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Essais littéraire

LE ROMAN-FEUILLETON SOUS LA IIIe RÉPUBLIQUE (1875-1914)






La IIIe République, sous laquelle se développent la presse de masse et l'édition populaire, et qui procède à l'installation de la légitimité républicaine, représente également un moment spécifique de l'histoire du roman-feuilleton. C'est à la fois le moment de son plus grand déploiement — deux ou trois feuilletons chaque jour dans la majorité des quotidiens parisiens et provinciaux — et le moment où, guetté par la concurrence d'autres médias — les éditions populaires, le cinéma, la bd, le roman-photo —, il va perdre de son importance spécifique et devenir un mode parmi d'autres, de plus en plus mineur, de la littérature de masse. C'est également le moment — surtout dans la période de construction de la République (1875-1900) — où sa stéréotypisation et sa conformité à l'idéologie dominante sont au plus fort.






I. — La presse de 1875 à 1914



La IIIe République est pour la presse une période à la fois d'expansion et de diversification.



Expansion : de 1870 à 1914, on compte en moyenne de 50 à 70 quotidiens parisiens. Le tirage quotidien de la presse parisienne passe de 1,5 million à 5,5 millions. Le nombre de journaux provinciaux augmente aussi sensiblement : de 100 à 240, et leur tirage passe de 0,5 million à 4 millions. Cest alors qu'apparaissent les grands organes régionaux : Le Nouvelliste de Lyon (conservateuR), Le Progrès de Lyon, La Petite Gironde de Bordeaux, et La Dépêche de Toulouse (républicainS). Le journal pénètre dans les campagnes et touche enfin un véritable public populaire.

Diversification : coexistent des journaux politiques, d'opinion, plus ou moins engagés, qui mettent l'accent sur l'information politique et sociale, le commentaire et l'analyse, et des journaux d'information, toute une presse populaire qui s'appuie sur le fait divers.



Parmi les journaux d'opinion subsistant sous la IIIe République, certains ont été fondés sous la Monarchie de Juillet ou le Second Empire, voire même avant (Le Siècle (1836), La Presse (1836), Le Journal des Débals (1789), Le Temps (1861), Le Figaro (1866)). Ils sont en général en perte de vitesse : en 1912, Le Journal des Débals ne tire plus qu'à 26 000 exemplaires, chiffre dérisoire pour l'époque. D'autres se sont fondés en 1870 à la faveur de la libéralisation des lois sur la presse, qui devait aboutir au Code de 1881, lequel provoqua également une floraison de nouveaux journaux : tels le Gil Bios, L'Echo de Parus, Le Cri du Peuple de Vallès, L'Eclair, ou, plus tard, L'Humanité de Jaurès.



Quant aux journaux d'information, ils sont en 1914 quatre qui dominent la scène parisienne : Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Journal et Le Matin. A eux quatre, ils tirent à 4,5 millions d'exemplaires, soit 75 % des tirages parisiens, et 40 % des tirages nationaux. Le Petit Journal, dont on a vu les débuts sous le Second Empire, se maintient, et même accroît son expansion sous la IIIe République, aidé des progrès toujours grandissants de la technique (linotype et photogravure après 1870), de la concentration capitaliste, et du développement des réseaux de communication.

Un concurrent lui était né cependant, qui allait bientôt le dépasser. Le Petit Parisien, fondé en 1876, atteignit 1 000 000 d'exemplaires en 1902, 1 180 000 en 1905, 1 450 000 en 1914 (c'est alors le plus fort tirage du mondE). Deux autres journaux les rejoindront dans le peloton de tête : Le Matin, fondé en 1884, et Le Journal, fondé en 1892. En 1912, ils tireront respectivement à 650 000 et 985 000 exemplaires.



