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Gérard de Nerval

Le rotisseur - Prose


Prose / Poémes d'Gérard de Nerval





O jeune fille à la voix perlée ! tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire ; tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant, ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée; et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant, et dès lors te voilà perdue... perdue pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, ou seulement dans un café chantant!

Adieu, adieu, et pour jamais adieu !... Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.



Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs... « spectres où saigne encore la place de l'amour »! Les tourbillons que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La Pia1, la Francesca * passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.

Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré 8, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée :



A la Grand'Pinte, quand le venl Fait grincer l'enseigne en fer-blanc,

Alors qu'il gèle, Dans la cuisine, on voit briller Toujours un tronc d'arbre au foyer;

Flamme éternelle,

Où rôtissent en chapelets, Oisons, canards, dindons, poulets,

Au tourne broche l Et puis le soleil jaune d'or, Sur les casseroles encor,

Darde et s'accroche * !



Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé.

Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses ; elles étaient toutes occupées.



« Allons ailleurs, dis-je.

— Mais auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et chez Véry cela coûterait un franc; ici c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite pour faire d'excellents consommés. »



Les deux bols nous furent servis sur le comptoir, et le bouillon était parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg, grosses comme de petits homards. Les moules, la friture et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes composent le souper ordinaire des habitués.

Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type habille des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaéns, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.

Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux lumières.

« Vois-tu, muffelon, disait la dame, tu n'es pas fait pour ce métier-là de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le bouillon de poulet te soutient, c'est vrai ; mais la liqueur t'abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air fort, parce que tu es nerveux... Tu ferais mieux de dormir à cette heure-ci.

— De quoi? — observa le jeune homme avec cet accent des voyous parisiens qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de la pipe : est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? Ce sont les chagrins qui me font boire : pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!

— Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.

— Je te parle comme à ma mère : si elle revient, c'est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.

— Encore une bêtise !



— Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement !

— Ah! jeune homme! cette femme-là, ça sera ta mort.

— Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!...

— Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui es capable de corriger une femme ! »

Je n'en voulus pas entendre davantage. Jean-Jacques avait bien raison de s'en prendre aux mœurs des villes d'un principe de corruption qui s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela, cependant, n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule?

Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante :

« Or sie forte e arditol-— Ornai si scende per St faite 8cale... * »

A quoi je répondis sur un air de Mozart :

« Andiam' ! andiam' I andiamo bene !

— Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer : c'est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin. »











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Gérard de Nerval
(1808 - 1855)
 
  Gérard de Nerval - Portrait  
 
Portrait de Gérard de Nerval


Biographie / chronologie

1808.

Œuvre

Si l'on excepte divers ouvrages dramaturgiques (Lara, 1833!; Léo Burckhart, 1839), l'œuvre de Nerval est essentiellement romanesque et poétique.