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Etienne Jodelle

MA MUSE OU CE DÉMON...


Poésie / Poémes d'Etienne Jodelle





De la poésie de Jodelle, il ne nous reste que les épaves d'un naufrage. Charles de la Mothe, son premier éditeur, écrivait dans la préface des Œuvres et Mélanges posthumes : « Nous espérons faire mettre en lumière encore quatre ou cinq aussi gros volumes que cestui-ci. » Aucun n'a paru, sans doute à cause de l'insuccès du recueil de 1574. Etienne Pasquier l'avait durement jugé : « Je le méconnais : je ne dis pas qu'il n'y ait plusieurs belles pièces, mais aussi y en a-t-il une infinité d'autres qui (...) ne devaient être mises sur la montre. » Comme Ronsard, selon un propos rapporté par Pierre de l'Estoile : « Pour le regard de ses œuvres, Pierre de Ronsard a dit souvent qu'il eût désiré, pour la mémoire de Jodelle, qu'elles eussent été données au feu au lieu d'être mises en la presse. »






Pourtant Jodelle avait joui de son vivant d'une gloire sans pareille. Même dans un siècle peuplé d'hommes chargés de tous les dons, il parut un prodige : «Jodelle n'excellait pas seulement en l'art de la Poésie, mais quasi en tous Us autres : il était grand Architecte, très docte en la Peinture, et Sculpture, très éloquent en son parler, et de tout il discourait avec tel jugement, comme s'il eût été accompli de toutes connaissances. » Ainsi s'exprimait Charles de La Mothe. Si ce témoignage semblait suspect, on pourrait en citer bien d'autres. Pasquier a évoqué son « naturel émerveillable » et noté que « rien ne semblait lui être impossible, où il employait son esprit ». Ronsard lui a fait l'hommage de plusieurs poèmes, dont un sonnet paru dans la première édition collective de ses Œuvres en 1560 ; il l'a maintenu dans toutes les rééditions, qu'il élaguait pourtant, ce qui laisse à penser que le mépris dans lequel il finit par tenir les poèmes n'avait pas entamé son admiration étonnée pour l'homme :



Tu ne devais, Jodelle, en autre ville naître

Qu'en celle de Paris, et ne devais avoir

Autre fleuve que Seine, ou des

Dieux recevoir

Autre esprit que le tien, à toute chose adextre.



Ce qui est grand se fait par le grand reconnaître :

Paris se fait plus grand par son Jodelle voir,

Et Seine, en s'élevant au bruit de ton savoir,

Des fleuves ose bien le plus grand apparaître.



A ton esprit si grand ne fallait un village,

Ni le bord inconnu de quelque bas rivage,

Mais grand'ville et grand fleuve agrandis de ton heur.



Un seul bien ta vertu si justement demande :

C'est que notre grand

Prince, ignorant ta grandeur,

Ne se montre assez grand à ta

Muse si grande.



Dans ses Dialogues de 1556, Louis Le Caron l'avait placé sur le même pied que Ronsard, les présentant comme « les deux qui sont aujourd'hui réputés à bon droit les premiers poètes de notre temps », quoiqu'il n'eût rien publié alors qu'une poignée de pièces liminaires dans des ouvrages disparates et fait représenter une comédie et une tragédie. Du Bellay l'avait placé au-dessus de tous les autres poètes de la Pléiade :



Par ses vers teïens Belleau me fait aimer

Et le vin et l'amour ; Baïf, ta chalemie

Me fait plus qu'une Reine une rustique amie

Et plus qu'une grand'ville un village estimer.



Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer

Pour voler jusqu'au ciel avec son Uranie ;

Et par l'horrible effroi d'une étrange harmonie,

Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.



Mais je ne sais comment ce démon de

Jodelle (Démon est-il vraiment, car d'une voix mortelle Ne sortent point ses verS) tout soudain que je l'ois,



M'aiguillonne, m'époint, m'épouvante, m'qffolk. Et comme Apollon fait de sa prêtresse folle, A moi-même m'ôtant, me ravit tout en soi.