Ces quatre journaux forment certes un ensemble cohérent dans la presse parisienne : mêmes tirages (les autres journaux viennent bien loin derrièrE), même format, même nombre de pages (de 6 à 8 ou 10, à partir de 1900), même style d'information, même modernité dans les moyens techniques de fabrication et de diffusion et dans l'usage de la publicité. Toutefois la différence entre journaux d'information et journaux d'opinion tend à se réduire sous la III' République parce que l'on assiste à une politisation générale de la presse, et parce que la libéralisation des lois sur la presse et les progrès de la technique permettent également aux journaux d'opinion de baisser leur prix (en 1884, seul Le Journal des Débats est resté à 20 centimes, les autres sont à 15, 10 ou 5 centimes; en 1912, la plupart des journaux sont à 5 centimeS). Et, ce qui témoigne de la vogue inaltérable du roman-feuilleton, tous, ou presque, publient des romans-feuilletons.



Cette permanence du roman-feuilleton est d'autant plus caractéristique qu'elle semble bien correspondre à une exigence du public lui-même. Le Petit Journal avait voulu dans un premier temps renoncer au roman-feuilleton, mais il avait dû, à partir de 1866, revenir au feuilleton. Le Matin, de même, avait annoncé, lors de son lancement, qu'il renonçait au roman-feuilleton — au profit du fait divers. Quelques mois plus tard, il devait, lui aussi, changer d'avis, devant les réclamations des lecteurs, et s'engager dans la publication régulière de romans-feuilletons.

La technique de publication des romans-feuilletons est uniforme dans toute la presse de l'époque. Elle est remarquable d'abord par sa régularité : tous les jours paraissent un, puis deux et souvent trois romans-feuilletons à partir de la fin des années 80. Dans les grands journaux populaires, la longueur (de trois à six moiS), les genres, et les auteurs (qui sont souvent liés par des contratS) de ces romans-feuilletons sont d'une grande stabilité. Ces romans-feuilletons sont entourés d'un paratexte très systématiquement ordonné : annonces publicitaires une semaine ou deux à l'avance, déployant chaque jour dans une rhétorique très codifiée, où le rire s'allie aux larmes, l'aventure à l'amour, le réalisme à l'imagination, la louange du roman à venir, toujours l'œuvre la plus poignante et la plus réussie d'un des maîtres du roman. Ces annonces, pour lesquelles sont utilisées toutes les ressources de la typographie, sont accompagnées de dessins, reproductions réduites, souvent, des affiches de lancement du roman signées des plus grands maîtres de l'affiche (Chéret, Caran d'Ache, Steinlen, Poulbot, Cappiello, Géo Dorival, Starace...). On est entré dans l'ère moderne de la publicité, et le roman-feuilleton est offert comme tout autre objet de consommation, comme appât et leurre du désir.



La publicité ne se limite pas du reste au journal. Selon les méthodes déjà utilisées par Le Petit Journal dans les années 60, alors généralisées, on distribue partout, dans les rues des villes et dans les villages, aux portes des usines et des ateliers, dans les gares et chez les commerçants, à domicile même, des fascicules illustrés avec le début du roman. Des affiches de toutes tailles (certaines atteignent 3 m de hauT) aux couleurs crues et au style expressionniste couvrent les murailles, les voitures publicitaires et le dos des hommes-sandwiches. Pour retenir le lecteur, on organise des concours : il s'agit parfois de retrouver des mots manquants au cours du roman, ou encore de deviner la fin du feuilleton. En 1903, Le Matin publie Le chercheur de trésors. de G. Leroux (qui devient en librairie La double vie de Théophraste LongueT) : le roman lui-même donnait des indications permettant de retrouver un trésor caché à Paris...



Dans cette production massive de romans-feuilletons, on peut distinguer deux périodes ; la première, de 1875 à 1900, est complètement dominée par le roman à tendance sentimentale, roman centré sur la victime, d'où est totalement absente la figure du héros. A partir de 1900 au contraire, on voit ressurgir, dans différents genres qui prennent ou reprennent de l'ampleur (fantastique, science-fiction, policier, roman historiquE), des figures héroïques, dans le bien ou dans le mal.



