent pas encore pour l'ouvrier et le paysan.



Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos :

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée

Lui font d'un malheureux la peinture achevée.



Une plume autorisée trace ces lignes sans équivoque. La protection d'un surintendant des Finances a pu gagner la reconnaissance de La Fontaine, il n'est aveugle sur rien. Il n'est d'aucun parti et d'aucune secte et c'est sur quoi il faut insister. Il se rattache à son siècle et sait être libre. Sa pensée, son art sont libres (non conformisteS) vis-à-vis d'un Etat ou d'une Ecole auxquels il appartient. Ses attaques ne sont jamais celles d'un pamphlétaire mais la prise d'un Moraliste, car il ne juge pas qu'en surface ; il témoigne des événements mais vise et atteint l'homme. Un tableau assez sombre est dressé, un précis de nos actions qui certes ne nous flatte pas, mais sans rien qui émerge du cauchemar. Cette population aux visages de coqs, de renards, de cerfs est bien loin des hommes-animaux de Bosch (des hommes-sandwich : brandie, claironnée, l'image de l'inconscient...). Ici, sans qu'il y ait moins de lucidité, il y a décantation. La géométrie, la mesure qui sert à l'architecture des jardins, du moindre buisson et des palais nouveaux, des petits Versailles qui s'édifient partout alors, se retrouve affranchie dans les Fables. C'est une figure classique, celle d'un ordre, non dénué de sincérité et d'une grande finesse ; c'est une peinture de l'homme et de sa politique, et l'on peut prétendre nommer les douze livres l'épopée des Français.



L'«Arétin mitigé» l'a écrite. Il n'y entre aucune révolte, aucun refus mais une extrême civilité, et un subtil art de vivre y est exposé. Mais ici nous revenons à l'amande, au diamant dans sa gangue de charbon, au vin de Syrah. Il est hors de question d'imiter cet évêque des derviches, retiré dans son fromage comme dans une tour d'ivoire. Les anachorètes rendent d'aussi éminents services que les économistes. Ils préservent un don plus rare et nécessaire, comme le pain. On peut en effet se passer de passion mais non pas des dieux. Toute la poésie de La Fontaine atteste leur culte. En eux réside une permission de bonheur et cet accord est utile.

L'honnêteté consiste dans le naturel et la discrétion. Mais cette honnêteté ici n'est pas une barrière, elle laisse une issue à l'évasion, une voie ouverte à l'existence divagante. Par rapport au classicisme lui-même, La Fontaine est la pousse folle hors de la haie, le greffon enté sur du sauvage. Il est, parmi les grandes eaux dormantes, le ruisseau au cristal vagabond. Je songe aux ressources inépuisables de son vers, tour à tour plein de majesté ou acquis à la familiarité, à cette gamme de nuances infinies qui sert de traduction à tout le quotidien, aux pensées et aux sentiments d'un être, à ses paysages, ses drames et ses comédies. Cet amas de miel humain laisse filtrer goutte à goutte sa suavité, et ce qui apparaît hérissé des mille faits de la vie se découvre pour finir un art de la contemplation, une apologie de la solitude dans laquelle il a placé ses complaisances. La nature capte son rêve et ses observations. Elle est rendue parfois avec une délicatesse et une minutie de détails telles, que les animaliers et les auteurs des traités de chasse, copiant les mœurs de l'alouette, reproduisent souvent certains passages des Fables et se «paroxysent» à leur sujet. Ils croient à une attention scientifique. Or, ce qui se manifeste, c'est non point un goût de naturaliste mais un appétit de métamorphose, un esprit de panthéisme et d'aventure.

