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Gérard de Nerval

GÉRARD DE NERVAL (Pseudonyme de Gérard Labrunie) (1808-1855)


Poésie / Poémes d'Gérard de Nerval





Vie réelle et vie rêvée



Une biographie de Nerval a-t-elle un sens, dès lors que l'écrivain affirme « s'être brodé sous toutes les coutures » à travers ses œuvres ? Ne suffit-il pas de lire ses textes, tous ou presque écrits à la première personne, pour retrouver l'homme derrière les héros ? Les questions méritent d'être posées dans la mesure où le lecteur aura du mal à se retrouver dans ce carnaval de masques mythiques que Gérard s'est plu à organiser ; en revanche, la connaissance des faits ne lui apportera pas grand-chose, tant il est vrai que, pour Nerval, « la vie réelle » c'est la littérature, et elle seule.





Élevé dans le Valois, qui fournit le décor de nombre de récits, et surtout de Sylvie (1853), chez son oncle maternel — sa mère est morte en Silésie en 1810, son père médecin de la Grande Armée ne peut s'occuper de lui —, le jeune Gérard revient à Paris pour faire d'honnêtes études au lycée Charlemagne (1820). Dès 1826 il publie des poésies (Élégies nationaleS) et donne peu après une traduction du Faust (1828) que Gœthe appréciera. Introduit dans les rangs de la jeunesse romantique, il participera au chahut d'Hernani, puis deviendra l'un des piliers du « petit Cénacle » (cf. la Bohème galante, 1852), affichera des idées « républicaines » qui le conduiront à la prison de Sainte-Pélagie, s'intéressera au théâtre comme tous ceux de sa génération, à la fois comme auteur (le Prince des sots, 1831 ; Piquillo, 1837 ; l'Alchimiste [avec Dumas] et Léo Burckart, 1839) et comme critique (pigiste dramatique et lyrique de divers journaux, il dépensera le petit héritage laissé par son oncle dans la ruineuse aventure du Monde dramatique — 1835-1836— qu'il fonda pour soutenir la carrière de l'actrice Jenny ColoN). Divers voyages (en Italie, en Autriche, en Allemagne, en BelgiquE) préludent au grand voyage en Orient de l'année 1843. Mais déjà les troubles mentaux l'assaillent (internement chez le Dr Blanche en 1841), d'abord diffus, puis de plus en plus fréquents jusqu'aux grandes crises (1849, 1853-1855) qui se manifestent dans le même temps qu'il produit la plus grande partie de ses chefs-d'œuvre : Voyage en Orient et l'Imagier de Harlem (1851), Lorely, les Illuminés et les Nuits d'octobre (1852), Petits Châteaux de Bohême (1853), les Filles du feu avec les Chimères, Pandora (1854). On le retrouve pendu rue de la Vieille-Lanterne à l'aube du 26 janvier 1855 : la première partie d'Aurélia avait paru le 1er janvier, la seconde sortira le 15 février.

Tous ces matériaux, Nerval les utilise et les réutilise, en variant l'agencement pour en modifier la signification au regard d'une vie qu'il entend, par l'écriture, organiser à sa guise :



Je ne demande pas à Dieu de rien changer aux événements, mais de me changer relativement aux choses ; de me laisser le pouvoir de créer autour de moi un univers qui m'appartienne, de diriger mon rêve éternel au lieu de le subir. Alors, il est vrai, je serai Dieu.

Paradoxe et Vérité, 1844.



Attitude typiquement romantique dans sa volonté démiurgique, mais qui, chez Nerval ne s'arrête pas aux mots ; ou, tout au moins, part d'un constat que le mot peut tout. Dès lors toute l'expérience nervalienne aura pour objet de substituer la réalité créée par la langue à la réalité offerte du monde. De faire que « le Rêve [soit] une seconde vie » ainsi que l'énonce l'ouverture d'Aurélia.



L'Étoile et le Destin



Encore faut-il, pour appréhender la réalité, celle-ci ou celle-là, être assuré de son être propre : or l'identité est problématique chez Nerval. « Je suis l'autre », écrit-il au dos d'une gravure le représentant. L'autre : c'est lui que les récits mettent en scène de l'architecte Adoniram (Voyage en OrienT) à Saturnin, l'aphasique malade d'Aurélia ; l'autre, c'est ce double qui apparaît sous les traits du frère de lait épousant Sylvie ou du régisseur aimé d'Aurélie et qui deviendra le sujet d'une véritable théorie :



Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui agit. Les Orientaux ont vu là deux ennemis : le bon et le mauvais génie. « Suis-je le bon ? suis-je le mauvais ? me disais-je. En tout cas l'autre m'est hostile ».

