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Gérard de Nerval

Les Poèmes de Gérard de Nerval


Poésie / Poémes d'Gérard de Nerval





Avant que Nerval fût vraiment découvert, au xixe siècle on ne retenait que les Odelettes, citant, fort heureusement d'ailleurs, Fantaisie ou les Cydalises. Mais on ne semblait guère se soucier des difficiles Chimères..De même, pour la prose, on ne pouvait évidemment pas distinguer dans Pandora ou Aurélia des prémices surréalistes. Sylvie fera dire à Proust : « Aller plus loin que Gérard. » Une voie aussi pour Alain-Fournier. Comme dit Léon Cellier : « La chose la plus frappante encore dans le cas des Chimères : trois ou quatre sonnets (El Desdichado, Artémis, ErythréA) suffisent à faire de lui un des plus grands poètes, parce qu'il a su y distiller la poésie même. Qu'un librettiste, pis encore, qu'un émule de Casimir Delavigne soit devenu ce poète pur, il y a là un prodige étonnant. »





Les Odelettes rythmiques et lyriques.



Si Nerval n'avait été que le poète des Odelettes, il ne serait qu'un des poètes mineurs du romantisme, gracieux et fragile, artiste, mais l'on trouverait chez lui des références pour Baudelaire, avec Fantaisie déjà cité, ou pour Verlaine avec nombre de poèmes comme Politique ou les Cydalises. S'ajouterait une parenté avec Sainte-Beuve poète pour l'intimisme, avec Musset pour le ton de romance, ce n'est pas si mal.

En fait, ces Odelettes écrites au temps du dandysme galant de l'impasse du Doyenné furent rimées avec facilité et sans doute beaucoup d'autres de ces pièces ont été perdues. Y attachait-il, le bon Gérard, une grande importance? Ce n'est pas sûr. Cependant, elles suffirent à assurer sa notoriété. Elles ont surtout un air de ces poètes de la Renaissance que Gérard de Nerval a tant étudiés, non seulement Ronsard et ses amis, mais aussi ceux qu'il a révélés comme Du Bartas et Chassignet. Certains mètres sont calqués sur ceux de ces poètes anciens : Politique déjà cité, ou Avril :



Déjà les beaux jours, la poussière,

Un ciel d'azur et de lumière,

Les murs enflammés, les longs soirs;

Et rien de vert : à peine encore

Un reflet rougeàtre décore

Les grands arbres aux rameaux noirs!



Ce beau temps me pèse et m'ennuie.

Ce n'est qu'après des jours de pluie

Que doit surgir, en un tableau.

Le printemps verdissant et rose,

Comme une nymphe fraîche éclose,

Qui, souriante, sort de l'eau.



Dans les bois rappelle aussi les petits poèmes bucoliques des amis de Ronsard :



Au printemps l'Oiseau naît et chante :

N'avez-vous pas ouï sa voix?...

Elle est pure, simple et touchante,

La voix de l'Oiseau — dans les bois!



L'été, l'Oiseau cherche l'Oiselle;

Il aime — et n'aime qu'une fois!

Qu'il est doux, paisible et fidèle,

Le nid de l'Oiseau — dans les bois!



Puis quand vient l'automne brumeuse.

Il se tait... avant les temps froids.

Hélas! qu'elle doit être heureuse

La mort de l'Oiseau — dans les bois!



Si dans ces poèmes, il fait un relais entre le XVIe siècle et les symbolistes, dans d'autres, il reste marqué par la poésie impériale. Il a le goût des peintures, comme dans ce Coucher de soleil :



Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries

Et jette l'incendie aux vitres du château;

Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d'eau

Tout plongé dans mes rêveries!



Et de là, mes amis, c'est un coup d'œil fort beau

De voir, lorsqu'à l'entour la nuit répand son voile,

Le coucher du soleil, riche et mouvant tableau.

Encadré dans l'Art de l'Étoile.



Pour lui, le soleil ni la gloire ne se peuvent regarder en face et il le dit en quatre tercets dans le Point noir :



Quiconque a regardé le soleil fixement

Croit voir devant ses yeux voler obstinément

Autour de lui, dans l'air, une tache livide.



Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,

Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux :

Un point noir est resté dans mon regard avide.



Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,

Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon œil,

Je la vois se poser aussi, la tache noire! —



Quoi, toujours? Entre moi sans cesse et le bonheur!

Oh! c'est que l'aigle seul — malheur à nous, malheur!

Contemple impunément le Soleil et la Gloire.



Il sait aussi dans les Papillons qui porte une trace renaissante (il est léger et profond comme Rémi BelleaU) :



Le papillon, fleur sans tige,

Qui voltige, Que l'on cueille en un réseau;

Dans la nature infinie,

Harmonie Entre la plante et l'oiseau!... nommer, nommer éperdument, comme le feront Huysmans dans A rebours et Zola pour les fleurs dans la Faute de l'abbé Mouret :



Voici le machaon-zèbre,

De fauve et de noir rayé;

Le deuil, en habit funèbre,

Et le miroir bleu-strié; Voici

V argus, feuille-morte,

Le morio, le grand bleu,

Et le paon-de-jour qui porte

Sur chaque aile un œil de feu !



S'il chante sur un air grec M bonjour ni bonsoir, avec simplicité et dépouillement, il rejoint une contention qu'on ne retrouvera qu'avec les poètes contemporains :



Le matin n'est plus! le soir pas encore :

Pourtant de nos yeux l'éclair a pâli.

