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Essais littéraire

Les Chansonniers de l'époque romantique





En attendant les Hydropathes et le Chat Noir, le temps de Bruant et de ses amis, la chanson au début du siècle prend résidence au Caveau, cette vieille société née en 1729, renouvelée en 1759, remplacée en 1796 par les Dîners du Vaudeville, devenue Caveau moderne en 1808 et ressuscitant la tradition chansonnière au Rocher de Cancale, publiant mensuellement le Journal des gourmands et des belles.



Le Plus populaire de tous.



En 1813, Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) est intronisé par Désaugiers dans le groupe que bientôt il domine. Descendant d'une famille militaire, il fut élevé à Paris chez un grand-père tailleur. Enfant, il vit prendre la Bastille. Adolescent, il est à Béthune chez une tante aubergiste, il découvre Fcnelon, Racine et surtout Voltaire qui le marque à jamais. A seize ans, « garçon d'auberge, imprimeur et commis », il a déjà une expérience. Son père l'appelle auprès de lui pour travailler dans la finance où il réussit parfaitement.



Ses premières œuvres furent dominées par l'ambition littéraire. Voici une comédie satirique, Hermaphrodites, un poème épique, Clovis, des odes, des dithyrambes, des méditations sur de grands sujets, un Pèlerinage qui décrit en vers les mœurs du xvie siècle. Il fait aussf des chansons, ce qui n'est pour lui qu'un passe-temps. Des poètes qui se nomment Lucien Bonaparte ou Arnault l'aident de leurs conseils, lui trouvent un emploi dans l'administration qu'il quittera avec ses premiers succès. Il fait rire avec une satire politique, le Sénateur; il se fait connaître avec le Roi d'Yvetot qui agace tant l'Empereur et qui charmera tant Sainte-Beuve. Le roi d'Yvetot, c'est un peu le meunier de Sans-souci :



Il était un roi d'Yvetot

Peu connu dans l'histoire,

Se levant tard, se couchant tôt,

Donnant fort bien sans gloire,

Et couronné par Jeanneton

D'un simple bonnet de coton,

Dit-on. Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!

Quel bon petit roi c'était là! La, la.



Il se moque de l'Empereur et de la gloire passagère en attendant « Parlez-nous de lui, grand-mère... » Dans ses recueils successifs, de 1815 à 1833, il se montre porte-drapeau du libéralisme, chantre des pauvres, ennemi de l'Église. Il chante sur des airs connus, ce qui est un gage de succès. Il crée un type féminin, Lisette, sœur de Jeanneton et autres Mimi Pinson. Condamné en 1821 à la prison, il fait figure de martyr du libéralisme. Une amende en 1828 est payée par une souscription publique. Ses chansons sont une cause de la révolution de 1830; sous la monarchie de Juillet, sa gloire est à son apogée et ne faiblira plus. En 1833, il semble retiré, savourant sa gloire. En 1848, il est élu presque malgré lui à la Constituante, mais démissionne.

Sa mort fut un deuil public et le gouvernement prit en main les cérémonies funéraires pour l'officialiser, en écarter la foule dangereuse pour le pouvoir. N'oublions pas que sa réputation, fait curieux, inimaginable, s'étendait des gens les plus cultivés au plus grand public, qu'elle dépassait celle de Hugo ou de Lamartine. C'est un phénomène qui s'explique ainsi : la forme poétique classique ne choquait pas le bourgeois, le prosaïsme poétique le dispensait d'efforts de compréhension, les thèmes, du plaisir des amours passagères à la contestation voltairienne bon enfant et bonasse, répondaient aux aspirations générales, et, de plus, l'alibi littéraire était présent, donnant bonne conscience aux amis du confort intellectuel.

On ne saurait nier cependant qu'il y ait eu un accord total entre le poète et le peuple, ce qui arrive souvent dés lors qu'il ne s'agit pas de vraie poésie et que les bourgeois acceptent et répandent. Il faut dire que ses chansons, souvent sincères, ne manquent pas de démagogie. Il se pose lui-même en modeste lorsqu'en 1831, il s'adresse A mes amis devenus ministres :



Non, mes amis, non, je ne veux rien être;

Semez ailleurs places, titres et croix;

Non, pour les cours Dieu ne m'a pas fait naître;

Oiseau craintif, je fuis la glu des rois.