Toute grande œuvre poétique doit pouvoir faire pendant à la nature. Mais, quand l'artiste l'emporte sur l'univers sensible dans la même mesure qu'il le subit, une secrète harmonie nous séduit. Cette figure d'une mer démontée, où des tonnes d'huile ont été jetées par l'équipe de marins d'une barque chancelante, n'illustre-t-elle pas notre travail, notre entreprise, nos conditions ? Et peut-être est-ce à l'intérieur de ce repos des passions, c'est-à-dire dominées par un regard lucide, de cette banalité du dimanche au centre d'un typhon, de cène paix ardente plutôt que dans les forces convulsives dont nous pourrions devenir les médiums, que s'énonce de façon la plus sûre ce sens du sacré, sans lequel il n'est pas de poésie.



Comment ne pas sentir dans le Songe d'un Habitant du Mogol, par exemple, cette impression du divin, l'élan d'un esprit vers ses profondeurs ? Il me semble que fait écho à telle phrase émue la nostalgie d'un lieu natal ou d'un lieu qui précéderait la naissance. Nos asiles, les sombres asiles... serait-ce la mort, serait-ce cette cendre dont sera tirée à nouveau en faveur de notre âme l'ombrage des bois, l'haleine des vents. Jean de Sponde appelle, désire ces



Beaux séjours, loin de l'œil, près de l'entendement.



Ils se peignent légèrement dans ce rêve avertisseur. Mais il ne s'agit au vrai que de refuges, que d'avant-postes dans la verdure ; des cages pour le cœur trop mobile et imbibé de désirs, comme les guérites des gardes-voies au milieu des rails, où s'accroche la soie déchirée des express. C'est dans ce dernier endroit d'ailleurs que l'homme d'aujourd'hui, le La Fontaine des industries qui ondoie dans les grottes cyclo-péennes d'une gare, cherchera peut-être où s'abriter un instant contre lui-même. J'écris cela en passant, car nous goûtons déjà dans les offrandes de la nature les signes d'une autre vie, d'une civilisation « dénaturée ». Mais combien une parcelle de monde désert nous sera nécessaire toujours. Cette fable est une élégie à la nature. Dans un certain sens on peut dire aussi qu'elle invite un contingent important de rationalistes entichés de « clarté » à dépasser les faits pour atteindre le réel. C'est un avis des dieux. Sentir, c'est-à-dire comprendre autant que dompter, sinon vous êtes académiques et non classiques. Notre raison d'être ne se différencie pas de ce plaisir infini qui est l'objet du poème, et, celui de la vie présente et de notre éternité. La seconde partie du Songe exalte la solitude ; c'est le lai du rossignol. La musique de ces vers exprime une liturgie, scande les rites toujours neufs et frais d'une célébration. Tel est le style de rémunération, si fréquente chez La Fontaine, lorsque lui-même se grise et parle des vraies richesses et avance, pour définir un état de béatitude, tous ces mots qui sont des soupirs de joie.



Les merveilles de Vaux n'emprisonnent pas La Fontaine. L'ordonnance se mue en rythme et en harmonie mais l'an reste en retrait, inapparent, le trait du dessin n'est jamais appuyé. Le poète se déguise en M. Tout-le-Monde pour marquer une subtilité ; ce qui est étudié ou médité prend un air simple et la forme admirable ne se laisse plus voir. Un luxe d'une extrême délicatesse se devine pourtant ; une note auguste pare certains poèmes mais il évite alors le piège : le noble, le doré, la stylisation ou la fantaisie à vide. Il a seulement « cette petite flamme qui donne aux mots leur orient ». Je ne parle pas de tous ses écrits de circonstances, des Contes et de Psyché même dans une légère mesure. Ce qui est natif : la vivacité, le naturel allié au mystère, sa finesse profonde souvent imperceptible et qui lui tient quelquefois lieu de sensibilité ne les trahit jamais. Il ne repousse rien. Ni le lièvre, ni l'esturgeon, ni le chat-huant, ni le pin, ni le brin d'herbe, ni la goutte de rosée, ni nous-mêmes non plus. Et dans des vers limpides dont la beauté égale celle des plus féeriques pièces d'eau, des parcs, des façades élégantes des habitations, celle des corps parfaits, une exhortation pressante nous est adressée, le seul vrai conseil, l'unique « morale » des Fables et des Poèmes : elle tient en un mot, j'y reviens, solitude, et en un autre, volupté.



