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Henri Michaux

Situations étranges - Poéme


Poéme / Poémes d'Henri Michaux




J'étais dans les soubresauts d'une résistance profonde.
Un porc dépeçait un boucher.
J'étais dans le boucher.
Impossible de faire un mouvement en arrière.
Le porc était un monde.
Le boucher était un monde, mais il y eut changement et après le changement, voici quelle était la situation :

La plaine était vaste, le ciel était haut.
Je fus porté en ballon sauvage.
Que d'envols!
Que de chutes!
Que de sauts de kangourous dans l'espace énorme!

Toute l'atmosphère gonflée de naïfs aérostats, naïfs, mais fougueux, mais indomptables.

Dans la nacelle, des cuisses, des cris, coins fous et chauds dans le ciel encombré, mais il y eut changement et voici la nouvelle situation :

Des wagons, des wagons, des wagons.

Un long train de bétail entrait lentement dans la gare de triage, cependant qu'avec une grande sûreté, un train venant en sens inverse, arrachait toutes les têtes de bœufs, sauf une, une dans chaque wagon, qui mugit longuement, exhalant avec une grande force l'âme du troupeau, le troupeau qui, perdant son sang, s'agenouille dans les wagons.

J'étais pour dire quelque chose, mais il y eut changement et la situation était celle-ci :

De l'eau! de l'eau! de l'eau à l'infini.
Des plaines, des nappes d'eau, des bassins pour l'écoulement des eaux, des fleuves, des rivières aux rives submergées.
Mais il y eut un glissement et après ce glissement la vue était celle-ci :

Une ville.
Les portes d'une blanche ville et on entre par les eaux.
C'était un grand dimanche de

décapitations.

A grand-peine nous échappâmes, enfin la ville blanche s'évanouit sous nos pas et je tombe dans une époque révolue.

Dans un carrosse je revêts une cuirasse.
Quelle difficulté!
Je l'enlève.
J'en fais une scie.
Mais j'étais embarrassé.
J'avais perdu l'habitude de coordonner mes sentiments.
Comment frapper un grand coup?
Je surveillais les débris de la cuirasse.
Je ne me souvenais pas si j'y avais laissé quelqu'un.
Tant d'absents!
Tant de prodigues revenus que l'on avait cru perdus!

Mais il y eut changement...
Et je me trouve en
Afrique.

Bien!
Et bien embarrassé!
Alors j'achète le droit de devenir nègre.
Me voilà tranquille.
Ensuite je veux quitter le pays et annuler le nègre.
Mais ils ne veulent pas annuler.
Un despote, commandant avec tonnerre, me rejette sans cesse sur la terre à tam-tam.

Je m'assieds un instant.
Un muletier, croyant que je dors, me tue.
Erreur!
Je me redresse, seulement devenu aveugle.
O nuit! nuit impénétrable, vraiment impénétrable cette fois.
Et voilà que s'en mêle le vent.
Un vent terrible, un vent d'enfer.
J'ai, en quelques instants, le crâne rasé par son souffle rapide.

Mais il y a changement : la vue m'est rendue et une partie du monde admirable s'étale à nouveau à mes yeux émerveillés.
Il y a des taches.
Partout. Énormément de taches.
Les femmes ont un loup sur le visage.
On ne voit rien du visage des hommes.
Les maisons ont une cache qui les recouvre, façades et toits.
Cette housse grise les fait confondre les unes avec les autres.
Je pénètre dans une laiterie.
Par terre des flaques à l'odeur fade, sur lesquelles volètent éperdus une mer de papillons.
Ils viennent, se jettent sur moi.
Je prends un fusil, en vise un entre ses yeux composés et magnifiques, et tire.
C'est un homme qui tombe.
Quel drame s'il a de la famille!
Les papillons, comme frénétiques, se précipitent sur lui, sur moi, dans une ronde infernale, unissant tué et tueur, tandis que sur le plancher, de minces filets de sang rouge s'introduisent dans la nappe de lait.

Mais il y a changement et après le changement, l'eau a remplacé le lait.
Encore l'eau!
Elle gagne.
Menaçant même le tablier du pont sur lequel je me suis hissé.
Alors j'arrache le parapet et solennellement formule un grand édit de paix.

Vaine décision!
Je sens qu'en ce moment même je perds mon fils dans un naufrage.



II



Je n'avais plus qu'une jambe de pantalon d'âme et elle flottait.

Mélancolie me tenait en ses plis, sans la foi en la mélancolie.
J'eusse désiré près de moi une femme du peuple.

Grandeur à présent et espace : ensemble spectral.

On voyait rouler vers nous, rivages d'une bataille livrée au loin, on voyait rouler vers nous, du; lointain champ de dévastation, entre les débris d'engins, des carcasses d'animaux, des cadavres d'hommes.