Qu'on rapproche ce sonnet de la justement fameuse définition du poète dans la Défense et Illustration, on comprendra qu'ici Du Bellay ne reconnaît en Jodelle rien de moins que l'incarnation du poète par excellence : « Pour conclure ce propos, sache, Lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner, bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant çà et là à son plaisir. »



« Je le méconnais », écrit Pasquier. De quoi cette déception a-t-elie pu se nourrir ? La préface de Charles de La Mothe laisse entendre que la préparation du recueil de 1574 avait été précipitée : « Après sa mort, ses amis (...) ont recueilli ce qu'ils ont pu de ses œuvres égarées, et de partie d'icelles ils ont fait imprimer ce premier volume de Mélanges, pendant que l'on préparera autres volumes de choses mieux choisies et ordonnées. » Explication bien courte : la publication de ces autres volumes l'aurait réduite à néant s'il est exact que celui-ci ne rassemble que des « pièces faites par l'auteur aux plus tendres ans de sa jeunesse (...), et quelques chansons, sonnets, et odes que l'on pourra discerner plus faibles que plusieurs autres faites depuis ». Ces autres pièces ont-elles jamais existé ailleurs qu'en la tête de leur auteur ? Jodelle se targuait de savoir par cœur tous ses poèmes. On peut douter qu'il prît jamais la peine de les coucher tous par écrit. Charles de La Mothe affirme que les Contr'amours devaient compter « plus de trois cents sonnets » ; il n'en a guère retrouvé plus de sept. Pasquier, pour sa part, cite le premier et rapporte que Jodelle lui en avait récité « par cœur une vingtaine d'autres ». Depuis le xvf siècle, les recherches érudites ont tout compte fait ajouté peu de textes à l'édition princeps. Le feu, l'humidité, les vers, la négligence conspirent certes à la destruction des manuscrits anciens. On peut douter toutefois que La Mothe ait eu entre les mains la matière des « quatre ou cinq aussi gros volumes que cestui-ci » qu'il promettait en 1574.

Jodelle avait refusé de laisser paraître la moindre plaquette ; le Recueil des Inscriptions, long plaidoyer pour se justifier du lamentable échec de la fête du 17 février 1558, n'équivalait pas à la publication d'une œuvre. Olivier de Magny le lui reprochait dès 1554 :



Mais comment les pourrais-je voir

Si contre tout juste devoir

Tu nous caches leur excellence

Sous un trop obstiné silence ?

(...)



Là donc, ne te fais tant de tort,

Que le trait de la pâle mort

Qui secrètement nous menace

Aux Enfers descendre te fasse

Sans avoir premier éventé

Cela que ta Muse a chanté

Afin, Jodelle, qu'en ta vie,

Malgré l'ignorance et l'envie,

Tu dresses toi-même l'autel

Où pendra ton nom immortel.



On a d'autant plus lieu de s'étonner que Jodelle était affamé de gloire comme les autres poètes de la Pléiade. Anticipait-il les résistances que sa poésie susciterait sur le papier, détachée du poète inspiré dont il incarnait le personnage de façon exemplaire ? La poésie semblait jaillir de lui avec une brusquerie qui présentait l'image de la fureur poétique. Les contemporains ont dit leur émerveillement devant celui que Du Bellay avait appelé « ce Démon de Jodelle ». Charles de La Mothe : « Tous ses sonnets, même ceux qui sont par rencontres, il les a tous faits en se promenant et s'amusant parfois à autres choses, si soudainement que quand il nous les disait, nous pensions qu'il ne les eût encore commencés. » Le poème imprimé ne bénéficiait plus de cet étonnement suscité par le spectacle du poète qui le proférait avec une promptitude infaillible. Il se donnait alors à lire dans son étrangeté radicale, à l'écart de l'esthétique classicisante de poètes férus d'imitation de l'Antiquité. Il ne pouvait que susciter les résistances les plus vives, jusqu'à l'hostilité.