Mais c'est découvrir le double aspect de notre être, ses perspectives intérieures, nous retrouver nous-mêmes. Ermites parisiens, solitaires de ces places de Rome sur lesquelles perlent les eaux des aqueducs et de l'un de ces îlots de pins sauvages dans une haute vallée. Là où s'offrent à notre vénération, comme des Hermès, les statuettes de la Vierge. Au sommet d'un col des Alpes pennines, prenant pied sur des autels, des tables de granit, ces petits dieux de la route, une suite bleue de déesses nous font sentir que nous ne sommes que des voyageurs. Ah ! mais tout en pérégrinant par monts et par vaux, comme un musicien dans la taïga, il ne s'agit pas de poursuivre un vain travail mais de jouir. Que le cœur dépourvu de sa folle ire, qui n'est plus « persécuté, persécuteur », goûte à toutes les fumées de la terre, que jaillisse un hymne à la nature. La poésie délivre. Elle est le bien suprême. Tout est permis, murmure une voix ; ce désir insolite ne s'atténuera jamais profondément, la charité doit le justifier, mais déjà le plus mince amour vrai, autant que le faux amour, l'invente. Si l'on veut trouver un juste milieu, il n'existe que dans une réserve exaltée. Tel est le ton de ces vers et de ce classique. « Il vit, dit Victor Hugo, de la vie contemplative et visionnaire jusqu'à s'oublier lui-même. » Ces textes qui guident mes pensées recèlent j'ignore quelle étincelle divine. Ces théorèmes exquis formulent dans tous leurs éléments des règles de similitude de structure. Ils échappent cependant à l'analyse, ils sont empreints de



...cet heureux art

Qui cache ce qu'il est et ressemble au hasard.



Ils comptent parmi les formes les plus civilisées qui aient jamais été créées, analogues à tout ce qui sert au plus délicat usage humain. On pense devant cette matière, cette neige poétique, à des objets, des armures de soie, des glaces, des pendeloques, non que ces poèmes aient un rien de ciselé mais à cause de leurs ciels limpides, de leur grandeur raffinée, de leurs lois qui manifestent l'esprit pur. Aucune note, aucune couleur nocturne. Tout vibre dans la clarté de midi et l'âge est léger. La conscience est devenue pareille aux eaux calmes d'une rivière, miroir, séjour clair du monde. Elle accueille le présent. Et ce vers :



L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours en même temps qu'il donne un trait de la beauté du style, qui consiste en une sorte de blancheur, définit bien aussi le champ des pensées d'où ne jaillit plus le trouble, d'une mémoire point trop douloureuse malgré le flux incessant. Cependant, la solitude évoquée par La Fontaine — le paysage incertain des arbres — prend parfois une teinte assombrie et ressemble, si j'essaie de caractériser maintenant le fond reflété d'un ballet, à des images apparues dans les rêves : bois où se creusent, ainsi que dans le flanc d'une montagne, de fraîches cavernes de feuillage ; une faible lumière pénètre les sources ; au centre des allées ombreuses, qui ont l'air de conduire dans un autre monde, je vois un minuscule personnage lisant des dialogues grecs, tandis que des groupes se promènent à la façon des séminaristes. Il faudrait écrire une phrase sur un de leurs face-à-mains, celle-ci par exemple d'un poète de notre époque : Derrière la pluie, au bout du monde, chante le coucou. Ce séjour a nom les Limbes. Un ludion mystérieux étudie les différents cas que présentent les âmes.