Mais le soir vermeil ressemble à l'aurore,

Et la nuit plus tard amène l'oubli!



Dans ses poèmes intimistes comme le Réveil en voiture ou le Relais, comme la Grand'mère ou la Cousine :



L'hiver a ses plaisirs; et souvent, le dimanche,

Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,

Avec une cousine on sort se promener...

— Et ne vous faites pas attendre pour dîner,



Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries,

Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries,

La jeune fille a froid... et vous fait observer

Que le brouillard du soir commence à se lever.



Et l'on revient, parlant du beau jour qu'on regrette,

Qui s'est passé si vite... et de flamme discrète :

Et l'on sent en rentrant, avec grand appétit,

Du bas de l'escalier, — le dindon qui rôtit. ne retrouve-t-on pas la voix du Joseph Deiorme de Sainte-Beuve?

Les poètes du groupe fantaisiste se souviendront sans doute de

Gaieté où passent les souvenirs d'Anacréon et de Saint-Amant :



Petit piqueton de Mareuil,

Plus clairet qu'un vin d'Argenteuil,

Que ta saveur est souveraine!

Les Romains ne t'ont pas compris

Lorsqu'habitant l'ancien Paris

Ils te préféraient le Surène.



Ta liqueur rose, ô joli vin!

Semble faite du sang divin

De quelque nymphe bocagère;

Tu perles au bord désiré

D'un verre à côtes, coloré

Par les teintes de la fougère.



Tu me guéris pendant l'été

De la soif qu'un vin plus vanté

M'avait laissé depuis la veille;

Ton goût suret, mais doux aussi,

Me rafraîchit quand je m'éveille.



Et quoi! si gai dès le matin,

Je foule d un pied incertain

Le sentier où verdit ton pampre!...

— Et je n'ai pas de Richelet

Pour finir ce docte couplet...

Et trouver une rime en ampre.



Et Gérard nous avertit que le mot pampre, mot sonore, n'a pas de rime. Peut-être se souvient-il, cet auteur de poèmes satiriques, de Mathurin Régnier et de ses amis dans Nobles et valets :



Ces nobles d'autrefois dont parlent les romans,

Ces preux à Iront de bœuf, à figures dantesques,

Dont les corps charpentés d'ossements gigantesques

Semblaient avoir au sol racine et fondements;



S'ils revenaient au monde, et qu'il leur prît l'idée

De voir les héritiers de leurs noms immortels,

Race de Laridons, encombrant les hôtels

Des ministres, — rampante, avide et dégradée;



Êtres grêles, à buses, plastrons et faux mollets :

— Certes ils comprendraient alors, ces nobles hommes,

Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes

Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets!



Mais nous sommes loin, il faut l'avouer, du tempérament d'Agrippa d'Aubigné lorsqu'il s'en prend à Henri III. Retour au passé avec Notre-Dame de Paris, mais au passé remis au goût du jour par le cher Victor :



Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être

Enterrer cependant Paris qu'elle a vu naître;

Mais, dans quelle mille ans, le Temps fera broncher

Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,

Tordra ses nerls de fer, et puis d'une dent sourde

Rongera tristement ses vieux os de rocher!



Bien des hommes, de tous les pays de la terre

Viendront, pour contempler cette ruine austère,

Rêveurs, et relisant le livre de Victor;

— Alors ils croiront voir la vieille basilique,

Toute ainsi qu'elle était, puissante et magnifique,

Se lever devant eux comme l'ombre d'un mort!



Dans ce recueil de poèmes si variés, un poème encore, une Elégie sur une Pensée de Byron où passe un rien venu du xvme siècle :



Par mon amour et ma constance,

J'ai cm fléchir ta rigueur.

Et le souffle de l'espérance

Avait pénétré dans mon cœur;

Mais le temps, qu'en vain je prolonge,

M'a découvert la vérité,

L'espérance a fui comme un songe...

Et mon amour seul m'est resté.



Mais, après une lecture de ces Odelettes, Fantaisie mise à part pour son appel à la vie antérieure, on ne distingue guère l'annonce du grand Nerval des Chimères. Non, comme Marceline Desbordes-Valmore, il nous tait attendre la Bonne Chanson ou les Romances sans paroles de Verlaine.



Lyrisme et vers d'opéra, Poésies diverses.

Les « poèmes d'opéra » qu'a laissés Nerval montrent que nous sommes à un niveau de qualité plus élevé que celui de la plupart des librettistes. Un Fuzelier aurait été bien incapable d'écrire ce Roi de Thulé que nous avons lu ou même cette Chanson gothique :



Belle épousée

J'aime tes pleurs!

C'est la rosée

Qui sied aux fleurs.



Les belles choses

N'ont qu'un printemps,

Semons de roses

Les pas du Temps!



Soit brune ou blonde

Faut-il choisir?

Le Dieu du monde,

C'est le Plaisir.



La poésie germanique, celle des lieds retrouvés par les poètes du romantisme allemand peut l'inspirer; il imite Uhland dans la

Sérénade :



Oh! quel doux chant m'éveille?

— Près de ton lit je veille,

Ma fille! et n'entends rien...

Rendors-toi, c'est chimère!

— J'entends dehors, ma mère,

Un chœur aérien!...

— Ta fièvre va renaître.

— Ces chants de la fenêtre

Semblent s'être approchés.