C'est que Jodelle n'appartient pas vraiment à la Pléiade, sinon par l'effet d'un malentendu. Ronsard l'a annexé à son groupe après le succès éclatant de CUopâtre captive parce que cette tragédie avait rempli un des articles du programme de la Défense et Illustration. Il a multiplié les avances et les hommages : Dithyrambes chantés au bouc de E. Jodelle, poète tragique dans le Livre des Folâtries, un sonnet dans la Continuation des Amours, un sonnet encore dans les Œuvres de 1560, à quoi s'ajoutent des mentions flatteuses dans Les Iles fortunées et dans l'Elégie à Jean de la Péruse. A lire ces textes, on a presque le sentiment d'appels du pied. Par contraste, Jodelle paraît bien réservé. Il ne contribue qu'assez chichement aux bouquets de pièces liminaires qui, selon l'habitude de l'époque, saluent les publications des poètes de la Pléiade, même s'il prodigue ce genre d'hommage à bien d'autres écrivains. Cette réserve peut trahir un caractère ombrageux. Au témoignage de Pasquier, Jodelle acceprait mal l'ascendant de Ronsard : « Il me souvient que le gouvernant un jour entre autres sur sa poésie (ainsi voulait-il être chatouillé), il lui advint de me dire que si un Ronsard avait le dessus d'un Jodelle le matin, l'après-midi JodeUe l'emporterait de Ronsard ; et défait il se plut quelquefois à le vouloir contrecarrer. » Mais plus qu'un tempérament est ici en cause, quoiqu'il ait pesé sans doute d'un poids déterminant. JodeUe n'adhéra jamais vraiment au projet néo-classique exposé dans la Défense et Illustration, malgré qu'il eût été enrôlé d'office dans la Pléiade en qualité de dramaturge. En 1553, quatre ans après la publication du manifeste de Du Bellay, à un moment où se ralliaient les adversaires de la première heure — Mellin de Saint-Gelais, Sébillet, Barthélémy Aneau —, il proclamait dans l' Ode au Comte d'Alcinois :



Que nous sert plus de redire

Maint fatal enfantement,

Qu'en nos Menteurs on peut lire

Décrit fabuleusement ?

Fuyons ces voix menteresses.

Que nous servent ces Déesses,

L'une sortant d'un cerveau,

L'autre de l'écume fille,

Qui aborde en sa coquille,

Virevoltante sur l'eau ?



Cette charge contre la poésie nourrie de mythologie de Ronsard et de ses émules se trouve dans le prologue de sa comédie L'Eugène, aggravée par la condamnation de leur aristocratisme et de l'imitation des Anciens. Jodelle reprend sans le renier l'héritage de Marot et, par-delà, des Grands Rhétoriqueurs ; surtout, il s'avance dans une direction tout autre que celle que prennent les poètes de la Pléiade. Il se veut, d'un mot, moderne — on serait presque tenté de dire : « absolument moderne ». Il prépare dans les sonnets le lyrisme maniériste d'un d'Aubigné, d'un Sponde ou d'un Chassignet et, dans les poèmes plus amples, il anticipe à certains égards cette poésie abstraite, discursive et raisonneuse, qui s'ébauchera dans l'œuvre d'un Du Perron ou d'un Bertaut avant de trouver chez Malherbe et ses disciples son accomplissement. Ses élégies, ses « chapitres » et ses chansons, qui développent longuement, de façon suivie, on dirait presque fanatique, ce qu'il faut bien appeler un argument, sont aux antipodes des longs poèmes de Ronsard, tout en images et en digressions, qui ont le charme de lents, de sinueux fleuves surchargés de reflets, que sollicitent d'insensibles pentes. Dans la Chanson pour répondre à celle de Ronsard qui commence : « Quand j'étais libre... », la réponse étonne bien plus par son registre stylistique que par son contenu somme toute prévisible.



Au moment où triomphe la Pléiade, la poésie de Jodelle ne pouvait pas être reçue : elle s'écartait par trop des conventions esthétiques dominantes. Charles de La Mothe avait bien perçu cette singularité, dont il avait prévenu le lecteur des Œuvres et Mélanges : «Jouisse donc le Lecteur de ceci cependant ; et avant que déjuger de cette poésie, je le prie de noter deux choses : l'une, que ores par icelle l'on peut apercevoir que l'auteur avait bien lu, et entendu, les Anciens, toutefois par une superbe assurance ne s'est oncques voulu assujettir à eux, ains a toujours suivi ses propres inventions, fuyant curieusement les imitations, sinon quand expressément il a voulu traduire en quelque tragédie : tellement que si l'on trouvait aucun trait que l'on pût reconnaître aux Anciens, ou autres précédant lui, c'a été par rencontre, non par imitation, comme il sera aisé à juger en y regardant de près. L'autre, que qui remarquera la propriété de mots bien observée, les phrases et figures bien accommodées, l'élégance et majesté du langage, les subtiles inventions, les hautes conceptions, la parfaite suite et liaison des discours, et la brave structure et gravité des vers où il n'y a rien de chevillé, se trouvera si affriandé en ce style d'écrire singulier et possible encore non accoutumé entre les Français, que si après il prend les œuvres de plusieurs autres, il s'en dégoûtera tant qu'il ne voudra plus lire ni estimer autres écrits que de Jodelle. » Mais la singularité de Jodelle ne tient pas au refus d'imiter pas à pas la démarche des Anciens : cette modernité rudimentaire n'isole pas, même à la Renaissance. Elle ne tient pas non plus à la majesté du langage, ni à la subtilité des inventions, ni à la hauteur des conceptions, auxquelles on trouverait sans se donner de peine bien des équivalents à une époque surpeuplée de poètes épris de grandeur. C'est par sa diction, par « la brave structure et gravité des vers » que Jodelle se met résolument à part des poètes de son temps. Encore aujourd'hui, on ne lit pas sans étonnement des vers comme ceux-ci, qui accumulent les accents, martelés par un rythme d'iambe, prolongés par des enjambements, hachurés par des coupes comme on n'en retrouvera pas avant le dernier Hugo, avant Rimbaud :