Nous habitons de petits hôtels d'ombre, filtres géants, tamis de nos passions. Nous emplissons les corridors et les greniers de nos richesses ou de nos proies. Elles demeurent inutiles et vaines. Pendant que les rats les grignotent, nous vaquons à nos affaires, nous glissant plusieurs fois par jour devant le même cerbère, à la voix qui tombe mais aux jarrets faussement éteints. Quant à nous, nous avons l'estomac serré par la crainte de nous faire coincer à l'angle de sa loge, comme le maigre et désarticulé Chariot. Le temps d'un mouvement de sourcils, et le responsable de l'immeuble est sur vous. Puis, la terre se nourrira de nos rapts ainsi que du trésor des avares. Thésauriser. Des êtres qui n'ont rien économisent l'argent du lait en vue d'acquérir des violettes, pour embaumer un mur de suie et un petit encrier de cristal soigneusement lavé. Les banques les obligent à cette parcimonie. Ils sont nobles et l'histrionisme est parfois leur seule ressource. Les voix sacrées qui tonnaient autrefois se sont tues, ou recommencent avec un modeste « largo », fiez-vous plutôt aux profanes. La Fontaine s'élève partout dans ses vers contre la fureur d'accumuler. Une haine des richesses, aussi âpre et violente que celle qui s'exprime dans l'Evangile, perce en maints endroits. L'anathème est jeté sur les avares qui constituent un des types les plus intéressants des hommes des faits, en l'occurrence les positivistes emballés, les facteurs de mustangs galopant à la chandelle sur des matelas rembourrés de billets de banque, se pendant à un clou, se noyant, assassinant à coups de canif, les notaires hallucinés, les épiciers fous, les comptables aux pardessus électrifiés, les réalistes inassouvis, terrassés par un mysticisme. Le trésor dupe son possesseur, au profit des voleurs, des parents ou de la terre. La passion de l'argent seule n'est pas condamnée mais, avec elle, l'ambition. L'image de la mer revient sans cesse. Le néant absorbe toutes les folles entreprises. L'amour du repos va si loin chez La Fontaine que, je ne dirai pas la charité, mais l'altruisme et la philanthropie en sont bannies ; c'est d'ailleurs là le côté fantaisiste de la gloire dont se parent les gouverneurs, les avocats et les médecins. L'honneur et le gain appâteront bien assez ces gens, pense-t-il, pour que l'on ne s'oublie pas en ces besoins. Il faut savoir cultiver la médiocrité. Ô petite situation des grands esprits, pauvreté, modestie qui les accompagne et les entrave ; les projets qui révolutionneraient le monde, dans un autre sens que les plans des Raminagrobis funestes, tombent à l'eau. Qu'est ceci ? Alors que ces marchands de science qui se croient des rajahs s'enflent, se travaillent, s'enfarinent à des festins, des inaugurations de barrage, des expéditions punitives, vous vivez ainsi que l'écrit l'un de vous (et dans ce pays l'un des plus grands et il est quasiment inconnU) de bouts de pain littéralement trouvés sous des caisses. Où est la royauté ? la hiérarchie ? Et pourtant médiocrité sois bénie, tu te tiens à l'écart de tout calcul, des constructions qui se déferont en poussière, du temps volé, tu possèdes la sagesse : le seul état qui nous convienne est un état de recueillement. Le reste n'est que du bruit.



