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Essais littéraire

RABELAIS ET LA CENSURE THÉOLOGIQUE






Je voudrais attirer l'attention aujourd'hui sur un petit point de l'histoire des éditions de Rabelais qui n'est peut-être pas sans intérêt et qui n'a pas encore été pleinement élucidé, je veux parler des censures de la Sorbonne '. Malgré les études de de Grève et Busson, et plus récemment de Robert Marichal2, on n'a peut-être pas évalué la signification de cette censure. C'est ce que je vais tâcher de développer dans ce qui suit en situant la condamnation des œuvres de Rabelais dans le contexte général des censures de la Sorbonne pendant cette première période de la Réforme française.



Comme entrée en matière, on peut se poser une question : quand les livres de Rabelais ont-ils été l'objet d'une attaque de la Sorbonne ? Selon Marcel de Grève 3, « on peut considérer comme certaine la condamnation du Gargantua par la Faculté de Théologie, encore qu'aucun témoignage de cette condamnation ne soit parvenu jusqu'à nous » et, quelques pages plus loin, le même auteur indique que le seul document qui aurait trait à une condamnation de Pantagruel est une lettre de Calvin qui, en fait, ne parle pas de condamnation en Sorbonne mais seulement d'une critique lancée par un membre de la Faculté, Nicolas Leclerc. En fait, comme l'ont souligné Febvre et Screech, la première condamnation connue de Gargantua et de Pantagruel est celle de la Sorbonne en 1542. Il n'existe aucun témoignage de condamnation antérieure. Autre problème : quelle était au juste la portée d'une condamnation de la Sorbonne ? Selon Robert Marichal 4, l'effet de la condamnation de 1542 par la Sorbonne était que l'auteur et les lecteurs risquaient les foudres de la Sorbonne et du Parlement. Mais, quelques lignes plus loin, il ajoute que cette condamnation n'avait encore reçu aucune publicité. Ce n'est que dix-huit mois plus tard, en août 1544, que la Sorbonne a donné le Catalogue des livres censurez à l'imprimeur Jehan André, et il fallait attendre encore dix mois, jusqu'en juin 1545, avant que le Parlement sanctionne le Catalogue et le fasse publier à son de trompe aux carrefours de Paris, le 28 juin 1545. C'est-à-dire que la condamnation dite de 1542 n'a été publiée que deux ans plus tard, au plus tôt, et n'a été prise en considération par l'autorité civile que trois ans après la date indiquée. Et encore, la liste publiée par André en 1545 est, elle, deux fois plus longue que celle de la Faculté en 1542. Je ne vois pas bien la portée de cette liste embryonnaire et privée.






Quelle était au juste la date la plus importante dans tout cela ? Il serait bon, avant de répondre, de se poser la question du statut des censures de théologiens à Paris. On parle trop des censures de la Sorbonne comme ayant pleine autorité en France, ce qui est loin d'être aussi clair. Dans la question de la censure, il y avait jusqu'à quatre autorités responsables et fréquemment rivales, dans la suppression de l'hérésie : la Faculté de Théologie, le Parlement, les évêques et le roi lui-même. On reconnaissait bien à la Sorbonne le droit de prononcer un avis théologique sur des œuvres suspectes. Mais l'application des mesures de répression, la suppression des livres, la poursuite des coupables, les procès d'hérésie — tout cela n'était point du ressort de la faculté. Une censure de la Sorbonne, en soi, n'avait aucun effet réel. Passons en revue quelques documents qui indiquent la complexité de l'affaire.

D'abord, en 1521 (avant même la condamnation par la Sorbonne de la doctrine de LutheR), le Parlement interdit « l'impression ou la diffusion de tout livre traitant de la Religion et de l'Ecriture sainte sans le jugement des délégués de la Faculté ». On remarquera deux choses dans ce premier essai de contrôle : d'abord que c'est le Parlement qui prend l'initiative, et qui invite la Sorbonne à prononcer un jugement technique sur les manuscrits avant l'impression et qu'on espérait empêcher ainsi les mauvais livres de paraître. Il ne s'agissait pas de contrôle du commerce du livre, mais de censure de la production.



Deuxième document : deux ans plus tard, en 1523, la régente Louise de Savoie demande à la Faculté de Théologie son avis sur les moyens à adopter pour vaincre l'hérésie. L'un des articles de la réponse rédigée par la Sorbonne le 7 octobre 1523 est le suivant : « Combien que de long temps eut le Roy, comme il a souvent dit même à plusieurs des Maistres de ladite Faculté, commandé qu'on brulast les livres de Luther, comme ils avoyent esté par plusieurs autres royaumes et pays chrestiens, toutefois le commandement n'a sorti effet, qu'à grand peine, et bien tard, et partie par la poursuite qu'en a faite à la Cour de Parlement à Paris icelle Faculté. »5 La suite de la réponse contient une série de plaintes contre ceux qui ont entravé les efforts de la Faculté : le Parlement a continué à discuter sur les livres déjà condamnés par la Faculté (il s'agit de L. d'Etaples et de BerquiN). D est clair que la Faculté ne se sentait pas pleinement en contrôle de la situation, et qu'il y avait bien des gens, dans le Parlement et ailleurs, qui n'acceptaient pas les décisions de la Faculté.