Je vivais, mais je meurs, et le cœur, gouverneur

De ces membres, se loge autre part : je te prie,

Si tu veux que j'achève en ce monde ma vie...



Oncques trait, flamme ou lacs d'amoureuse fallace

N'a point, brûlé, lié, si dur, froid, détaché

Cœur comme était le mien, blessé, ars, attaché...



Le vers de Jodelle n'est pas moins neuf aujourd'hui qu'au xvr" siècle, et l'on peut avancer qu'il ouvre à des inventions auxquelles nos vers libres n'atteignent pas plus que les mètres classiques. Jodelle s'était en quelque sorte fait une spécialité des « vers rapportés » ou « par rencontres », dans lesquels la ligne syntaxique, on le sait, se ramifie en bouquets paradigmatiques. Le plus connu sans doute de ses poèmes, le deuxième sonnet des Amours, en propose un exemple stupéfiant, où se déclinent, disposés en colonnes, les trois séries d'attributs de la déesse triple Lune-Diane-Hécate. Fugue à trois voix, si l'on veut, avec, dans les derniers vers, une accélération qui évoque, en des entrées de plus en plus rapprochées, le mouvement d'une strette. Tour de force ?



Sans doute. Mais, le souhaiterait-on, on ne pourrait réduire Jodelle à un technicien du vers féru d'expériences linguistiques et rythmiques. Il ne procède pas avec la froideur calculatrice d'un parnassien ciseleur d'hémistiches. Plutôt qu'un artiste, Jodelle est un poète au sens qu'on donnait à ce mot à la Renaissance : un homme soulevé par la fureur, en proie au délire poétique. Après Du Bellay, tous les contemporains ont relevé le caractère démoniaque de sa poésie et Jodelle lui-même a repris ou, plus exactement, revendiqué l'épithète de « démon ». Nous dirions aujourd'hui, après Nietzsche, que sa poésie est dionysiaque. Elle échappe à toute mesure, emportée par une énergie oraculaire, impatiente des limites et des règles. Elle reste étrangère à l'apollinisme d'un Ronsard, qui proclamait la nécessité de la fureur poétique mais condamnait du même souffle « ces inventions fantastiques et mélancoliques, qui ne se rapportent non plus l'une à l'autre que les songes entrecoupés d'un frénétique ou de quelque patient extrêmement tourmenté de la fièvre, à l'imagination duquel, pour être blessée, se représentent mille formes monstrueuses sans ordre ni liaison ». Il n'est pas exclu que, dans ces lignes fameuses de l'Abrégé de l'an poétique français, Ronsard ait songé aux poèmes de Jodelle dont il allait dire, quelques années plus tard, qu'il eût mieux valu qu'ils eussent été donnés au feu plutôt que livrés à la publication.



Ces poèmes sont bien faits pour inquiéter. Ils exercent sur leur lecteur une fascination dont Jodelle a, tout le premier, éprouvé le vertige, et qu'il a dénoncée dans un de ces retournements impétueux dont il avait coutume : « Ô traîtres vers, trop traîtres contre moi ». Ils plongent dans ces profondeurs de la vie intérieure où rôdent de redoutables puissances. C'est par là que Jodelle est singulier. Tant de poètes du xvr siècle français ont filé des sonnets d'amour, en « pétrarquisant » comme on disait alors. Nous n'avons aucune raison de mépriser ces abondantes productions qui comptent parmi les plus gracieuses de notre langue, de toute langue :



Marie, baisez-moi, non, ne me baisez pas...