Ce qui se dessine c'est l'image d'un plaisir, du plaisir poétique. Des mots que j'isole de tant de vers et de l'admirable prose des Lettres peuvent le suggérer. Ils indiquent un hommage, un culte comme dans les bosquets d'un immense parc les blanches statues et les petits sanctuaires disséminés de quelques divinités : solitude ; volupté ; loisir ; paresse ; médiocrité ; nature ; amant. Combien me tente cette sorte de purification des passions, ce visage humain, heureux et pacifié, que renvoient ces miroirs, où l'ascétisme s'efface ainsi que sur la figure des dormeurs. Cène joie, mélange de ciel et de terrestre, a exalté peut-être autrefois les cités de la Grèce, dans le temps même où pesaient sur elles des forces aveugles. Les puissances de meurtre semblent s'éteindre à de trop brefs moments dans les cœurs des hommes. Puissions-nous réduire les tyrannies qui nous oppriment, qui émanent du profond de nous-mêmes et d'une horrible nuit. Il me paraît, comme à quelqu'un qui sursaute en rêvant, voir les signes de la réconciliation avec les esprits de béatitude. Et ainsi ce sera la fin de l'Orestie, de notre Orestie. Cette intercession favorable venue d'ailleurs, le beau génie des villes, la poésie aussi le signifie et le véhicule. Elle sera la communion de tous, elle provoque en chacun, d'une façon simple, un effet le plus surnaturel qui se puisse. Ces poèmes enseignent moins l'isolement que le lent dégagement de la conscience, une maturité délicate, la connaissance des choses périssables et d'un grand prix.

L'isolement est là où l'on ne communique plus, par exemple dans les innombrables petites castes des familles bourgeoises. Dans le grégaire et non (je ne sais d'où me vient cette impétuosité, peut-être à la vue de ces groupements, assez souvent fétides, d'athées qui se solidifient partout comme des bancs de calcaire dans les eaux lustraleS) et non, dis-je, dans la cellule d'un chartreux ou d'un jeune Arabe, lui aussi « appelé ». Quand on parle de collectivité, ce qu'on ne veut pas reconnaître c'est la nécessité dans l'intérêt même d'un kolkhoze (qui est bien préférable à l'aire d'un rapacE) des gens précités. Car il y aura toujours des gardiens de la loi, et mieux vaut certainement qu'elle soit interprétée en partie par des solitaires vivants dans leurs huttes de roseaux, plutôt que par des policiers, les véritables frelons enivrés. Sur l'âme, le peuple n'a aucun droit. Elle est le courrier porteur d'échanges, de messages et de consolations, puis le cerf pourchassé par les veneurs qui ne peut fuir le jardin des Olives. Elle est victime puis chasseur, immobile et insaisissable, humble et dominatrice, invisible et transparente, grise, lumineuse, j'aimerais reprendre d'autres termes étranges qui qualifieraient aussi la beauté ou un émetteur clandestin, « érotique-voilée, explosante-fixe... ». Je la dessine au charbon sur le ciel léger :



Bergère, à tour Eiffel



Elle est dans chaque chose, chaque morceau de pierre ou de fer, quand l'homme ne l'a pas asservie et crucifiée en lui. Il n'importe que de la trouver, disent les milliers de lignes de ce discours de l'arête duquel se détachent comme deux pans, l'ironie et l'émotion. Ce double instrument est manié si délicatement qu'on ne le sent plus opérer.

Ces poèmes tracent un portrait tendre et fidèle. Ils montrent le repos, accentuent le regard intérieur, découvrent le côté méditatif de la vie, et je ne pense pas qu'il y ait plus urgent besoin après ceux d'une existence immédiate. Cette importance donnée à l'âme, je l'appelle culture. Elle ne consistera jamais dans la science seule mais dans une application, un affînement du dedans, un travail interne. Une grave menace est inscrite dans les signes de l'époque actuelle et en ternit les grandes espérances. Le développement de la conscience doit nous préparer à l'accomplissement des techniques, sinon les monstres, les démons et les prodigieuses machines nous lacéreront. L'engrenage dans lequel nous sommes pris est celui d'un drame antique. Que la poésie aide à ouvrir une fenêtre qui purifie les ténèbres. Elle a un double caractère d'adoration et d'examen, elle sert. Elle nous présente ici cette plongée limpide de l'âme, cet amour du concret, de l'inutile le plus précieux — mais rien n'est inutile aux hommes — un jugement d'un sens et d'un équilibre parfait. Un chemin conduit à la tranquillité : la modération, qui n'abdique aucun désir, mais s'attache fortement à l'être. A l'idée de mesure, d'ailleurs, un sens un peu fou doit être donné. Mesurer la misère, mesurer la beauté, seul souci ; enfanter des choses belles et grandes ; qu'une grâce pure nous ravisse. J'aime dans cette œuvre l'équation qui résout (mais le croirai-je tout à fait ?) les ambiguïtés de don Quichotte de la Manche : là se trouve « la rose », ce qu'il y a du moins de plus réel et de plus vivable, les vrais biens.