Que me faut-il? maîtresse à fine taille.

Petit repas et joyeux entretiens.

De mon berceau près de bénir la paille,

En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien.



Les frères Goncourt ne seront pas tendres avec celui qu'on appelle le poète national ou l'Horace français et qu'ils nomment le Tyrtée de la Garde nationale : « Béranger est mort. Le plus habile homme peut-être du siècle, qui a eu le bonheur de se faire tout offrir et qui a eu la rouerie de tout refuser, qui a fait de la modestie la popularité de son nom, de la retraite une réclame, de son silence un bruit. » Et Gide dira : « J'ai reparcouru dernièrement le recueil des Chansons de Béranger, sans y rien trouver qui ne me paraisse vulgaire, banal et rebutant. » Goethe avait reconnu que Béranger s'attaquait à la corruption des mœurs, en avouant : « H ne dédaigne pas trop le côté graveleux et vulgaire, et même il le traite avec une certaine complaisance. » Il sut être patriotique et politique, et ses titres sont parlants : les Enfants de la France, le Vieux drapeau, le Vieux sergent, le Vieux caporal, etc. Il sut être intimiste : Mon âme, la Bonne vieille, Souvenirs d'enfance, Nostalgie, et mêlant à cela le grivois, l'irréligieux qui plaisait, mêlant la sincérité et l'habileté, sachant répondre à la demande publique, ayant la caution de tous les grands qui se pressaient chez lui : Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Alexandre Dumas, Arago, Thiers, Mignet... Sentimenteux plus que sentimental, chauvin plus que patriote, il refait en plus petit ce que les autres font en grand, cherchant ses thèmes dans la tradition, répondant à l'Habit de Sedaine par un autre Habit, pastichant les romantiques en langage à la bonne franquette, et, de temps en temps, donnant un vrai poème pour montrer de quoi il est capable :



Des jours de mon printemps douce et dernière aurore,

Tu vas fuir sans retour :

Tu luis; mon printemps passe et je demande encore

Pourquoi j'ai vu le jour.

Sous tes pleurs fécondants, scintillante rosée,

Que de fleurs vont s'ouvrir!

Mais trop vite en leur sein tu seras épuisée :

Que de fleurs vont mourir!

Petits oiseaux, chantez, un mois vous a vu naître

Et braver l'oiseleur;

Vos chants, comme les miens, seront bientôt, peut-être,

Un écho de douleur.



Il sait jouer de la romance comme dans les Adieux de Marie

Stuart :



Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance,

Adieu! te quitter c'est mourir.



La société du XIXe siècle est encore pleine des idées du siècle précédent. Aussi, ce voltairianisme sentimental et frivole, cette simplicité satirique sans complication, cette exaltation de la gloire napoléonienne revenant sans cesse, cette banalité reposante purent plaire. Renan, le premier, tenta de déboulonner la statue sans guère y paivenir. Mais après 1830 quand la société connut une atmosphère sociale plus grave et plus sérieuse, Béranger avait amorcé un léger recul. Ces Chansons, aujourd'hui, nous semblent de peu d'intérêt, d'autant que nous avons oublié les airs qui les supportaient et que la lecture des couplets et des refrains écœure par la nullité bavarde qui s'y répand.

Nous voudrions modérer nos rigueurs, répéter simplement « Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! », savourer les jouissances fugitives avec Jeannette ou Margot, trouver un épicurisme aimable, de la verve, de la gentillesse, un don de la satire légère, mais il nous paraît plus bourgeois au sens flaubertien que populaire au sens profond. Les auteurs de chansons retiendront sa liberté d'expression et passeront sur son manque de style : la musique souvent vient y suppléer. Le malheureux Sainte-Beuve qui dédaigne Nerval s'y laisse prendre et l'égale aux génies poétiques. Chaque époque ainsi connaît ses erreurs. Le pompiérisme tricolore, ce qu'on appelle « l'esprit français », celui qui boit le Rhin allemand dans son verre chez Musset, la facilité ont trouvé asile chez Béranger, mais après tout, il a ravi tant de gens qu'on ne l'éloigné pas tout à fait de nos rives, tout en regrettant un talent sans doute réel, mais dévoyé, non pas par la chanson qui est un genre plus qu'honorable, non pas par le contenu populaire, évidemment, mais par une insupportable démagogie politique et sociale.