Je ne voudrais de vous être enflammé Me connaissant de si peu de valeur...

Le temps léger s'enfuit sans m'en apercevoir Quand celle à qui je suis mes angoisses console...



On aura reconnu Ronsard, Du Bellay, Desportes. On citerait tout aussi bien Tyard, Baïf, Magny, Jamyn ou, pourquoi non ? Siméon-Guillaume de La Roque, Abraham de Vermeil, Michel Guy de Tours, Jean de La Jessée, Jacques Courtin de Cissé, Christophle de Beaujeu, Claude de Pontoux, Pierre le Loyer, tant d'autres, auteurs de baisers à la manière de Jean Second, énumérateurs obsédés des beautés de leurs Dames, qui évoquent la douleur d'une séparation, racontent la blessure délicieuse d'une œillade, le trouble d'une rencontre, les mille morts qui suivent un dédain. Jodelle a rimé comme eux tous ce que Ronsard a appelé — il parlait des Sonnets pour Hélène — ce « petit et menu fatras comme élégies, épigrammes et sonnets ». Il n'y a pas lieu de lui en tenir rigueur ni de bouder le plaisir vaguement distrait qu'on prend à leur lecture. Mais comme un Scève, un Du Bellay, un d'Aubigné, Jodelle a donné à la passion amoureuse une expression définitive. Elle devient chez lui une servitude aux limites de l'abjection, à laquelle tour à tour il consent et contre laquelle il se révolte en imprécations rageuses. Ces poèmes d'un amour obscur, une part sans aucun doute lui en a été inspirée par la Maréchale de Retz, Claude-Catherine de Clermont-Dampierre, dont le salon constituait un havre de poésie et de civilité dans la tourmente des Guerres de Religion. Les plus considérables poètes de l'époque s'y rencontraient — Tyard, Desportes, Jamyn —, qui dédiaient des vers à la maîtresse des lieux et aux autres « nymphes » de son cénacle : Dictynne, Pasithée, Diane, Callipante, Erye ou Eryce, Pistère, Imérée, Statyre, Scaride, Fysée, Sigifile, Calitée. Jodelle, comme eux tous, a contribué à cette guirlande d'hommages. S'est-il pris au jeu ? Car il y eut indéniablement du jeu dans bien de ces poèmes destinés au fameux Album de la Maréchale, respectueux des conventions jusqu'aux limites de la parodie. Dans les « chapitres », des complaintes et maints sonnets qui filent le lieu commun avec une ingéniosité appuyée, Jodelle semble parfois un Trissotin de génie, qui cherche à éblouir une petite société raffinée à l'extrême ; il lui arrive de se perdre dans la virtuosité pure, d'accumuler les difficultés pour s'en jouer ostensiblement, soucieux de ses effets, désireux d'étonner un public qui ne s'étonnait vraisemblablement de rien ou qui feignait de s'étonner de tout. Les Contr'Amours laissent entendre que sa passion s'est alimentée à sa propre flamme, que les vers d'amour ont précédé l'amour. S'est-il égaré dans le labyrinthe qu'il avait lui-même ourdi ? Quoiqu'il en soit, on a rarement dit avec autant d'âpreté que dans quelques poèmes qui semblent lui avoir échappé l'âpreté d'une passion qui ne peut trouver de réponse, la douleur incompréhensible d'une servitude consentie et maudite à la fois, le mépris de soi exalté de celui qui en vient à rechercher sa propre indignité. Dans une série de poèmes que fascine la figure cruelle de Diane chasseresse, le chiffre de la Maréchale de Retz se diffuse en figurations transparentes : les rais et les rets de Diane y réapparaissent de façon obsédante comme le feu et le nœud de sa devise. Plus que l'identité d'une inspiratrice — que nous importe ? —, ces figures permettent de distinguer de pièces pétrarquistes plus convenues une gerbe de poèmes dictés par un amour terrible. Ils ne définissent rien de moins qu'une des possibilités de l'âme humaine. Jodelle y atteint à une grandeur tourmentée à laquelle peu de poètes, presque toujours un peu faiseurs, peuvent finalement prétendre. Ils ne sont pas indignes de Catulle ou du Shakespeare des Sonnets ; ils justifient Jodelle.