Aurélia, I, 9.



À suivre l'évolution du mythe stellaire dans les textes des dernières années, on voit comment se fait cette dislocation du moi. À l'origine, l'étoile n'est rien d'autre qu'une allégorie empruntée au Roman comique de Scarron :



Me voici encore dans ma prison, Madame, [...] toujours confiant, hélas ! dans cette belle étoile de comédie qui a bien voulu m'appeler un instant son destin. L'Étoile et le Destin, quel couple aimable dans le roman du poète Scarron ; mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces deux rôles aujourd'hui.

« À Alexandre Dumas », 1853.



Jeu d'autant plus difficile que face au Destin l'Étoile se scinde en figures opposées :

Ermenonville ! [...] tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d'un double éclat. [...] C'était Adrienne ou Sylvie, c'étaient les deux moitiés d'un seul amour.

Sylvie, xiv.



Le sonnet liminaire des Chimères, « El Desdichado », ne dira pas autre chose ; et dans cette perte de l'autre, le « moi » se perdra lui-même, suscitant les interrogations multiples

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? avant que ne s'affirme, après toutes sortes d'identités négatives, la seule qui convienne : celle du poète symbolisé par le fils de Calliope :

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron, Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée...



Ne reste plus alors qu'à assumer son destin poétique en transformant l'étoile initiale en un lieu d'expérience nouvelle :



Et pendant qu'il m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel une étoile que je croyais connaître, comme si elle avait quelque influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible, marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin. [...] « Non ! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile sont ceux qui m'attendent... »

Aurélia, 1, 2.



Ainsi la boucle est-elle bouclée : d'une impossible union avec l'autre dans le monde on est passé à une union mystique dans un autre monde. À l'expérience fallacieuse et déceptive (cf. les « illusions » de la fin de SylviE) s'est substituée l'initiation aux « convictions » génératrices de bonheur et de paix d'Aurélia.



Les mots et les choses



Mais, là encore, rien n'était donné : les mots, si faciles pour beaucoup, se révèlent rebelles à la maîtrise de Nerval. Non que celui-ci ne possède pas sa langue aussi bien qu'un Hugo ou un Lamartine ; mais il y a chez lui un tel respect de la parole en vertu de son essence —



À la matière même un verbe est attaché...

Ne la fais pas servir à quelque usage impie ! les Chimères, « Vers dorés ».



— qu'écrire devient un acte grave, engageant l'être tout entier. On comprend, dès lors, ces réticences permanentes, ces hésitations multiples qui parsèment le texte nervalien : elles ne sont pas le signe d'une quelconque impuissance à dominer les mots, mais plutôt le révélateur d'une hésitation à fixer, par la parole, le réel. « Fixer » : le terme revient souvent sous la plume de Nerval, comme pour marquer que, face à un temps et à un espace destructeurs, seule la parole peut arrêter la dérive du sujet : « Je résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret », note le narrateur au terme des épreuves d'Aurélia. Et parmi ces « secrets », celui-ci, qui rejoint le projet de Paradoxe et Vérité et paraît rendre possible tout ce qui, jusqu'alors, semblait irréalisable :



Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille, sans doute, à celle qui nous attend après la mort.



Mais, en étant fixée, l'expérience personnelle s'élargit aux autres, à ce « nous » qui tout à la fois marque le pouvoir de l'écrivain — ce que Nerval nomme « sa mission » — sur ses contemporains, mais aussi fait de lui un homme parmi les autres. Habile moyen de nier cette folie —sauf à l'étendre à l'humanité entière... — dans laquelle certains voulaient le rejeter. Cette même folie, refusée par le narrateur de Sylvie (chap. III) et totalement assumée dans Aurélia, est bien la preuve qu'il existe un « raisonnement » de la « maladie » si la « raison » lui fait défaut. Et, là encore, le langage se révèle le seul vecteur possible, la seule réalité. Rien d'étonnant, alors, que Nerval, jouant sur les mots, ait pu écrire que « la dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète »... Nerval ou l'homme fait Verbe.









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Gérard de Nerval
(1808 - 1855)
 
  Gérard de Nerval - Portrait  
 
Portrait de Gérard de Nerval


Biographie / chronologie

1808.

Œuvre

Si l'on excepte divers ouvrages dramaturgiques (Lara, 1833!; Léo Burckhart, 1839), l'œuvre de Nerval est essentiellement romanesque et poétique.