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Essais littéraire

LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR - Nuit de Sine




« Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.

Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne À peine. Pas même la chanson de nourrice. Qu'il nous berce, le silence rythmé.

Écoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons

Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus.

Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère

Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent, que s'alourdit la langue des chœurs alternés.

C'est l'heure des étoiles et de la Nuit qui songe S'accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.

Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles? Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs acres et douces.

Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.

Ecoutons la voix des Anciens d'Elissa . Comme nous exilés Ils n'ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.

Que j'écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d'âmes propices

Ma tête sur ton sein chaud comme un dang2 au sortir du feu et fumant

Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j'apprenne à

Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil. »



(Œuvrepoétique, Paris, Seuil, 1990, p. 14-15)



Léopold Sédar Senghor, cet «apôtre du retour aux sources africaines» (KestelooT) est né en 1906 à Joal, village sur la côte sénégalaise dans une famille sérère, nombreuse, campagnarde, riche de bétail et de l'or qu'apporte le commerce. Sa mère est d'origine plus modeste. Il est élevé à l'école de la mission, puis au petit séminaire de Ngasabil (par des religieux européenS) et à Dakar, au collège Libcrman. Cette nostalgie du « royaume d'enfance » se retrouve dans certains de ses poèmes, comme dans des légendes africaines (Chaka, Kaya-MagaN). Il obtient une bourse qui lui permet de fréquenter le lycée Louis-le-Grand à Paris, où il prépare l'École normale supérieure et où il rencontre Georges Pompidou. Licencié en lettres, professeur de lycée en France, agrégé de grammaire (1939), le premier de l'Afrique noire (ce qui lui attire les honneurs militaires à son retour au SénégaL). Mobilisé, il est fait prisonnier au début de la deuxième guerre mondiale et reprend son enseignement dans la région parisienne et, en même temps, commence une carrière politique : député du Sénégal à l'Assemblée nationale française, il occupe pour peu de temps un poste ministériel dans le gouvernement français. Lors des indépendances africaines, en 1960, il est triomphalement élu président de la république du Sénégal. Plusieurs fois réélu, il renonce volontairement à ses hautes fonctions le 31 décembre 1979. Sa deuxième femme fait partie de la noblesse normande.

Sa carrière littéraire, commencée sous le signe de la négritude, est couronnée par son élection à l'Académie française en 1983.

On comprend donc son affirmation d'être « un métis culturel ». Il est décédé en 2002.



Œuvre :



Poésie



- Chants d'ombre (1945)

- Hosties noires ( 1948)

- Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948)

- Chants pour Noët ( 1949)

- Ethiopiques (1956)

- Nocturnes (1961) (recueil intitulé au début Chants pour NoëT)

- Poèmes (1964)

- Lettres d'hivernage ( 1972)

- Elégies majeures (1979) (sur la mort de Martin Luther King et de Georges PompidoU).



Essai



- « Ce que l'homme noir apporte », dans L'Homme de couleur, (ouvrage collectiF) (1939)

- « L'esprit de la civilisation ou les lois de la culture negro-africaine », dans la revue Présence Africaine, juin-nov. 1956

- Négritude et humanisme ( 1964)

- Liberté I, IL III, /F(1964-1983)

- La poésie de l'action (autobiographiE) (1980).



L'affirmation de son appartenance à la race noire est visible déjà dans les titres de ses recueils et de ses poèmes : Chants d'ombre. Hosties noires, « À l'appel de la race de Saba » (dans Hosties noireS), « Masque nègre », « Femme noire », etc.

Écrit au début de la guerre, le recueil Chants d'ombre associe christianisme et animisme et exploite quelques thèmes que l'on retrouve dans les autres recueils aussi : la femme, le rythme de la danse et de l'amour, le poème et la mission du poète, la famille, morts et vivants, l'enfance, la noblesse et l'honneur, la Négritude et l'Afrique, la nuit et l'aurore, le lion et le serpent ; il arrive même à confondre mythes et inspiration. Sa poésie « est une poésie du bonheur et de l'harmonie » (KestelooT), empreinte de symbolique sérère (des arbres, des astres, des reptiles, du lait, du sang, etc.).

À remarquer le rythme très mobile, syncopé, renvoyant à la poétique de la langue africaine et qui doit s'accompagner d'instruments musicaux (khalam, sorte de guitare à quatre cordes, kôra, instrument à cordes au manche long et à la calebasse tendue de peau, ou balafon(G) instrument de percussion formé de lames et de calebasses servant de résonateurS).