Par ailleurs, son œuvre reste dispersée, improvisée, trop souvent prolixe et répétitive. Si l'on met à part ces poèmes, Cléopâtre captive et Didon se sacrifiant (qui mériteraient mieux que d'être saluées comme les premières tragédies françaises classiques, sans être lues ni jouéeS), elle ne consiste pour ainsi dire qu'en pièces liminaires semées dans des publications hétéroclites ; en vers courtisans qui célèbrent contre espèces sonnantes les grands et menus événements du règne (les poètes du xvf siècle, qui devaient aussi vivre, n'étaient pas plus indignes en courtisant le prince que nous ne le sommes dans nos journaux et nos universités, poètes d'aujourd'hui, courtisans du rédacteur en chef et du doyeN) ; en pièces satiriques, enfin, presque toujours trop liées à l'actualité pour faire les délices d'autres lecteurs que les érudits, souvent enlevées mais parfois impardonnables comme tels sonnets qui accablent les victimes de la Saint-Barthélémy. Quant à son existence, on a pu dire qu'il l'avait « mise à l'encan » — l'expression est d'Albert-Marie Schmidt —, accumulant les dettes chez les notaires jusqu'à mourir assailli de créanciers, accumulant des dettes d'un autre ordre aussi, chez les écrivains et à la cour, qu'il n'a pas su honorer. Dans sa vie comme dans son œuvre, Jodelle aura été victime des dons exceptionnels dont il avait été accablé. Fils de marchand pourvu de quelque bien — ce n'était pas une tare, et concédons-lui son modeste « fief » de Lymodin —, il était travaillé par un orgueil de grand seigneur, sans fortune pour tenir le rang auquel il aspirait. Surtout il portait en lui une puissance d'invention verbale qu'il a dilapidée en improvisations cédées au plus offrant. Mais cela ne pèse guère en regard de quelques poèmes qui sont les débris de l'œuvre qu'il n'a pas écrite, et qui comptent parmi les plus beaux de la langue française.



Ils n'auraient pas suffi si la poésie n'était qu'un genre littéraire. Elle procède de l'exigence qu'un homme s'impose à lui-même de donner forme au langage par d'arbitraires travaux, qui redit la prière de Baudelaire dans la solitude d'une chambre, A une heure du matin : « Accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise ! » Si cet homme redit : « Exegi monu-mentum aèreperennius » et la suite, ce ne sera pas pour confier quoi que ce soit à la durée, sinon comme par surcroît. Rien ne permet de croire que les hommes qui s'entassent dans le tohu-bohu de l'avenir seront moins futiles que les contemporains. Une page achevée est irrécusable ; elle suffit, qu'elle trouve ou non des lecteurs. Elle se suffit. Peut-être n'est-ce pas par hasard que Jodelle se désintéressa de la publication de son œuvre. La poésie est une force obscure, qui soulève au-delà de lui-même celui qu'elle traverse. Les Anciens évoquaient l'Esprit Saint ou les Muses, la fureur, un souffle, un égarement peut-être ; nous parlons d'inconscient, avouant notre ignorance et notre goût des explications quelconques. Quel que soit le nom qu'on lui donne — celui de gloire serait peut-être le moins approximatif —, cette force seule, ou plutôt le trouble qui manifeste son approche, permet de reconnaître la poésie, de la connaître.



Le naufrage d'une existence à laquelle n'ont pas manqué les ambitions déçues, de vastes chagrins, la joie et l'amertume de l'amour, la gloire et jusqu'à une mystérieuse condamnation à mon, a quand même concédé à Jodelle quelques vers qui s'avancent jusqu'aux limites de la poésie. C'était assez pour se racheter et s'enorgueillir dans le silence et la solitude.








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Etienne Jodelle
(1532 - 1573)
 
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Portrait de Etienne Jodelle


Biographie / Œuvres

1532

Bibliographie

Poète et dramaturge français, l'une des gloires — mais la plus méconnue — de la Pléiade, Jodelle est aussi musicien, peintre, architecte, orateur et « vaillant aux armes ». Élève de Muret au collège de Boncourt, il fait jouer dès l'âge de vingt ans une pièce, Eugène, première tentative pour créer une comédie nationale. Jodelle semble avoir écrit une autre comédie, La Rencontre, qui, elle, est perd