II. — Le roman-feuilleton de 1875 à 1900



1. Les quatre Grands. — Quatre noms dominent cette période et représentent les tendances principales du roman-feuilleton de cette époque : Xavier de Montepin, Jules Mary, Emile Richebourg, Pierre Decourcelle — et, un peu à l'écart, deux autres : Georges Ohnet et Charles Mérouvel.



Xavier de Montepin (1824-1902). — Aristocrate, grand propriétaire terrien, neveu d'un pair de France, X. de Montepin vint au roman avec une première œuvre, écrite en collaboration avec le marquis de Foudras, et publiée en 1847, Les chevaliers du lansquenet. FI collabora en 1848 à plusieurs petits journaux royalistes. Sous l'Empire, sa carrière de feuilletoniste, bien remplie, fut sans éclat. Les viveurs de Paris (1852-1856), La marque rouge (1858), Le parc aux biches (1862), parmi d'autres œuvres, furent éclipsées par les succès plus retentissants de Ponson du Terrail, Féval ou Gaboriau.



C'est à partir des années 70 surtout qu'il est connu, et sa fortune se lie à celle des journaux populaires, en particulier du Petit Journal dont il est un grand fournisseur, tout en publiant également dans d'autres journaux tels que Le Figaro ou L'Echo de Paris : Les tragédies de Paris (Le Figaro, 1874-1875), Le fiacre n" 13 {Le Petit Journal, 1880), Le crime d'As-nières (L'Echo de Paris, 1884-1885), La policière (1890), La Mayeux (1892-1893), La mendiante de Saint-Sulpice (1895), La chanteuse des rues (1902), scandent une carrière fort remplie de succès toujours renouvelés : 200 romans, ou pièces de théâtre adaptées de ses romans, en trente ans. Son succès le plus éclatant fut sans conteste La porteuse de pain, dont le titre est encore disponible dans le livre de poche. Le succès du roman aussi bien que de son adaptation théâtrale (Ambigu, 1884) fut énorme.



Injustement condamnée et emprisonnée pour un crime qu'elle n'a pas commis (le meurtre de son patron, l'ingénieur Labroue, et l'incendie de son usinE), Jeanne Fortier devient folle, tandis que le vrai coupable, le contremaître Jacques Garaud, fait fortune en Amérique, où il s'est enfui, grâce aux plans volés à l'ingénieur Labroue. Vingt ans plus tard, Jeanne retrouve la raison fortuitement et part à la recherche de ses deux enfants, Georges et Lucie. A Paris, où elle a perdu leurs traces, elle prend l'identité de Maman Lison, porteuse de pain, pour les retrouver. Elle y sera affrontée à Jacques Garaud, revenu en France sous le faux nom de Paul Harmant, qui essaiera en vain de la tuer ; avec l'aide de Georges et de Lucien Labroue, le fils de l'ingénieur assassiné, qui ignorent tous deux sa véritable identité, Jeanne finira par confondre Jacques Garaud et par faire éclater sa propre innocence. Garaud alors se suicidera, tandis que Lucie Fortier, retrouvée, peut épouser Lucien Labroue qu'elle aime. Quant à Georges, il est en passe de devenir un avocat célèbre. « Dieu est bon »...



Montépin, qui écrivit tout d'abord des romans mondains, de tonalité pessimiste, se déroulant dans un milieu interlope d'aristocrates corrompus, de courtisanes et d'aventuriers (voir Les drames de l'adultère, 1874-1875), se tourna de plus en plus par la suite vers la peinture des milieux populaires et bourgeois, entremêlant à des motifs de roman policier (l'erreur judiciaire, la contre-enquêtE) des éléments de mélodrame (l'innocence injustement persécutée, la mère séparée de ses enfants, emprisonnée, devenue follE), le tout dans un style qui unit curieusement à une sécheresse parfois brutale une rhétorique emphatique et larmoyante. Le conservatisme social de ces romans — où crime et vertu trouvent finalement leur juste rétribution — est grand, et cependant la tonalité en reste souvent sombre. Dans la peinture de l'homme livré à ses instincts et proie de ses passions se fait sentir l'influence du naturalisme. Cette influence est encore plus nette cependant chez un autre grand romancier populaire des années 1880-1900 .Jules Mary.