Le choix de ces textes est assez arbitraire. J'ai cité une quinzaine de fables, la plupart des poèmes, je n'ai pas voulu assembler des échantillons ', mais montrer l'aspect que j'ai cru le plus profond de la poésie de La Fontaine, et sa manière, et son art de nous régir. Ceci n'est pas une anthologie, ce sont les fragments d'une espèce d'évangile et qui comprend la louange de la femme et de ses diverses beautés.



Quand j'aurais là-dessus épuisé tous les traits

Et fait pour cette gorge une blancheur nouvelle s'écrie le grand fabuliste. Tout ce qui est plastique procède d'elle, sa chair est ce lait d'étoiles dont parle Apollinaire, ce fertile et lumineux hiver ; elle est l'« argile idéale » de ces poèmes, elle est absence et présence dans cette œuvre pure en certaines de ses parties d'une scorie quelconque. La souplesse du vers, les contours et la texture de l'ouvrage entier recommencent sans fin les plis et les replis de ce dessin sinueux, de ces calices féminins. Ainsi la terre de Toscane étend sur des lieues ces collines d'un mètre qui se noient dans d'autres plus hautes et plus grandes. J'insiste de nouveau : c'est cela seul qui est classique, ce galbe de la neige, ce chant de la flûte par quoi je désigne encore d'autres réalités et l'évaluation parfaite de ces rapports dans l'esprit. Le sentiment de la femme chez La Fontaine est d'une éternité fragile, à la fois léger et fervent, mais ce moule d'une telle beauté, je le qualifierai volontiers de paganisme d'attente. Claudel appelle la femme un analogue de la grâce. Elle est cet hameçon et le monde est notre aventure. La réalité de l'amour transcende tout notre être, nous en témoignons contradictoirement. Mais chez ceux qui l'éprouvent avec plénitude, cette passion rejette un second fruit, la piété, et défait leur égoïsme même. L'amour comporte une certaine orthodoxie ; les lois, les règles n'existent pas, mais une disposition de signes, de caractères, de traits de l'être dénonce sa présence et cet « esprit » si libre on le peut reconnaître. Le chant des créatures atteste Dieu en qui il faudrait les retrouver et les goûter au lieu de continuer nos inspections du sensible. Peu nous chaudrait alors d'être cordonnier ou financier ou artiste et, avec plus de vérité encore que je ne l'établis, le souci de notre propre perfection serait utile à autrui. Les poètes sont tous, un temps assez long, ces eaux de Racan qui dorment sur des lits de pavots :