— Dors, pauvre enfant malade,

Qui rêves sérénade...

Les galants sont couchés!

— Les hommes, que m'importe...

Un nuage m'emporte...

Adieu le monde, adieu!

Mère, ces sons étranges,

C'est le concert des anges

Qui m'appelent à Dieu!



Parmi les Poésies diverses, une Mélodie, et une Mélodie irlandaise sont imitées de Thomas Moore. Il ne s'y distingue guère de la plupart des poètes romantiques :



Et voilà notre sort! au matin de la vie

Par des rêves d'espoir notre âme poursuivie

Se balance un moment sur les flots du bonheur;

Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre,

L'onde qui nous portait se retire, et dans l'ombre

Bientôt nous restons' seuls en proie à la douleur.



Il en prend le ton mélancolique dans des Stances élégiaques, dans Résignation, par exemple. Passons sur des vers de circonstance adressés A Victor Hugo qui m'avait donné son livre du Rhin, A M. Alexandre Dumas, écrit à Francfort, A Madame Henri Heine, en forme de madrigal. Lorsqu'on lit Une Femme est l'Amour :



Une femme est l'amour, la gloire et l'espérance;

Aux enfants qu'elle guide, à l'homme consolé,

Elle élève le cœur et calme la souffrance,

Comme un esprit des deux sur la terre exilé. on retrouve cette quête de la mère perdue dans la tendre enfance, mais avec quels regrets! On préfère revenir à sa prose où la Femme est exprimée avec tellement plus de lumière et de poésie.

Dans cet ensemble, on s'arrête à une Rêverie de Charles VI pour son ton médiéval :



Il semble que Dieu dise à mon âme souffrante :

Quitte le monde impur, la foule indifférente,

Suis d'un pas assuré cette route qui luit,

Et — viens à moy, mon fils... et — n'attends pas LA NUIT! ! ! ou encore à des poèmes familiers, des croquis de voyage comme

De Ramsgate à Anvers :



A cette côte anglaise

J'ai donc fait mes adieux.

Et sa blanche falaise

S'efface au bord des deux!



Que la mer me sourie!

Plaise aux dieux que je sois

Bientôt dans ta patrie,

Ô grand maître anversois!



Rubens! à toi je songe,

Seul peut-être et pensif

Sur cette mer où plonge

Notre fumeux esquif



Histoire et poésie,

Tout me vient à travers

Ma mémoire saisie

Des merveilles d'Anvers.



Quelles que soient les qualités musicales des Odelettes et autres poésies, ces pièces ne représentent plus grand-chose dès lors qu'apparaissent les sonnets qu'on trouve dans les Filles du Feu en 1854, un an avant sa fin tragique. Avec sa descente aux enfers, le vrai Gérard est né, se dégageant de sa quotidienneté et de son époque. On n'osera plus dire qu'il est mort fou tant sa pénétration est lucide dans son éveil au rêve.



Les Chimères.



Certains sonnets figuraient encore dans les Petits châteaux de Bohème; d'autres ont été recueillis dans des périodiques ou des manuscrits inédits. Gérard de Nerval rompt avec le romantisme oratoire : auprès de lui, Hugo ou Lamartine font figure de classiques. Il pénètre au cœur de l'invisible, dans cet ailleurs plein de mystère et de rêverie, dans ce qui est brumes pour qui ne voit pas : là où le poète peut rejoindre les héros et les dieux, les dames-amantes ou vierges-mères, naviguer dans le temps et l'espace comme dans une onde. Le miracle est que l'invisible, l'impalpable, l'indicible seront traduits en images nettes, serties comme des pierres dans le moule parfait du sonnet qui retrouve sa magie renaissante.

Les Chimères permettent à Nerval d'exprimer sa communion avec les dieux de toutes les religions, les prêtres de tous les cultes, les prophètes et les sybilles, les maîtres et les sages antiques, de pénétrer dans les sanctuaires de la nature et des hommes. On découvre un univers sacré, religieux sans être chrétien (même s'il parle du • ChrisT). Ces poèmes qu'on dit obscurs et qui brillent d'une lumière ' noire ont leurs clefs symboliques, leurs secrets, mais, par-delà les | significations multiples, ils s'imposent par leur charme, leurs étonnants effets musicaux, leur pouvoir d'envoûtement ignoré jusqu'ici par les meilleurs romantiques. Nerval, familier de la poésie scientifique et religieuse renaissante, lecteur de Du Bartas, des baroques et des mystiques, connaisseur de l'Orient (son Voyage en Orient est significatiF), des doctrines des Illuminés, féru (on le voit dans AuréliA) de doctrines pythagoriciennes, néo-platoniciennes, alchimiques, cabalistiques, occultistes, propose des lectures infinies.

On ne saurait limiter sa poésie à être un moteur d'explications comme on ne saurait repousser ces dernières, mais, quoi qu'il en soit, le poème demeure, indestructible, par la magie de ses mots. Déceler les fils d'Ariane du poète peut être une tâche exaltante; les modes du voyage sont moins importants que le voyage lui-même. Comme au temps du Roman de la Rose, nous assistons à une quête, non pas dans un jardin ensoleillé, mais dans une nuit créatrice où la lumière naît du poème, de son incantation. Il ne s'agit pas d'un jeu d'esprit ou d'un rébus, c'est une traversée douloureuse. Pour la première lois, nous assistons avec un poète à la descente dans ses propres enfers, sans le secours d'un Virgile pour le guider. Dans le cadre étroit du sonnet cher à Pétrarque, le temps est enfermé, tous les souvenirs d'une existence avec sa recherche du connu et de l'inconnu, la masse culturelle de l'univers ouvert à l'essentiel, les amours naufragées et les rêves engloutis, la nostalgie des êtres entrevus et disparus dans le grand espoir du rendez-vous de l'éternité, les conjurations et les exorcismes de l'esprit douloureux et de la raison blessée, de la plaie ouverte comme un hublot.