Désaugiers et ses amis.



Faut-il dire que Marc-Antoine Désaugiers (1772-1827) lui est supérieur? Peut-être pas, mais il y a chez lui plus de profondeur humaine. Dans le cadre qu'il a choisi, il tente d'améliorer sa qualité, allant de la comédie légère à la comédie en vers, de l'opéra à un genre qu'il invente, la parade, où un ignorant raconte à sa façon une pièce en vogue. Élevant un Hymne à la gaieté, il est en fait un mélancolique qui « rit en pleurs ». A vingt ans, il a connu des épreuves, ayant failli être fusillé à Saint-Domingue et ayant risqué de mourir de maladie à New York. Il se partage entre Jean qui pleure et Jean qui rit, entre Chien et chat, selon les titres de ses chansons. Il aime ses prédécesseurs, Piron, Panard ou Scarron dont il chante la mort :



La gaîté, qu'à ses maux, il opposa toujours,

Ne peut se comparer qu'à celle qu'il inspire;

Et la Parque étonnée, en terminant ses jours,

A vu sa dernière heure et son dernier sourire.



Sa philosophie est toute simple : vivre et sourire de son état. Il adresse des Stances à M1"* Desbordes- Valmore :



On voit renaître sous tes doigts

La muse dont Lesbos s'honore.

Et chaque son de ton luth, de ta voix,

Nous dit : Sappho respire encore!



Il chante Paris qui s'éveille dans un Tableau de Paris avec une saveur qui sera celle de Francis Carco :



L'ombre s'évapore,

Et déjà l'aurore

De ses rayons dore

Les toits d'alentour;

Les lampes pâlissent,

Les maisons blanchissent,

Les marchés s'emplissent,

On a vu le jour.



De la Villette,

Dans sa charrette,

Suzon brouette

Ses fleurs sur le quai,

Et de Vincenne

Gros-Pierre amène

Ses fruits que traîne

Un àne efflanqué.



Déjà l'épicière,

Déjà la fruitière,

Déjà l'écaillère

Saute à bas du lit.

L'ouvrier travaille,

L'écrivain rimaille,

Le fainéant bâille,

Et le savant lit...



Autour de Béranger, de Désaugiers, les chansonniers sont nombreux qui se dépensent en pièces de théâtre, en vaudevilles, en couplets fugitifs. Ils se ressemblent beaucoup et ont en commun une étonnante rapidité de plume, jetant des milliers et des milliers de chansons sur le papier, même si on ne les chante qu'un soir lors d'un joyeux dîner. Armand Gouffé (1775-1845), connu à la fin du xvme siècle pour ses Ballons d'essai et ses vaudevilles, lorsqu'il fonde le Caveau moderne accueille une nombreuse compagnie.

La plupart sont nés avant 1800 et nous en faisons une rapide revue : Michel-Joseph Gentil de Chavagnac (1767-1846); Nicolas Brazier (1783-1838), auteur de plus de deux cents pièces de théâtre; Pierre Laujon (1727-1811), de l'Académie française; Michel Dieu-lafoy (1762-1823) qui, comme Désaugiers, échappa de justesse aux massacres de Saint-Domingue, fut connu pour une pièce célèbre Fanchon la vielleuse et pour ses fables; Pierre-Joseph Charrin (1784-1863), lui aussi chansonnier et fabuliste; Jacques-André Jacquelin (1776-1825) qui se partage entre le théâtre burlesque et les chansons; Antoine Coupart (1780-1864) et ses Chansons d'un employé' à la retraite; le curieux Pierre Courtray de Pradel (1787-1857) qui décida un jour de ne parler qu'en vers et parcourut l'Europe en donnant des représentations impromptus; Charles Malo (1790-1872) qui fonde la France littéraire et fait une inattendue Histoire des Juifs; Pierre-Joseph Rousseau (1797-1849), comme lui historien, mais d'une Vie de Louis XVIII et chansonnier d'un Code épicurien; Arnbroise Bétourné (1795-1872) pour ses romances douceâtres; et Autignac, Jouy, Dupaty, Théolon, Ourry, etc.