Troisième fait : en 1525, la Sorbonne condamne la traduction par Berquin de trois traités d'Érasme. La même année, François Ier tente d'attirer Érasme à Paris afin d'établir le Collège des lectures royales.

Quatrième fait : au concile de Sens qui se réunit à Paris en 1528, il était décidé qu'il ne fallait pas imprimer les livres de l'Écriture ou les Pères de l'Église, qu'il ne fallait pas imprimer des livres d'enseignement en langue vulgaire sans la permission de l'Évêque ; que les livres teintés de l'hérésie luthérienne devaient être soumis à l'Évêque, que tout livre, même sur des sujets saints, traduit de latin en français depuis huit ans, ne pouvait être acheté ou vendu sans la permission de l'Évêque.



Cinquième document: le 10 décembre 1533, le roi François Ier signalait la persistance de l'Hérésie au Parlement qui, le 19 décembre de la même année, nomme deux conseillers comme assistants de l'Évêque aux procès de religion. Il faut regarder de près pour percevoir l'ambiguïté de la situation. Car l'Évêque de Paris, à cette époque Jean du Bellay, est soupçonné lui-même de crypto-luthéranisme par les intégristes. D ne risque donc guère de condamner trop sévèrement les ouvrages de ses propres collaborateurs. Ne nous étonnons pas de l'inefficacité de la censure à cette époque.

Ainsi, quand Henri Busson écrit6 : « Les Du Bellay... représentent l'Église qu'on appelle aujourd'hui progressiste, tandis que Le Picart et Dupuyherbault sont les tenants de... ce que nous appelons aujourd'hui l'Église intégriste », on voit bien les divers partis en présence. Pendant toute cette période, la Sorbonne ne représente qu'une fraction reconnue d'ailleurs comme obscurantiste.

Les études de Febvre et Screech — et, par ailleurs, les recherches actuelles du professeur Gadoffre — ont déjà suffisamment éclairé l'existence de cet état d'incohérence. Le fonctionnement de la censure n'est qu'un reflet de cette situation. Pour peu que l'on passe en revue les textes français qui ont été effectivement censurés par la Sorbonne depuis 1525, on doit faire une première constatation assez étonnante : de 1525 à 1540, il n'y a que quinze cas de condamnation de textes imprimés en français et huit cas de manuscrits censurés. C'est vraiment peu. Nous sommes en présence de condamnations non point systématiques mais épisodiques, et dans des conditions très particulières (cf. procès de BerquiN).



Remarquons aussi que la majorité des livres condamnés provient des presses d'un seul imprimeur, S. du Bois (à Paris 1525-29, ensuite à Alençon jusqu'en 1534). En effet, l'un des traits de cette censure de la première période, c'est son caractère local. Ainsi ne voit-on pas de condamnation de publications provenant de Strasbourg ou d'Anvers (à part les textes signalés en 1530). A part la condamnation de Meigret, qui s'explique par des raisons particulières, pas de condamnation des presses lyonnaises, qui ont joui, comme l'ont bien montré Febvre et d'autres, d'une liberté remarquable. Malgré les interdits de 1525, on publie dès 1529 à Lyon le Nouveau Testament de Lefèvre.

On peut donc dire que jusqu'en 1540 la censure est surtout remarquable pour son peu d'effet, condamnations rares et localisées qui laissent le champ libre aux publications lyonnaises, anversoises, stras-bourgeoises, bâloises...

Ce maigre bilan ne met que mieux en valeur le développement de la censure après 1540. Très brièvement, les faits sont les suivants :

— 1541, le Parlement soumet à la Sorbonne neuf textes suspects.

— 1542, il promulgue un nouvel édit sur le fait de l'imprimerie, et définit les responsabilités (contrôler non seulement les publications parisiennes, mais aussi les livres qui arrivent de l'extérieuR). Il s'agit surtout d'un texte, le seul cité individuellement, l'Institution de la religion chrestienne de Jean Calvin (lre éd. fr. 1541).

— De Noël 1542 à Pâques 1543 : liste de quarante titres en français censurés.

— 1543, le procès de Dolet.