Gérard a lui-même dit le caractère mystérieux des Chimères. Dans une dédicace à Alexandre Dumas, il s'exprime dans ce langage qu'aujourd'hui, après le surréalisme, nous pouvons mieux entendre : « Ces sonnets ont été composés dans un état de rêverie supernaturaliste, comme diraient les Allemands... Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique d'Hegel ou les Mémorables de Swedenborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible... » Nous voudrions, en donnant à lire El Desdichado, répondre à son vœu :



Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l'Inconsolé, Le Prince d'Aquitaine à la

Tour abolie : Ma seule Etoile est morte,

— et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.



Dans la nuit du Tombeau,

Toi qui m'as consolé.

Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.



Suis-je Amour ou Phœbus?

... Lusignan ou Biron?

Mon Iront est rouge encor du baiser de la Reine;

J'ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène...



Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.



Donnons le témoignage d'explications suggérées. Ainsi, « le Prince d'Aquitaine â la Tour abolie » : Nerval qui aimait les pseudonymes a signé une lettre à Jules Janin « Nap. délia Torre Bru-nya »; il était d'une lointaine origine agenaise; il peut se croire prince déchu, frustré, « à la Tour abolie ». Pour cette tour, voudrait-on d'autres explications? Marie-Jeanne Durry, poète et universitaire, nous en livre abondamment :



La tour abolie du prince d'Aquitaine est tout ce qu'on voudra. Une des tours d'argent que dessine dans ses armoiries l'imaginaire descendant d'un château du Périgord. La tour foudroyée des tarots. La tour du château de Lusignan, en Poitou, rasé par l'ordre du roi à la fin du XVIe siècle, sans qu'on fît même grâce, dit le président de Thou, « à cette fameuse tour de Mélusine, que nos auteurs ont rendue si célèbre par les fables qu'ils en ont racontées ». Ou la tour qui se dresse dans Aurélia, « si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel »... Je ne dis même pas que cette tour de l'épreuve (ne?) se soit elle aussi élevée et effacée devant Nerval pendant qu'il écrivait El Desdichado. Mais, surgissante et évanouissante, elle est en lui.



André Lebois qui a cité ce texte dans son Fabuleux Nerval a pour sa part montré que la tour se chante et qu'elle est lieu commun. Elle vit « comme la spirale de Flaubert, l'escalier de Vathek, la Tour de Babel, dans la conscience collective ». Voudrait-on poursuivre avec l' Etoile, on trouverait celle du berger, celle que Jenny Colon porta au front en interprétant la reine de la nuit de la Flûte enchantée, d'autres proches ou lointaines. Le Soleil noir : expression alchimique, l'Apocalypse, Durer. Le Pausilippe et la mer d'Italie : le voyage romantique. Le Pampre à la Rose s'allie : à défaut de rime? le Roman de la Rose? Amour : celui du même roman? Phœbus, Lusignan, Biron . nostalgie du moyen âge encore, Biron qui porte Byron, qui sait? La Grotte : vase alchimique. La Sirène : Mélusine. Le dernier tercet : la Naples de Virgile, le chant de triomphe du héros revenu des Enfers, les deux victoires contre la folie, la lyre salvatrice.

Nombreuses sont les tentatives d'explication, et l'on peut encore citer Paul Gautier, Jeanine Moulin, Fernand Verhesen, André Rousseaux, Emilie Noulet, Jean Richer, Georges Le Breton, François Constans, Jean Pellegrin, Robert Goffin, pour ce seul poème, noms auxquels s'en ajouteront beaucoup d'autres pour les différents sonnets : Yves-Gérard Le Dantec, G. Rouger, Rolland de Renéville, Albert Béguin... Nous en oublions beaucoup. Rarement poète suggéra tant d'exégètes et l'on reste souvent plein d'admiration devant des trésors d'intelligence et de perspicacité poétique. Mais rien n'a pu, comme Nerval le craignait, détruire le charme. Nous nous en tiendrons quant à nous à son désir, car l'explication, possible ou impossible, ajoute de tout sauf de la poésie.

On rencontre souvent Myrtho chez Théocrite; c'est aussi le nom de la jeune Tarentine Myrto de Chénier; voici le sonnet célèbre des Chimères portant ce titre Myrtho :



Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,

Au Pausilippe altier, de mille feux brillants,

A ton front inondé des clartés d'Orient,

Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse.



C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse.

Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant,

Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant,

Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce.



Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert...

C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile,

Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert.



Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile,

Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,

Le pâle hortensia s'unit au myrte vert!



Dans les Autres Chimères se trouve un autre poème intitulé Myrtho dont les deux quatrains sont les mêmes, mais où les deux tercets sont les suivants :



Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours!

Le temps va ramener l'ordre des anciens jours;

La terre a tressailli d'un souffle prophétique...



Cependant la sybille au visage latin

Est endormie encor sous l'arc de Constantin

— Et rien n'a dérangé le sévère portique.