Louis Festeau (1797-1869), le bijoutier poète se disait « chansonnier du peuple » et le prou'a en cinq volumes de Chansons dont il composa paroles et musique. Paul-Emile Debraux (1798-1831) mourut dans la misère. On l'appelait « le Béranger de la canaille », mais dans les ateliers et dans les chaumières, on se répétait ses chansons à boire et surtout ses chants patriotiques : Soldat, t'en souviens-tu?, le Mont Saint-Jean, Fanfan la Tulipe, la Veuve du soldat, Marengo... Il avait de la verve, de la chaleur, et pas la moindre correction, la moindre délicatesse. Ennemi des Bourbons, il était le chantre populaire de Napoléon et sa chanson la Colonne fut sur toutes les lèvres :



Ah! qu'on est fier d'être Français

Quand on regarde la colonne.



A tous ces chansonniers, nous pourrions en ajouter un inattendu :



François Raspail (1794-1878) qui a souvent des ennuis avec un régime peu libéral. Au pied du Ventoux, il chante :



Viens-tu de la montagne

Où je suis né?



Grands Chansonniers.

Dans une deuxième période, on trouve des chansonniers de grande envergure. Ainsi, Pierre Dupont (1821-1870) qui aurait pu prendre place parmi les poètes travailleurs. Ouvrier, il fut protégé par Pierre Lebrun. Il reçut un prix de poésie de l'Académie et aida aux travaux du Dictionnaire. Dans les Bœufs, la Mère Jeanne, la Vigne, le Chant des nations, le Chant du vote, le Chant des transportés, le Chant des soldats, le Chant des ouvriers, son inspiration est populaire. Il s'intéresse tantôt aux campagnards, tantôt aux parias de la société urbaine. Il reçoit une inspiration directe, faite d'observation, donnant du même jet parole et musique avec la force convaincante du sentiment profond. Il nous dit que l'amour est plus fort que la guerre :



A chaque fois que, par torrents,

Notre sang coule par le monde,

C'est toujours pour quelques tyrans

Que cette rosée est féconde.

Ménageons-le dorénavant,

L'amour est plus fort que la guerre!

En attendant qu'un meilleur vent

Souffle du ciel ou de la terre,

Aimons-nous, et, quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons, buvons, buvons

A l'indépendance du monde!



Les Bœufs, nous les connaissons encore. Il s'agit d'un de ces chants qui traversent le temps :



J'ai deux grands bœufs dans mon étable,

Deux grands bœufs blancs, marqués de roux;

La charrue est en bois d'érable,

L'aiguillon en branche de houx;

C'est par leur soin qu'on voit la plaine

Verte l'hiver, jaune l'été :

Ils gagnent dans une semaine

Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre,

J'aimerais mieux me pendre;



J'aime Jeanne, ma femme, eh bien! j'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes bœufs.



Nous écoutons Charles Baudelaire qu'il a ému malgré la distance de pensée et de tempérament artistique qui sépare les deux hommes : « Il se souvient de ses émotions d'enfance, de la poésie latente de l'enfance, jadis si souvent provoquée par ce que nous pouvons appeler la poésie anonyme, la chanson, non pas celle du soi-disant homme de lettres,... mais la chanson du premier venu, du laboureur, du maçon, du roulier, du matelot. »

Gustave Nadaud (1820-1893) est plus « écrivain » que Dupont. Ce « Béranger des gamins », comme disent les Goncourt, a de jolies réussites : les Reines de Mabille, le Docteur Grégoire, la Valse des adieux, Carcassonne, Cheval et cavalier, et surtout Pandore ou les deux gendarmes qui lui valut quelques ennuis avec les caricaturés. Il y a en lui deux inspirations, deux êtres : celui de la campagne qui saisit la robuste odeur de terre, la voix des saisons, tantôt doux comme les Fraises des bois, tantôt mâle s'il chante le paysan de Limoux qui n'a jamais vu Carcassonne; celui de la ville, homme d'esprit, quelque peu salonnard, finement satirique, maniant la caricature avec grâce et conduisant la chanson vers l'odelette ou l'élégie. On connaît encore tout au moins les deux derniers vers de ce couplet :



Deux gendarmes, un beau dimanche,

Chevauchaient le long d'un sentier;

L'un portrait la sardine blanche,

L'autre, le jeune baudrier.

Le premier dit d'un ton sonore :

« Le temps est beau pour la saison.