— 1544, la publication du Catalogue des livres censurez : quatre-vingt-dix-sept titres en français. Après quinze années, où la récolte monte jusqu'à quinze titres, on passe presqu'à cent dans les quatre années suivantes ! Pourquoi ?

D'abord, et très visiblement, c'est que les textes hérétiques se multiplient d'une façon tout à fait extraordinaire après 1540, la plupart en provenance de Genève. Sur les quarante titres français de la première liste de la Sorbonne (1542-43), vingt-sept étaient imprimés à Genève ; quatre encore étaient l'œuvre de Dolet, et neuf venaient d'un peu partout (y compris l'édition de Rabelais imprimée par François Juste en 1542). Cette prépondérance genevoise se prolonge dans les catalogues suivants, au point que dans le catalogue de 1551, sur cent quarante-cinq titres (dont dix peut-être manuscritS) je suis arrivé à identifier soixante-douze textes genevois.

Je conclus de ces chiffres que le fait le plus important dans l'évolution de la censure autour de 1540, c'est l'organisation et le développement de l'imprimerie genevoise comme centre de propagande réformée. Avant 1536, l'imprimerie de Genève avait peu d'importance : on importait de Lyon. Mais Jean Girard s'installe à Genève en 1536 sur l'invitation de Farel, puis c'est Jean Michel, et Michel Dubois. C'est un véritable centre d'imprimerie qui s'installe à Genève, industrie orientée vers la propagande et l'exportation en France.

Dans le changement de climat que l'on observe au début des années 40 en France, ce développement de l'imprimerie genevoise est un élément capital. Jusque vers 1540 (comme l'a bien montré Febvre dans son Dolet propagateur de l'EvangilE), on ne peut faire de distinction très nette entre pré-réforme, réforme, contre-réforme, mais plutôt d'un mouvement réformiste assez mal défini et qui pouvait comprendre Melanchthon, Rabelais, Guillaume Du Bellay, Dolet, Marot, Briçonnet, Marguerite de Navarre, Lefèvre d'Etaples, et le jeune Calvin. Febvre a montré à quel point les publications de Dolet en 1542, probablement inspirées par Guillaume Du Bellay, correspondent à la liste des publications de Jean Girard vers 1538-40.



A partir de 1541, nous avons d'abord l'Institution chrestienne qui représente tout un système théologique ouvertement schismatique et séparatiste, qui remet en question à la fois la structure de l'Eglise et le libre arbitre, tant sur le plan du salut que sur le plan moral. Les résultats de ce nouvel effort sont bien perceptibles : coopération entre le Parlement et la Sorbonne à partir de 1541 ; établissement d'une liste des articles de foi, qui voudrait régler les questions disputées à l'intérieur de l'Église gallicane (1543) ; élaboration d'une liste des livres censurés.



Devant ces nouveaux faits — Institution chrestienne et propagande systématique et schismatique — la France a subi un véritable choc culturel qui a durci les attitudes et suscité un front commun.

Pour en revenir à Rabelais, l'offensive de la propagande genevoise est l'une des composantes principales d'un changement profond qui va mettre Rabelais dans une situation délicate. Mais on a beaucoup trop insisté sur les variantes, les modifications apportées par Rabelais à l'édition de 1542. Il a bien supprimé les attaques, explicites, contre les Sorbonnistes, etc. (bien qu'il ait ajouté à la fin du Pantagruel des commentaires bien acerbes, mais plus ambigus sur les cagots, hypocrites, etc.).

Mais voyons ce qu'il n'a pas modifié : la prière de Pantagruel, la lettre de Gargantua à son fils, la lettre de Grandgousier, l'inscription sur la porte de Thélème, les attaques contre les moines, les pèlerinages, etc. Non, Rabelais n'abandonne pas (pourquoi devrait-il le faire en 1542, avant les Catalogues, avant la mort de Guillaume Du Bellay ?). Non plus qu'il n'abandonne dans le Tiers Livre (voyez l'évangélisme d'HippothadéE), ni dans le Quart Livre (Papimanes et PapefigueS). Seulement, et je n'ai pas l'intention de développer cette réflexion, encore plus que la doctrine, ce qui sépare Calvin de Rabelais, c'est leur manière de voir le monde. L'ambivalence de Rabelais n'est pas une simple précaution, c'est une manière de voir et de sentir. Rabelais a un esprit à tiroirs, à perspectives multiples et fuyantes (voir le jeu de l'ironie dans la discussion qui suit l'entrevue avec Raminograbis au Tiers Livre : l'auteur se moque de Panurge, mais Panurge se moque du commentateur-lecteuR). Rien de plus contraire à la clarté, l'univocité, le plan unique du discours calvinien. On connaît les discussions suscitées par la religion de Rabelais. A-t-on douté un seul instant de la religion de Calvin ?










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