On les retrouvera ces deux tercets à la fin du sonnet Delfica qui évoque le souvenir d'une des nouvelles des Filles du Feu, Octavie, et dont les deux quatrains sont les suivants :



La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance.

Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,

Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants,

Cette chanson d'amour qui toujours recommence?...



Reconnais-tu le temple au péristyle immense,

Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents,

Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,

Où du dragon vaincu dort l'antique semence?...



Ces deux quatrains sont repris pour le début du sonnet A J-y Colonna (Jenny ColoN) et Nerval y ajoute les deux tercets suivants, copiés sur ceux du premier sonnet Myrtho :



Sais-tu pourquoi, là-bas, le volcan s'est rouvert?

C'est qu'un jour nous l'avions touché d'un pied agile,

Et de sa poudre au loin l'horizon s'est couvert!



Depuis qu'un Duc Normand brisa vos pieds d'argile,

Toujours sous le palmier du tombeau de Virgile

Le pâle hortensia s'unit au laurier vert.



Ces reprises nous montrent l'unité d'inspiration de ces sonnets en même temps que les hantises du poète. De même, le sonnet Horus est à peu près le même que celui dédié A Louise d'Or., reine. Le dernier vers du deuxième sonnet Myrtho : « Et rien n'a dérangé le sévère portique » se retrouve à la fin de deux sonnets : A Madame Aguado et Erythréa.

Ce qu'on appelle folie ou dérangement mental a permis à Gérard de vivre ce dédoublement qui a hanté le romantisme allemand. Réminiscences, aventures vécues ou imaginées, souvenirs d'une existence antérieure, voyages dans les régions les plus reculées et les plus obscures de la mémoire et de l'âme, insertion dans un monde mythologique ressuscité. Comme El Desdi-chado, un autre sonnet, « bijou enlevé à la Dea Syria, à la déesse multiforme » (dit Maurice BarréS), résiste aux explications peut-être parce qu'il contient trop d'incarnations de la Femme mythique du poète; c'est Artémis :



La Treizième revient...

C'est encor la première;

Et c'est toujours la Seule,

ou c'est le seul moment :

Car es-tu Reine, ô Toi! la première ou la dernière?

Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant?...



Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;

Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement :

C'est la Mort — ou la Morte... Ô délice! ô tourment!

La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.



Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,

Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule :

As-tu trouvé la croix dans le désert des cieux?



Roses blanches, tombez! vous insultez nos

Dieux, Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :

— La Sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux!



Le premier vers : « La Treizième revient... » paraîtrait obscur à qui ne connaîtrait pas le titre initial du poème, Ballet des heures. Il s'agit de la treizième heure qui est encore la première, refermant un cycle. Et treize est fatidique : la treizième carte du Tarot est celle de la Mort. Une méditation sur la mort est proposée : la mère morte (l'orphelin Gérard...), puis des images superposées dont on peut trouver la source : il a décrit l'église Sainte-Gudule de Bruxelles, et puis Naples. Enfin, il y a la « Sainte de l'abîme », celle du ciel vide, du néant, le reniement du christianisme.

Les cinq sonnets, Le Christ aux Oliviers, apparaissent comme une suite logique. Nerval aurait pu les intituler « le Reniement de Jésus » car il s'agit d'une suite blasphématoire bien à l'opposé de ce qu'écrira Verlaine dans Sagesse avec les sonnets de « Mon Dieu m'a dit... ». Nerval montre, selon la tradition ésotérique, un dieu sacrifié, en proie au doute, qui, tandis que ses amis dorment, découvre le néant de Dieu lui-même. Ce n'est pas par hasard qu'une épigraphe est de Jean-Paul Richter :



Dieu est mort! le ciel est vide...

Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père! car, si le premier sonnet est une paraphrase évangélique, les deuxième et troisième copient le Discours du Christ mort, de Jean-Paul. Rien n'est plus clair que ce discours bien établi :

Il reprit : « Tout est mort! J'ai parcouru les mondes; Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés, Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes, Répand des sables d'or et des flots argentés :



Partout le sol désert côtoyé par des ondes,

Des tourbillons confus d'océans agités...

Un souffle vague émeut les sphères vagabondes.

Mais nul esprit n'existe en ces immensités. a En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'une orbite

Vaste, noire et sans fond, d'où la nuit qui l'habite

Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours;



« Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,

Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,

Spirale engloutissant les Mondes et les Jours!



La plupart de ces poèmes de qualité ne valent pas El Desdichado, Myrtho ou Artémis. Un Vigny, un Hugo dans leurs poèmes religieux et philosophiques lui sont supérieurs. Dans les quatrième et cinquième sonnets, on ressent l'influence de Du Bartas dont Nerval a bien connu toutes les œuvres et la suite de neuf sonnets des Neuf Muses Pyrénées. Lorsqu'à la fin du quatrième sonnet, Pilate pris de pitié dit aux satellites : « Allez chercher ce fou! », Nerval reprend :



C'est bien lui, ce fou, cet insensé sublime...

Cet Icare oublié qui remontait les cieux,

Ce Phaëton perdu sous la foudre des dieux.

Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime!



L'augure interrogeait le flanc de la victime,

La terre s'enivrait de ce sang précieux...

L'univers étourdi penchait sur ses essieux,

Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.



« Réponds! criait César à Jupiter Ammon,

Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre?

Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon... »



Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire;

Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère :

— Celui qui donna l'âme aux enfants du limon.