— Brigadier, répondit Pandore,

Brigadier, vous avez raison. »



Des chansons, on en trouve de qualité, souvent d'ailleurs plus romances que chansons chez Musset, Théophile Gautier, Kenri Murger qui ne méprisent pas le genre.

Si on place Charles Monselet( 1825-1888) parmi les chansonniers, ce n'est pas parce qu'il en est un, mais peut-être par ces rencontres de fin de repas où dire un sonnet sur quelque mets s'accorde au refrain qu'on chante. L'homme est multiple : poète et pas seulement poète gourmand, chroniqueur léger et capable d'apprécier Xavier Forneret, d'écrire une étude sur Restif de la Bretonne avec une certaine pénétration pour son époque, de s'attacher aux Oubliés et dédaignés du XVIIIe siècle, d'écrire une Histoire du Tribunal révolutionnaire. Il restera cependant comme le poète des gourmets, l'auteur de l'Almanach gourmand, de la Cuisinière poétique, recettes en vers, et de multiples écrits de table.



Nous sommes loin de Marie et Ferdinand, son pastiche romantique de la Marie de Brizeux, et proches du Ventre de Paris si nous citons un passage d'un des Sonnets gastronomiques, le Cochon dont Raoul Ponchon chantera les Pieds (mais on pourrait aussi bien citer le sonnet de l'Asperge ou de la PerdriX) :



Car tout est bon en toi : chair, graisse, muscle, tripe!

On t'aime galantine, on t'adore boudin.

Ton pied, dont une sainte a consacré le type,

Empruntant son arôme au sol périgourdin,



Eût réconcilié Socrate avec Xantippe.

Ton filet, qu'embellit le cornichon badin,

Forme le déjeuner de l'humble citadin;

Et tu passes avant l'oie au frère Philippe.



Mais voudrions-nous avoir la coquetterie de surprendre par un Monselet inattendu que ce serait possible. Il suffirait de prendre tel poème ayant assez d'humour pour évoquer Raymond Queneau ou bien un Sonnet à un poète que ne renierait pas un poète romantique du plus haut envol :



La vierge aux larmes d'or, la Résignation,

De sa pieuse voix vainement nous appelle.

— Attends, lui dites-vous, rien qu'une heure!

Et loin d'elle

Charme, vous retournez à la vocation.



Ô poésie! — ô flamme! et jeunesse éternelle!

On a beau t'appeler folie et fiction,

T'abaisser, comme on fait de toute passion,

Tu restes la plus forte autant que la plus belle.



Votre hymne douloureux m'a longuement frappé;

Cœur vaincu! vif esprit, et courage trompé!

Vos strophes m'ont fait peur, hélas, vous le dirai-je?

Elles m'ont lait songer à ces gouttes de sang

Que de leurs flancs blessés font pleuvoir sur la neige

Les grands oiseaux atteints dans leur essor puissant...



Une Génération de chansonniers.



Entre la génération de Béranger et celle du Chat Noir, quelques dizaines de chansonniers tentent de se distinguer. Peu à peu le genre se dégage du XVIIIe siècle, et, malgré bien des fadeurs, bien du romantisme mal assimilé ou pris selon ses tendances les plus languides, la vérité humaine gagne, comme on l'a vu avec Dupont et Nadaud.

Quelques lettrés ne dédaignent pas la chanson. Jules Travers (1802-1888) est un érudit normand qui édite les Vaux-de-Vire (qui donnent son nom au vaudeville tant prisé au xixe sièclE), ceux de Jean Le Houx et d'Olivier Basselin, en ne dédaignant pas la mystification poétique, comme il l'avouera plus tard, lorsqu'il aura joué un bon tour aux lettrés qui s'y seront laissé prendre. Le pastiche est assez réussi :



Cuydoyent tousjours vuider nos tonnes,

Mectre en chartre nos compaignons,

Tendre sur nos huys des sidones

Et contaminer ces vallons.



Cuydoyent tousjours dessus nos terres

S'esbatre en joye et grant soûlas.

Pour resconfort embler nos verres

Et se gaudir de nos repas.



Ne beuvant qu'eau, tous nos couraiges

Estoyent la vigne sans raizin;

Rougissoyent encor nos visaiges

Ainçois de sildre et de vin...