Vous qui toujours suivez vous-mêmes fugitives. Le grand mérite des méthodes lafontainiennes consiste dans une purgation du monde sensible qui a pour effet de rendre plus purs, plus authentiques les sentiments. La perception du beau en dépend et des liaisons de la chair, des violences de l'émotion poétique, d'une douleur surmontée jaillit, comme d'une cire liquide, la joie. L'indiscrétion des Scythes la bannit. Je veux trouver du bonheur dans la simplification et le calcul de la parure classique, dans un réel dépouillé d'ornements et de simulacres. Renouons à ce propos avec les Fables pour un dernier regard : un mot indique le décor ; on ne fait souvent qu'entrevoir le paysage, quelquefois on a des détails ; cependant ce n'est jamais une nature conventionnelle qui se peint dans ces gravitations physiques et humaines, mais la véritable campagne. Et parallèlement à cette sobriété descriptive si pleine, ainsi qu'une poussée de sève l'action se précipite. La caractéristique la plus frappante de la fable réside dans sa rapidité. Nulle trace n'apparaît plus de ce pathos qui étouffe l'art telles des couleurs non broyées. Nous devons nous montrer infiniment réceptifs et légers. La Fontaine invente le vers libre ; il interrompt quand il lui plaît la régularité d'une strophe, abrège ou coupe le récit ; il n'est jamais tenu à un ton unique, épique puis familier. Sa langue qui est le dictionnaire du parler du peuple de France — dont les académiciens de son époque oublièrent les mots — ne se plie pas totalement à la contrainte de la grammaire et de la syntaxe. Aucun purisme ne se réfléchit en elle mais une exactitude difficile, à la fois de la distinction et de la profondeur. La technique ne vise pas à surfaire la poésie, mais elle seconde une pression intérieure de l'âme sur les facultés d'expression, l'imagination et la sensibilité, soumises et attentives. Nos aspirations, nos essais continuels tendent à nous former éternellement, le poète cristallise ce que les autres ont rebattu ou laissé échapper. Avec un immense effort qui ne devra jamais devenir apparent il s'agit d'atteindre à un équilibre où tout pourra prendre une valeur spirituelle.



Cètte entreprise si personnelle déborde le seul champ littéraire et cet état dans l'état que constituent les élites isolées du peuple, peu à peu remplacées par les faces de loups et de renards. Je crois à un humanisme premier, à une vérité inséparable de la loi naturelle à répandre et à éclaircir constamment — même par les sociétés secrètes —, car elle n'est pas une affaire privée, afin de diminuer une barbarie obscure, une concupiscence de l'ombre qui nous ronge du dedans et du dehors. J'écoute de nouveau les nouvelles du monde, le triste timbre quotidien, flairant le sort de l'homme et je songe à notre vrai rôle : de propitiation plutôt que d'obéissance. Certes, invincible me semble l'espoir du temps soufflé à l'oreille par les martyrs. Mais à aucune autre époque, je le soulignerai donc encore, la tâche ne fut plus délicate d'accroître la civilisation, de la transmettre comme on transvase doucement une liqueur qui a déposé ; le travail poétique, par une sorte d'ascèse, s'y emploie. Classicisme, le mot veut dire une ouverture plus vaste que famille ou patrie. Nous avons à bâtir une heureuse disposition des choses. L'ordre ne prend un sens que dans la satisfaction de ces besoins très différents si l'on y songe, les naturels et les humains. Tout le créé conduit à un ultime dépassement. L'homme grec et le chrétien restent irréconciliables, engagés toutefois à un salut presque mutuel. Ce salut les poètes l'expriment en partie quand ils nous présentent cette paix si dure à gagner dont je n'ai pas voulu dans cette étude séparer les deux termes ni en retrancher leurs harmoniques : jouissance mais purification. La poésie se trouve être plus qu'un moyen, l'œuvre de La Fontaine procède de cette maturité exemplaire.









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Jean de La Fontaine
(1621 - 1695)
 
  Jean de La Fontaine - Portrait  
 
Portrait de Jean de La Fontaine


Bibliographie

8 juillet 1621.
Naissance et baptême de Jean de La Fontaine. (Paroisse de Château-Thierry.) Son père est Charles de La Fontaine, conseiller du roi et maître des eaux et forêts, fils de bourgeois champenois. Sa mère est Françoise Pidoux de bonne maison poitevine, veuve remariée.

Biographie / Œuvres

Jean de La Fontaine passe ses premières années à Château-Thierry dans l'hôtel particulier que ses parents, Charles de La Fontaine, Maître des Eaux et Forêts et Capitaine des Chasses du duché de Château-Thierry, et Françoise Pidoux, fille du bailli de Coulommiers, ont acheté en 1617 au moment de leur mariage. Le poète gardera cette maison jusqu'en 1676. Classée monument historique en 1886, la demeu