Une autre religion : celle de la nature. « Eh quoi! tout est sensible! », extrait d'une traduction des Vers dorés de Pythagore, figure en épigraphe. Pour clore les Chimères, il fallait cet agrandissement et ce baume. La philosophie pythagoricienne, celle du Hugo des tables tournantes, celle, plus tard, de Tolstoï ou Gandhi, lui dicte ce développement où le minéral, le végétal appellent une méditation constructive à partir des vieilles sources. Il rappelle ce que l'homme a pu oublier en traduisant une pensée antique, ne dédaignant pas ici le ton aphoristique et didactique. Les pierres, ces pierres qui hantèrent Rémi Belleau et maints renaissants prennent un relief particulier. Jamais on ne dit en quatorze vers tant de choses essentielles :



Homme! libre penseur— te crois-tu seul pensant?

Dans ce monde, où la vie éclate en toute chose :

Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

Mais de tous tes conseils l'univers est absent.



Respecte dans la bête un esprit agissant...

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;

Un mystère d'amour dans le métal repose :

Tout est sensible; — Et tout sur ton être est puissant!



Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie :

A la matière même un verbe est attaché...

Ne la fais pas servir à quelque usage impie.



Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;

Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres.



Voilà un poème qui nous touche toujours, nous hommes du siècle industrialisé. Comme dit André Lebois : « Nerval, avant Rilke, avant Milosz, a su montrer dans le plus banal galet, dans le plus dur silex, un être qui participe comme l'homme au mystère de la création. » On ajoute que chez ces trois poètes, on assiste à une recherche du divin. Chez Nerval, elle a quelque chose de désespéré. Il vogue à travers les époques comme son Christ à travers les cieux en quête d'une réponse, d'un signe. Seule la poésie lui répond au cours de ces sonnets somptueux, chatoyants, si magiques et si fabuleux que chaque lecture apporte la découverte de nouvelles richesses, celles du plus grand des testaments poétiques. A travers la poésie, jusqu'à nos jours, va s'étendre une religion nervalienne. Quant aux commentaires, comme dit Pascal Pia, « moins un poème est explicable, plus il suscite d'explications ». Ne voyons donc dans ces dernières qu'une preuve supplémentaire de l'ampleur du trésor et ne gâchons pas notre plaisir à Nerval.



Autres Chimères.



Ces neuf sonnets reprennent souvent les thèmes des premières Chimères; on le voit surtout dans la seconde Myrtho, A Louise d'Or., reine, AJ-y Colonna, A Madame Aguado, Erythréa où le poète semble mettre une certaine désinvolture à reprendre des vers déjà écrits pour les enchâsser dans de nouveaux sonnets. Ce sont des versions différentes qu'on trouve dans ces poèmes posthumes.

Parmi les autres, il faut lire, car on y trouve des traits révélateurs des sources nervaliennes, le sonnet A Madame Sand :



« Ce roc voûté par art, chef-d'œuvre d'un autre âge,

Ce roc de Tarascon hébergeait autrefois

Les géants descendus des montagnes de

Foix Dont tant d'os excessifs rendent sûr témoignage. »



Ô seigneur Du Bartas! Je suis de ton lignage,

Moi qui soude mon vers à ton vers d'autrefois :

Mais les vrais descendants des vieux

Comtes de Foix Ont besoin de témoins pour parler dans notre âge.



J'ai passé près Salzbourg sous des rochers tremblants;

La Cigogne d'Autriche y nourrit les Milans.

Barberousse et Richard ont sacré ce refuge.



La neige règne au front de leurs pics infranchis,

Et ce sont, m'a-t-on dit, les ossements blanchis

Des anciens monts rongés par la mer du Déluge.



La première strophe est de Du Bartas. Tirée des Neuf Muses Pyrénées, le texte est différent de celui que donne Nerval :



Ce roc cambré par art, par nature ou par l'aage,

Ce roc de Tarascon hébergea quelquefois

Les Geans qui voloyent les montagnes de Foix,

De tant d'os excessifs rendent seur tesmoignage.



Le premier des sonnets des Autres Chimères, la Tète armée, s'ouvre par ce quatrain :



Napoléon mourant vit une Tête armée...

Il pensait à son fils déjà faible et souffrant :

La Tête, c'était donc sa France bien-aimée,

Décapitée, aux pieds du César expirant.



C'est encore le mythe napoléonien qui l'habite, mais est-ce vraiment le même homme qui écrivit les Élégies nationales? Comme nous sommes loin de Casimir Delavigne ou Auguste Barbier, et même de Victor Hugo! La dernière parole de Napoléon : « Mon fils! Tète armée! » est ici magnifiée, illustrée, conduite jusqu'à une rencontre entre Dieu et l'Empereur demi-dieu vaincu, tandis qu'un jeune homme, le roi de Rome, sort du Purgatoire pour tendre « sa main pure au monarque des cieux ». Même rencontre de l'histoire devenue légende et mythologie dans le sonnet A Hélène de Mecklem-bourg :



Le vieux palais attend la princesse saxonne

Qui des derniers Capets veut sauver les enfants;

Charlemagne attentif à ses pas triomphants

Crie à Napoléon que Charles-Quint pardonne.



Mais deux rois à la grille attendent en personne;

Quel est le souvenir qui les dent si tremblants,

Que l'aïeul aux yeux morts s'en retourne à pas lents,

Dédaignant de frapper ces pêcheurs de couronne?