Il a encore écrit la Chanson de la chemise, imitée de Thomas Hood qui a aussi inspiré la Grand-mère de Voitelain, et de nombreux recueils comme les Algériennes, 1827, Deuil, 1837, les Distiques de Muret imités en quatrains français, etc.

Un autre érudit, Hector de Saint-Maur (né en 1812) traduisit en vers Job et les Psaumes, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire la jolie chanson l'Hirondelle et le prisonnier qu'on attribua faussement à Raspail. Eugène Imbert (né en 1820) est un chansonnier social proche de Pierre Dupont. Il a consacré des chants à Lamennais, à Voitelain, à Charles Gille. Ses chansons forment de petits tableaux précis, glissant dans des refrains populaires un peu de mystère. Ainsi le Rat du 7' léger :



Au dortoir, lorsque la veilleuse

Par intervalles pâlissait

Comme une ombre mystérieuse,

Gaspard passait et repassait.

Et la troupe, au repos livrée,

Murmurait : Laissons voyager

Le lutin de notre chambrée,

Le Rat du septième léger.



Il est aussi sentimental dans l'Automne, Il a neigé ce matin, les Bottes de Bastien, mais il est un poète assez savant pour rédiger un Traité de la prosodie moderne.

Le sergent-major Charles Colmance (1806-1870) ne dédaigne pas l'humour noir :



Un beau jour, la gloire étonnée

Me trouva dans un régiment,

Où je sus, en moins d'une année.

Tuer un homme proprement.



D'autres sont tentés par la romance comme Gustave Lemoine (1802-1885) dont Loïsa Puget fait la musique : la Demande en mariage, Soleil de ma Bretagne, etc., comme Paul-Léopold Amat (1814-1872) avec la Fleur fanée qu'on ne dédaigne pas dans les salons. Eugène de Lonlay (1815-1886) est sentimental et patriotique avec pompiérisme dans ses Hymnes et chants nationaux; s'il est grivois il prend un pseudonyme.

Plus proches du peuple sont Victor Rabineau (1816-1869) °iui veut pour public les ouvriers de Paris (il meurt à l'hospicE) et Charles Gille (1820-1856) qui écrit à la mort de Lamennais ce simple vers : « N'a pas qui veut le peuple à son convoi » et donne aussi bien des chansons comme le Vengeur ou la Bataille de la Moselle que des poèmes exotiques comme le Bengali (il se suicide pour échapper à la misèrE).

Edouard Plouvier (1821-1876) et Hubert-Charles Vincent (1828-1888) publient ensemble les Refrains du Dimanche. Le premier déjà cité, est plus poète que chansonnier comme en témoigne son Chevalier Printemps, le second sera connu pour une Histoire de la chaussure des origines à nos jours, les deux feront beaucoup de chansons.

Un autre chansonnier est Gustave Mathieu (1808-1877), ancien marin qui connut des aventures autour du monde. Il créa un personnage nommé Jean Raisin qui fut célèbre, chanta selon la bonne tradition le vin et la belle vie, mais fut aussi un poète démocrate, patriotique et satirique engagé. Son Chanteclair ou le coq gaulois s'est opposé à l'aigle impérial. Sa Chasse du Peuple, 1852, est le chant de la République spoliée. C'est Richard Wallace qui publiera ses œuvres sous le titre de Parfums, chants et couleurs, 1873. Proche de Pierre Dupont, mais ayant moins de talent que lui, il parle avec le langage du peuple et l'emporte par sa conviction commu-nicative.

Le bijoutier Eugène Baillet donne la Muse des ateliers et d'autres recueils, Aristide Saclé (né en 1832), la Muse populaire. Alexandre Flan (1827-1870) cherche des Rythmes impossibles, jouant des vers courts sans faire mieux que Victor Hugo ou Jules de Ressé-guier :

L'aurore Colore Elle ouvre

De feux Les deux; Les fleurs



Bien sûr, le mythe de Napoléon apporte une source d'inspiration constante sinon renouvelée. Une chanson reste de nos jours bien connue. Son auteur est Jean-François Costa, son titre est l'Ajaccienne, 1848, hymne à « l'enfant prodigue de la gloire » :



Entre la France et l'Italie,

Ces deux mères d'Ajaccio,

Dont l'une chante et l'autre prie,

Ce fut ici, nouvelle Rome,

Que le jour de l'Assomption

Une autre fois Dieu se fît homme,

Napoléon, Napoléon!



