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François de Vigny

Chant deuxième - Chanson


Chanson / Poémes d'François de Vigny




SÉDUCTION



Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants.
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,


D'un bandeau qu'envîraient les cheveux d'une
Reine.
Telle, au fond du
Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
La
Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres
Cieux.
Ses regards, éblouis par des
Soleils sans nombre,
N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre,
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger,


Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie :
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
Des cristaux suspendus au passage de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune
Italienne
S'endorme en écoutant la harpe
Eolienne.
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
Qui parut s'approcher de la fille du
Ciel;
Et ces feux réunis furent comme l'aurore


D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
A sa lueur de rose un nuage embaumé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle
Asie.
Là, comme un
Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.



Quelquefois un enfant de la
Clyde écumeuse,
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
Et chasse un daim léger que son cor étonna,


Des glaciers de l'Arven aux brouillards du
Crona,
Franchit les rocs moussus, dans les gouffres s'élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins
Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains.
Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
Il cherche les sentiers voilés par les orages;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
Passer le plaid léger d'une
Ecossaise errante,


Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d'apercevoir la sœur de ses aïeux,
Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,
Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
Il cherche alors comment
Ossian la nomma,
Et, debout sur sa roche, appelle
Evir-Coma.

Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine,
Et des enchantements non moins délicieux


De la
Vierge céleste occupèrent les yeux.

Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,

Livre son aile blanche à l'onde fugitive,

Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait

Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.

Sa robe était de pourpre et, flamboyante ou pâle,

Enchantait les regards des teintes de l'opale.

Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;

C'était une couronne ou peut-être un fardeau :

L'or en était vivant comme ces feux mystiques


Qui, tournoyant, brûlaient sur les trépieds antiques.
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;
Mollement entourés d'anneaux mystérieux,
Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,
Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée,



Et craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas,
D'un geste impatient accuse tous ses pas.

Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,
Soit que sachant des yeux la force enchanteresse,
Il veuille ne montrer d'abord que par degrés
Leurs rayons caressants encore mal assurés,
Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.
Tel que dans la forêt le doux vent du matin
Commence ses soupirs par un bruit incertain
Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde;
Elevant lentement sa voix douce et profonde,
Et prenant un accent triste comme un adieu,
Voici les mots qu'il dit à la fille de
Dieu :

«
D'où viens-tu, bel
Archange ? où vas-tu ? quelle voie

«
Suit ton aile d'argent qui dans l'air se déploie ?

«
Vas-tu, te reposant au centre d'un
Soleil,

«
Guider l'ardent foyer de son cercle vermeil;

«
Ou, troublant les amants d'une crainte idéale,

«
Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale;

«
Partager la rosée aux calices des fleurs,


Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs ? «
Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes, «
Et de parler, le soir, au cœur des jeunes femmes; «
De venir comme un rêve en leurs bras te poser, «
Et de leur apporter un fils dans un baiser ? «
Tels sont tes doux emplois, si du moins j'en veux croire «
Ta beauté merveilleuse et tes rayons de gloire.
Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant «
Qu'instruit à me haïr mon rival trop puissant ? «
Ah! peut-être est-ce toi qui, m'offensant moi-même,

«
Conduiras mes
Païens sous les eaux du baptême; «
Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant «
Le regard d'une vierge ou la voix d'un enfant. «
Je suis un exilé que tu cherchais peut-être : «
Mais s'il est vrai, prends garde au
Dieu jaloux ton

[maître; «
C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé,
Que je suis malheureux, que je suis réprouvé. «
Chaste beauté! viens-tu me combattre ou m'absoudre ? «
Tu descends de ce
Ciel qui m'envoya la foudre,



«
Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi «
Tu viens aussi d'en haut, bel
Ange, contre moi. »

Ainsi l'Esprit parlait.
A sa voix caressante,
Prestige préparé contre une âme innocente,
A ces douces lueurs, au magique appareil
De cet
Ange si doux, à ses frères pareil.
L'habitante des
Cieux, de son aile voilée,
Montait en reculant sur sa route étoilée,
Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux
Fuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux.
Mais en vain ses deux pieds s'éloignaient du nuage,
Autant que la colombe en deux jours de voyage
Peut s'éloigner d'Alep et de la blanche tour
D'où la sultane envoie une lettre d'amour :
Sous l'éclair d'un regard sa force fut brisée;
Et dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée,
L'ennemi séducteur continua tout bas :