Ô Médicis! les temps seraient-ils accomplis?

Tes trois fils sont rentrés dans ta robe à grands plis

Mais il en reste un seul qui s'attache à ta mante.

C'est un aiglon tout faible, oublié par hasard,

Il rapporte la foudre à son père Caesar...

Et c'est lui qui dans l'air amassait la tourmente!



Autre poème d'histoire, mais vu sous un jour oriental, peut-être sous l'influence du Divan de Goethe, le sonnet A Madame Ida Dumas est riche de noms propres et de majuscules comme au temps du baroquisme :



J'étais assis chantant aux pieds de Michaël,

Mithra sur notre tête avait fermé sa tente,

Le Roi des rois donnait dans sa couche éclatante,

Et tous deux en rêvant nous pleurions Israël!

Quand Tippoo se leva dans la nuée ardente...



Trois voix avaient crié vengeance au bord du ciel :



Il rappela d'en haut mon frère Gabriel,

Et tourna vers Michel sa prunelle sanglante :

« Voici venir le Loup, le Tigre et le Lion...

L'un s'appelle Ibrahim, l'autre Napoléon

Et l'autre Abd-el-Kader, qui rugit dans la poudre;

« Le glaive d'Alaric, le sabre d'Attila,

Ils les ont... Mon épée et ma lance sont là...

Mais le Caesar romain nous a volé la foudre! »



Ce recueil se termine par la plus mystérieuse Erythréa avec ses majuscules et ses italiques qui fut publiée par Corti d'après le manuscrit que possédait Paul Eluard :



Colonne de Saphir, d'arabesques brodée

— Reparais ! — Les Ramiers pleurent cherchant leur nid :

Et, de ton pied d'azur à ton front de granit

Se déroule à longs plis la pourpre de Judée!



Si tu vois Bénarès sur son fleuve accoudée

Prends ton arc et revêts ton corset d'or bruni :

Car voici le Vautour, volant sur Patani,

Et de papillons blancs la Mer est inondée.



MAHDÉWA! Fais flotter tes voiles sur les eaux

Livre tes fleurs de pourpre au courant des ruisseaux;

La neige du Calhay tombe sur l'Atlantique :



Cependant la Prêtresse au visage vermeil

Est endormie encor sous l'Arche du Soleil :

— Et rien n'a dérangé le sévère portique.



Ici, le Voyage en Orient est présent. Les parnassiens se souviendront de tels poèmes, les symbolistes aussi, mais parfois oublieront l'essentiel, le mystère poétique; les vrais héritiers, nous les trouverons de Baudelaire au surréalisme, de Mallarmé à Paul Valéry. Un soir, chez Hugo, comme on lui reprochait de n'avoir point de religion, il s'écria : « Moi, point de religion, mais j'en ai dix-sept! » Ce n'était pas de la malice, mais de la sincérité. Comme dit Claude Roy ; « Nerval s'invente sans doute un Dieu composite et hétéroclite, un Dieu-soleil récurrent, Orphée, Christ, Napoléon. Il l'invente au sens de création, de production imaginaire (même s'il ne fait que reprendre et modifier pour son usage une tradition hermétique très anciennE). Mais le mythe complémentaire jumeau est celui du Dieu solaire, le mythe de la Grande Déesse Mère, ce n'est pas pour Nerval une invention au sens où Littré parle de " créer quelque chose par la force de son esprit ". C'est une invention au sens de la découverte de ce qui préexistait, d'un trésor enfoui, d'un objet dissimulé. »

On se rallie à Georges-Emmanuel Clancier lorsqu'il écrit ces lignes : « Ce qui nous touche, c'est la voix nocturne* nostalgique et souveraine de Nerval appréhendant, au-delà des formules qui peut-être avaient pu le séduire, un monde informulé qui lui est essentiel, et par là même essentiel à l'homme. Ce qui fait la force, le pouvoir, la magie de ce sonnet (El DesdichadO), comme de tous les sonnets des Chimères, c'est qu'en leurs quelques vers l'alchimie poétique de toute une vie se trouve réalisée : le temps d'un bref chant, recouvrant toute la durée, tous les souvenirs d'une vie, tout son amour, tout le rêve qui l'a nourri, et au-delà la nostalgie sans fin des êtres disparus dans l'éternité, comme la promesse dans l'infini de leurs retrouvailles. » Et Marcel Schneider, étendant son étude de la prose fantastique de Gérard à ses poèmes, dit : « Les rêves qu'il poursuit sont tour à tour terrifiants et délicieux; mais, cauchemars ou idylles, ils préfigurent les éléments décisifs de son existence et ce qui a été annoncé par le rêve se réalise dans la vie éveillée. Aurélia et les Chimères sont une suite d'illuminations intérieures, la projection d'images fulgurantes de scènes qui se passent en réalité dans un autre monde, mais qui intéressent notre moi, de façon certaine, bien que mal connue. »

A propos d'Aurélia encore, nous citons ceci qui peut s'appliquer aux Chimères. C'est René Daumal qui parle : « Je tiens seulement à ce que l'on sache ce qui devrait pourtant éclater aux yeux, que rien dans ce livre n'est fortuit ni fantaisiste, que le caprice n'y a aucune part, et que chaque affirmation, chaque description, chaque récit de Nerval peut se retrouver mille fois dans l'énorme savoir des initiés et des voyants de tous les âges. Et il serait vain d' " expliquer " les rêves de Nerval par ses lectures et sa connaissance très vaste... » Plus loin, Daumal ajoute : « C'est parce que cette science, dans son principe, était inscrite, plantée entre ses yeux qu'il fut possédé toute sa vie du besoin d'en chercher des manifestations : autrement on ne saurait expliquer qu'elle dominât si dramatiquement ses rêves. » Gérard de Nerval a attiré vers lui tous les esprits de qualité de notre temps. Mais les Chimères vont au-delà du secret.