Parfois une injection à travers leurs vêtements les réactivait un peu.
Us se soulevaient sur les coudes comme pour lire, mais l'effort les achevait et ils retombaient la face en terre pour toujours.

Un mourant, se soulevant sur les coudes, dit : «
Je ne souffre pas trop » et mourut.

L'eau gagnait.
Je nageais, rêveur parmi les malheureux, passant près des remorques détruites, racolant sans le vouloir des chiens, des mendiants, des femmes lourdes de lassitude et de maternité.

Mais il y eut changement et je n'étais plus qu'avec moi-même.
Cependant j'étais embarrassé.
J'avais cent têtes.
Elles me précédaient comme un bâton qui marque la direction.
Mais pas de bâton et j'avais déjà trop d'une tête.
J'avais la tête pourrie.
Je n'avais plus de tête.
Je me l'étais coupée pour affermir mon équilibre.
Je regardais au fond du puits pour savoir si elle n'y était pas tombée.
Pas de puits, pas de tête, mais que d'eau! et la tempête.
Effroyable tempête.
Il restait quelques radeaux à mille francs.
Comme il est dur parfois de se décider!
Surtout quand on n'a que de la monnaie, mais il y eut changement et je tombai dans la boue.
Et quelle boue!
Il fallait sans cesse draguer.
Tout le pays était ainsi.
Des villes entières basculaient, s'engloutissaient dans les trous de boue.
Les hommes étaient tous des poissons, ou peu s'en faut, ou au moins des étrangers.
Tout le monde était étranger.
Le pays n'était à personne.
Quelqu'un travaillait la terre.
A regarder de près, c'était un homme qui fourrait à grands coups de pied sa femme dans l'argile d'un talus.
Le talus tranquillement se refermait sur elle.

Mais il y eut changement et ce changement laissait voir ceci : des combats, des combats.
Une frénésie extraordinaire en ces combats.

Cette intensité que l'on croyait extrême allait bientôt à plus extrême encore vers une pointe toujours plus furieuse.

Ces enragés ne pouvaient plus revenir en arrière.
On avait l'impression qu'il leur aurait fallu vider la querelle dans un volcan.

Mais au faîte de l'action, il y eut changement et voici qu'il démasque un ciel sombre.
Un ciel étonnamment sombre.
Un vent violent venait de tomber.
On voyait les êtres de dos.
Il y avait une sorte de desserrement des résolutions.

En faisant quelques pas, on arrivait à la mer.

Un prêtre célébrait l'office divin dans un tonneau, dans un grand tonneau.
Son costume était sévère, mais ses manières montraient le plus grand laisser-aller qu'on vît jamais à une messe.

Tantôt il barbotait dans le liquide turbulent, tantôt il vacillait dans le tonneau qui roulait.

Jamais homme, même ivre à en mourir, ne me parut plus incoordonné en ses gestes.
Mais 1' «
Ite, missa est » prononcé, il y eut changement.
Un petit nuage venait de paraître au ciel?
Un nuage un peu plus gros, noir et menaçant le poursuivait.
Comme il allait l'atteindre, il y eut des détonations, des trépidations, un vacillement général.

Puis du temps.
Rien que du temps.
Du temps coulait, du temps sans aucun accompagnement.

Puis un vent léger, le vent qui a passé sur des ruines.

C'était fini.









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Henri Michaux
(1899 - 1984)
 
  Henri Michaux - Portrait  
 
Portrait de Henri Michaux


Bibliographie

En 1922, lors de son séjour à l'hôpital consécutif à ces problèmes cardiaques, il découvre Lautréamont, dont l'oeuvre lui donne la liberté et l'étincelle créative pour écrire ses propres poèmes. « Cas de folie circulaire », fut son premier poème publié en 1922 dans la revue littéraire Le Disque Vert, dirigée par Franz Hellens. Celui-ci, fervent amateur de Michaux, ira jusqu'à le nommer co-directeu

Œuvres d'henri michaux

Henri Michaux (Namur, 24 mai 1899 - Paris, 19 octobre 1984) est un écrivain, poète et peintre d'origine belge d'expression française naturalisé français en 1955. Son œuvre est souvent rattachée au courant surréaliste, même s'il n'a pas fait partie du mouvement.

Biographie

Né le 24 mai 1899 à Namur, Henri Michaux arrive en 1924 à Paris où il côtoie les peintres surréalistes et se lie d'amitié avec Jules Supervielle et le peintre Zao Wou KI. Après avoir longuement voyagé de 1927 à 1937 en Asie et en Amérique du Sud, il se retire dans le Midi durant la guerre. Il est mort à Paris le 19 octobre 1984. Si la mescaline est en grande partie à l'origine de son œuvre pictura