Il existe un autre chansonnier très attachant, Auguste de Châtillon (1813-1882) qui unit les qualités de peintre, sculpteur, lithographe et chansonnier-poète. Vers 1860, il fut célèbre sur le boulevard. Ami de Victor Hugo et de Théophile Gautier, il fit leur portrait, non pas en vers, mais sur la toile. Il expose régulièrement au Salon où il obtient des récompenses. En 1844, il part pour les États-Unis où il se fixera durant plusieurs années, peignant notamment pour la Maison-Blanche à Washington une toile de 40 mètres de superficie, la Bataille de la Resaca de Palma dont on répandit des lithos. De retour en France, il publia plusieurs recueils comme Chant et Poésie, A la Grand'Pinte, les Poésies.

Comme auteur de chansons, il est le précurseur d'un genre qui sera celui des Vivants, des Hydropathes et du Chat Noir. On ne peut nier qu'il y ait de la poésie dans A la Grand'Pinte :



A la Grand'Pinte, quand le vent

Fait grincer l'enseigne en fer-blanc,

Alors qu'il gèle, Dans la cuisine on voit briller

Toujours un tronc d'arbre au foyer;

Flamme éternelle



Où rôtissent, en chapelets.

Oisons, canards, dindons, poulets,

Au tournebroche;

Et puis le soleil, jaune d'or,

Sur les casseroles, encor

Dardé et s'accroche.

Tout se fricasse, tout bruit...

Et l'on chante là, jour et nuit;

C'est toujours fête!

Quand, sous ce toit hospitalier.

On demande à notre hôtelier

Si tout s'apprête...

Il vous répond avec raison :

On n'a jamais dans ma maison

Fait une plainte!

On est servi comme il convient,

Et rien n'est meilleur, on le sait bien.

Qu'à la Grand'Pinte!

Je salue et monte. Je vois

Un couvert comme pour des rois!

La nappe est mise. J'attends mes amis. —

Au lointain Tout est gelé sur le chemin,

La plaine est grise. P our mieux voir, j'ouvre les rideaux.

Le givre étend sur les carreaux

Un tain de glace; Il trace des monts, des forêts,

Des lacs, des fleurs et des cyprès :

Je les efface.

Nous sommes quatre compagnons

Qui buvons bien, mais sommes bons,

Dieu nous pardonne!

Un mort, il en restera trois,

Puis deux, puis un, et puis, je crois

Après... personne!



Il passe un écho lointain de Rutebeuf et de Villon dans ces humbles chansons. On comprend que Théophile Gautier et Charles Asselineau les aient aimées. Auguste de Châtillon aime les moulins de la butte Montmartre, les lilas de Montmorency et les canots du lac d'Enghien. S'il use de l'élision pour faire populaire dans son poème le plus célèbre, la Levrette en paletot, il prépare la voie au Parisien Aristide Bruant et au paysan Gaston Coûté :



Y a-t'y rien qui vous agace

Comme un' levrette en pal'tot!



Quand y a tant d'gens su' la place Qui n'ont rien à s mett' su' 1 dos ?

J'ai l'horreur de ces p'tit's bêtes, J'aim ' pas leurs museaux pointus; J'aim' pas ceux qui font leurs têtes Pass'qu'iz ont des pardessus...



Parmi les chansonniers dans la lignée de Béranger, on trouve encore Emile-Jules Richebourg (1833-1898) avec ses romances et ses fades romans pour la jeunesse; Lucien Delormel (1847-1899) avec quatre mille chansons sentimentales ou cocardières; le père du feuilletoniste Pierre Decourcelle (1856-1926), l'auteur de comédies faciles et de chansons Adrien Decourcelle (1821-1892); Emile Barateau (1792-1870) et trois mille chansons dont celle de Jenny l'ouvrière; Agénor Altaroche, chansonnier politique.

Après l'époque de Béranger et de Désaugiers, celle de Pierre Dupont et de Gustave Nadaud, viendra celle des Montmartrois. Nous leur ouvrirons la porte de cet ouvrage comme ils ouvraient celle des cabarets pour y faire pénétrer un souffle de poésie populaire.




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