Jules Mary (1851-1922). — Né en 1851 dans les Ardennes d'un père bonnetier, Jules Mary, après des études au petit séminaire de Charleville et un court intermède guerrier (il se fit franc-tireur pendant la guerre de 70), s'en vint à Paris avec 30 F en poche, et faillit tout d'abord y périr de misère. Après plusieurs années d'effort, il entre enfin comme chroniqueur parlementaire au Petit Moniteur en 1875, et publie ses premiers romans-feuilletons dans Le Siècle et Le Petit Moniteur. Quelques années plus tard, il conclut un contrat avec Le Petit Parisien, où ses romans sont appréciés. Mais son premier grand succès est Le docteur Rouge (1883), bientôt dépassé par Roger la Honte {Le Petit Journal, 1886-1887), qui fut au théâtre l'un des plus gros succès de l'Ambigu (1887), et sera adapté, par la suite, plusieurs fois au cinéma.

Du Petit Parisien, J. Mary était passé au Petit Journal, auquel il donna, à partir de 1885, un roman par an, tout en continuant à publier dans des journaux comme Le Temps, Le XIXe Siècle, Le Figaro, L'Intransigeant, L'Illustration, des romans plus courts (Lespigeonnes, Je t'aimE), réputés plus « littéraires ». Dès la fin des années 90, il publie de nouveau régulièrement dans Le Petit Parisien. Lapocharde, en 1897-1898, y obtient un succès éclatant que confirme encore la version théâtrale (l'Ambigu, 1898) et qui sera prolongé par le cinéma.



En 1900, Jules Mary est l'un des auteurs les plus célèbres et les plus riches du temps. A partir de 1915, la fibre patriotique de Jules Mary, déjà perceptible dans nombre de ses précédents romans (Le régiment, Le Petit Journal, 1889-1890; La fiancée de Lorraine, Le Petit Parisien, 1903), se fait plus virulente : L'amour dans les ruines. Elles n'oublient pas. Le soleil se lève... Cest dans ces années également que Jules Mary s'intéresse au cinéma naissant. Il crée à la Société des Gens de Lettres une commission du cinéma qui élabore le statut du roman-cinéma.



Grand travailleur, Jules Mary a beaucoup produit, des romans en tous genres, qu'il a lui-même classés en « séries » : « romans militaires », « romans judiciaires et de police », « romans d'aventures et de drames », « les vaincus de la vie »..., et qui ont été constamment republiés par la librairie Tallandier jusqu'en 1939. Il était estimé pour la rigueur de ses plans, le soin qu'il apportait à sa documentation, le travail de son style, net et précis, aux phrases souvent incisives et nerveuses, et semble avoir trouvé une certaine reconnaissance dans les milieux littéraires. Sa carrière présente de grandes analogies avec celle d'un autre feuilletoniste populaire : Pierre Decourcelle.



Pierre Decourcelle (1856-1926). — L'origine familiale de Pierre Decourcelle est différente. Elevé dans le sérail (son père Adrien Decourcelle, et son grand-père. Adolphe Philippe, dit d'Ennery, étaient des mélodramaturges et vaudevillistes à succèS), Pierre Decourcelle n'eut pas les débuts difficiles de Jules Mary. Brillant élève du lycée Henri-IV, il travailla d'abord dans une banque. Mais il fit bientôt jouer des vaudevilles, entra au Gil Blas en 1881, rédigea des chroniques de théâtre (qu'il signait ChoufleurY) au Gaulois à partir de 1884.