Nuit de Sine, poème écrit en France et publié d'abord dans la revue Cahiers du Sud, en 1938, célèbre le pays natal et toute l'Afrique ancestrale au moment où il s'en trouve si éloigné. Le Sine est le nom d'un des anciens royaumes sérères, sur le fleuve du même nom, avant la conquête coloniale, et qui devient, pour Senghor, son « royaume d'enfance ».



Commentaire suivi



Hymne à la femme africaine, mais aussi à la femme en général, le poème s'ouvre sur cette invocation et sur le besoin du poète de trouver, par ses mains odorantes (balsamiqueS) sur son front, l'apaisement. Leur douceur est associée à la douceur lisse des fourrures du lion ou du tigre. C'est un moment privilégié de la solitude à deux, dans la nuit africaine, sous les frondaisons (palmes balancéeS) que fait bruire la brise nocturne, très doucement (à peinE). Le silence est profond, les enfants se sont endormis, bercés par la chanson de nourrice. Le poète désire que le silence rythmé (alliance de mots significative puisqu'elle associe son et mouvemenT) les berce aussi. C'est un silence qui chante au rythme de leur pouls (notre sang sombre et de celui, profond, de l'Afrique personnifiée de ce faiT), l'Afrique de l'enfance, enfouie dans le souvenir (brumE), répandue dans les villages éloignés (perduS).



C'est un moment rare de beauté et de calme; l'allitération que l'on retrouve dans cette deuxième strophe (décline la lune lasse vers son lit de mer étalE) souligne davantage ce moment où la lune, fatiguée, va se perdre dans la mer, où les bruits, heureux (éclats de rirE) s'assourdissent (s'assoupissent - tout se préparc à dormiR), où les conteurs, si infatigables d'habitude, se laissent gagner par le sommeil (dodelinent de la tête - comparaison qui fait surgir une image typique de la vie de la femme africaine mère qui porte partout avec elle l'enfant, sur son doS). Les danseurs ont du plomb dans leurs pieds qui s'alourdissent et les chœurs alternés ne retrouvent plus leur vigueur (s'a/ourdit la languE). Ce que le poète réussit à recréer dans cette strophe, c'est un moment calme de fin de journée, le tableau d'une veillée où musique, danse, conte font le bonheur de tous.



Mais le moment vient où les étoiles s'allument dans le ciel pour veiller le songe, le sommeil de la Nuit qui est personnifiée dans son attitude (s'accoudE), dans sa substance (colline de nuageS), dans son aspect (habillée, comme la femme africaine, d'un long pagne blanc comme lait, ce morceau d'étoffe que l'on drape autour des hanches et qui couvre le corps de la taille aux genoux ou aux piedS). Tout est imprégné de paix et de tendresse, jusqu'aux toits des cases qui luisent tendrement (sous la lumière argentée de la lunE) et qui semblent en conversation secrète (confidentielS) avec les étoiles. Si l'on pénètre dans les cases, on voit le feu qui s'éteint, on en éprouve l'intimité et on en sent les odeurs acres et douces.



Le poète s'adresse alors de nouveau à la femme et lui demande d'allumer une lampe, lampe au beurre clair (c'est le beurre de karité) pour permettre aux Ancêtres et aux parents, pendant que les enfants au lit dorment, de se manifester.

Les morts, selon la religion animiste, vivent avec les vivants qu'ils accompagnent. « Pas de barrière entre les choses et les vivants, entre les astres, les arbres, l'obscurité, les collines, les cases et les gens. Pas de barrière non plus entre les vivants et les morts. » (L. KestelooT) Une pensée aussi aux exilés (du nombre desquels il se considèrE) qui ne veulent pas mourir; perdre leurs racines, oublier leur appartenance signifieraient mourir. Il faut aussi que leur vie continue, se transmette dans leur descendance (que ne se perde pas, par les sables, leur torrent séminaL).

Voilà venu pour le poète, le moment de prêter l'oreille à ce qu'ont à dire, dans la case enfumée (mais de ce fait mystérieuse aussI), les esprits des âmes propices, bienfaitrices. Tendrement installé dans les bras de la femme, la tête appuyée sur le sein chaud (chaleur qui éveille tout de suite les souvenirs de nourritures terrestres, les boulettes de couscous sorties, fumantes, de la calebasse sur le feU), il veut respirer, se laisser pénétrer par l'odeur des morts familiaux et familiers, dont la voix n'est pas morte, car il la reprend et l'interprète (pour la sauvegarder de l'oublI); il veut se sentir encore vivant (vivrE) avant de se laisser envelopper, comme par des eaux, par les hautes profondeurs (signalons encore une alliance de motS) du sommeil qui, par opposition, devient une mort (éveil/sommeil, vie/morT).


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