«
Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas. «
Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme «
Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme, «
Dans les liens des corps, attraits mystérieux,

«
Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux. «
C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes ; «
La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges ; «
Je leur donne des nuits qui consolent des jours, «
Je suis le
Roi secret des secrètes amours, s
J'unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses, «
Comme le papillon sur ses ailes poudreuses «
Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs, «
Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs. «
J'ai pris au
Créateur sa faible créature ;

«
Nous avons, malgré lui, partagé la
Nature :

«
Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil «
Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un
Soleil; «
Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre «
La volupté des soirs et les biens du mystère. «
Es-tu venue, avec quelques
Anges des cieux, «
Admirer de mes nuits le cours délicieux ?



«
As-tu vu leurs trésors ?
Sais-tu quelles merveilles
Des
Anges ténébreux accompagnent les veilles ?

«
Sitôt que balancé sous le pâle horizon «
Le
Soleil rougissant a quitté le gazon,

«
Innombrables
Esprits, nous volons dans les ombres

«
En secouant dans l'air nos chevelures sombres :

«
L'odorante rosée alors jusqu'au matin

«
Pleut sur les orangers, le lilas et le thym.

«
La
Nature attentive aux lois de mon empire

«
M'accueille avec amour, m'écoute et me respire;

«
Je redeviens son âme, et pour mes doux projets

«
Du fond des éléments j'évoque mes sujets.

«
Convive accoutumé de ma nocturne fête, «
Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.

«
Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de son vol,

«
S'élance le premier l'éloquent rossignol;

«
Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue,

«
De mon heure chérie annonce la venue;

«
Il vante mon approche aux pâles alisiers,

«
Il la redit encore aux humides rosiers;

«
Héraut harmonieux, partout il me proclame;

«
Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de

[flamme.

«
Le vermisseau reluit; son front de diamant «
Répète auprès des fleurs les feux du firmament,

«
Et lune de clartés avec le météore

«
Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.

«
L'étoile des marais, que détache ma main,

«
Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin.

«
Dédaignant le remords et sa triste chimère, «
Si la
Vierge a quitté la couche de sa mère, «
Ces flambeaux naturels s'allument sous ses pas, «
Et leur feu clair la guide et re la trahit pas. «
Si sa lèvre s'altère et vient près du rivage «
Chercher comme une coupe un profond coquillage, «
L'eau soupire et bouillonne, et devant ses pieds nus «
Jette aux bords sablonneux la
Conque de
Vénus. «
Des
Esprits lui font voir de merveilleuses choses, «
Sous des bosquets remplis de la senteur des roses;



«
Elle aperçoit sur l'herbe, où leur main la conduit, «
Ces fleurs dont la beauté ne s'ouvre que la nuit, «
Pour qui l'aube du jour aussi sera cruelle, «
Et dont le sein modeste a des amours comme elle. «
Le silence la suit; tout dort profondément;

«
L'ombre écoute un mystère avec recueillement. «
Les vents, des prés voisins, apportent l'ambroisie «
Sur la couche des bois que l'amant a choisie. «
Bientôt deux jeunes voix murmurent des propos »
Qui des bocages sourds animent le repos. «
Au fond de l'orme épais dont l'abri les accueille, «
L'oiseau réveillé chante et bruit sous la feuille, «
L'hymne de volupté fait tressaillir les airs, «
Les arbres ont leurs chants, les buissons leurs concerts, «
Et sur les bords d'une eau qui gémit et s'écoule,

«
La colombe de nuit languissamment roucoule.

«
La voilà sous tes yeux l'œuvre du
Malfaiteur; «
Ce méchant qu'on accuse est un
Consolateur «
Qui pleure sur l'esclave et le dérobe au maître, «
Le sauve par l'amour des chagrins de son être, «
Et, dans le mal commun lui-même enseveli, «
Lui donne un peu de charme et quelquefois l'oubli. »
Trois fois, durant ces mots, de l'Archange naissante
La rougeur colora la joue adolescente,
Et, luttant par trois fois contre un regard impur,
Une paupière d'or voila ses yeux d'azur.










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François de Vigny
(1570 - ?)
 
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Biografie / cronologie

Conformément aux préoccupations constamment manifestées par l'écrivain, nous avons étendu cette chronologie dans la direction du passé, à la recherche de la noblesse des ancêtres, et dans celle de l'avenir, à l'écoute des échos de l'œuvre renvoyés par la postérité.

Bibliographie