Le Plus romantique de tous.



Les quelques dizaines de pages que représente la meilleure poésie de Gérard de Nerval, si elles ne se suffisaient pas à elles-mêmes, seraient prolongées non par ses œuvres de jeunesse, non par ses innombrables travaux qui en feraient un polygraphe quelconque s'il n'y infusait un peu de son génie, mais par ses chefs-d'œuvre de prose fluide et délicate, fénelonienne, et il faudrait citer (ce que nous ne pouvons faire dans notre cadrE) des pages entières des Nuits d'Octobre, des Filles du Feu, de la Pandora, à'Aurélia... où la poésie est enclose pour notre ravissement.

Les introductions à Nerval sont nombreuses, du Nerval par lui-même de Raymond Jean qui permet un abord facile à Nerval, expérience et création, de Jean Richer, œuvre d'investigation profonde, en passant par tant d'exégèses qu'on ne peut les citer toutes, car il y faudrait de nombreuses pages. Le temps n'est plus où Nerval semblait ne pas exister : les maîtres de la critique du xixe siècle sont généralement passés à côté de lui sans le voir. Après la mise en valeur par Aristide Marie et Jules Marsan, il ne sera vraiment apprécié que dans les années 20 après le Manifeste du surréalisme d'André Breton. Certes Baudelaire parle de lui comme d'un « écrivain d'une honnêteté admirable, d'une haute intelligence, et qui fut toujours lucide », Théophile Gautier lui dédie bien des pages de son Histoire du romantisme, Arsène Houssaye fait son portrait dans l'Histoire du 41'fauteuil, et les témoignages de ses amis ne manquent pas, mais les opinions les plus lucides sont celles de nos contemporains.

N'oublions pas que Marcel Proust le met en compagnie de Chateaubriand en tête des « grands génies », que Drieu La Rochelle le cite parmi les quatre grands poètes du xix' siècle, les trois autres étant Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé. Pour Kléber Haedens, « Si Nerval ne ressemble pas aux autres romantiques, c'est parce qu'il est le seul romantique en France. » Et le critique ajoute : « Revêtu de son habit de prince, il s'en va tout droit vers l'abîme, pareil à cet Icare tombé en embrassant la mer, libéré de toute servitude et de toute contrainte, allégé du poids de la terre, mais prisonnier des fatales images et du dieu mortel dont il est vainqueur. »

Jean Giraudoux a vu dans les vers de Nerval « cette preuve d'existence individuelle que donnent si peu, contre toute attente et contre la promesse de leur appellation, nos écrivains romantiques. » Fort justement, Pierre-Jean Jouve dit : « Dans le romantisme, qu'il traverse, et auquel il paraît étranger, Gérard de Nerval semble une apparition, la source autonome de tout son être et de son œuvre s'écoule à part, comme s'il était à la fois en avant de son époque et en arrière... » Mais, « avec Gérard de Nerval, dit Paul Guth, le romantisme rompt les dernières amarres qui l'attachaient à Boileau. Il débouche sur les ténèbres de l'inconscient qu'exploreront Rimbaud, les surréalistes et les poètes du xxe siècle voués aux gouffres ». Maurice Blanchot va plus loin : « Il se transcrit comme la manifestation d'une essence pure. Il n'y a plus rien dans l'auteur qui soit indigne d'une œuvre nécessaire. Mais il n'y a plus rien en lui qui soit supportable à l'existence. L'assomption vers l'éternel se compense par l'anéantissement... »



Ce qui ne laisse pas d'étonner, c'est cette montée du génie à la fin de sa vie. « El Desdichado, Myrtho, Horus, Deljica, Antéros, Artémis, Fantaisie, les Cydalises, nous dit Eluard, ces poèmes supernaturalistes [...] sont à tel point parfaits, leur vue est si nouvelle et porte si loin que nous nous étonnons de la nullité, de l'inutilité de ses poèmes de jeunesse. » Au contraire de Rimbaud, Nerval a livré l'essentiel de son œuvre à la fin de sa vie dans un ultime éclat de lumière et de flamme avant de disparaître dans cette nuit que nul n'a si bien explorée. Ses visions, ses distillations savantes, magiques, d'un fond intérieur d'une richesse inouïe s'expriment dans l'éclo-sion des plus beaux vers qu'on ait écrits. Il unit le haut savoir de la poésie renaissante aux découvertes de notre langage poétique autopsié et mis à nu. On ne saurait connaître la poésie d'aujourd'hui sans la connaissance de Gérard de Nerval.









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Gérard de Nerval
(1808 - 1855)
 
  Gérard de Nerval - Portrait  
 
Portrait de Gérard de Nerval


Biographie / chronologie

1808.

Œuvre

Si l'on excepte divers ouvrages dramaturgiques (Lara, 1833!; Léo Burckhart, 1839), l'œuvre de Nerval est essentiellement romanesque et poétique.