C'est au Gaulois qu'il publia en 1886 son premier roman, Le chapeau gris, avant d'entrer, avec un brillant traité, au Petit Parisien, en 1889. Son roman Fanfan (rebaptisé par la suite Les deux gosseS) y eut un grand succès, et, dès 1891, Decourcelle est un des auteurs les plus célèbres, avec des titres tels que Le crime d'une sainte {Le Petit Parisien, 1889-1890), Le curé du Moulin-Rouge {Le Journal, 1903), Les ouvrières de Paris {Le Matin, 1904), Fille d'Alsace {Le Petit Journal, 1908-1909). Il toucha à tous les genres, du roman du martyr féminin au roman patriotique et revanchard, et eut, comme Monté-pin (et bien d'autreS), de nombreux nègres, dont Saint-Pol-Roux et Paul Bosq. Comme Jules Mary, il s'intéressa au cinéma naissant et fut directeur artistique de la scagl (Société cinématographique des Auteurs et Gens de LettreS) fondée par Pathé en 1908.

L'auteur le plus populaire de la période, cependant, est sans doute Emile Richebourg.



Emile Richebourg (1833-1898). — « Avant Riche-bourg, écrit Fernand-Hue dans un article du Courrier artistique et littéraire (octobre 1892), bon nombre de romanciers ont acquis une réputation quasi universelle : Alexandre Dumas, Eugène Sue, Balzac, Paul Féval, Elie Berthet, Ponson du Terrail et tant d'autrès ont passionné plusieurs générations de lecteurs ; mais leurs œuvres n'ont pas pénétré, comme celle de Richebourg, dans le public populaire, dans les masses, qui lisaient peu jadis, d'abord parce que le peuple savait moins lire, ensuite parce qu'on n'avait pas encore inventé le journal à un sou, et c'est Riche-bourg qui a fait la fortune du journal à un sou : au lecteur nouveau créé par la presse à bon marché, il a su donner le roman qui lui convenait; on peut même affirmer qu'il a puissamment contribué à créer cette nouvelle couche de lecteurs. »

Comme Montépin, Richebourg fit sous l'Empire des débuts littéraires peu remarqués, ne dut sa fortune qu'à l'essor de la presse à un sou, et mourut avant l'essor du cinéma. Mais, par l'origine sociale, il est plus proche de Jules Mary. Fils, comme lui, d'un artisan sans fortune, il fit des études sommaires, et eut à Paris des débuts difficiles. Il écrivit d'abord des chansons, des poèmes, des romances sentimentales, et quelques pièces de théâtre qui passèrent inaperçues, ainsi qu'une dizaine de romans entre 1858 et 1875. Mais le véritable succès lui vint seulement avec la publication, en 1875, de L'enfant du faubourg, dans Le Petit Journal.



De passage dans le village de Rebay, la marquise de Presle se trouve inopinément confrontée à une femme folle et amnésique qui se prétend la marquise de Presle. En fait la folle est Léontine Landais, une ancienne victime du marquis de Presle, qui l'a abusée par un faux mariage pour ensuite l'abandonner en lui volant son enfant. L'enfant abandonné a été recueilli d'abord par l'ingénieur Henri Descharmes, qui l'avait confié à une femme du peuple, Pauline Langlois ; mais, à la suite d'une épidémie de choléra où Pauline passe pour morte, l'enfant est recueilli et élevé par des ouvriers du faubourg. Quant à la propre fille de Pauline, Claire, envoyée à l'assistance publique, elle trouve refuge à Rebay où la folle s'attache à elle. Henri Descharmes entre-temps a épousé la propre sœur de Léontine, Angèle, qui ignore ce qu'est devenue Léontine. Tandis que la marquise de Presle essaie de faire soigner Léontine Landais, et que le marquis essaie de l'éliminer pour cacher ses crimes passés, André, l'enfant du faubourg, retrouve celle qu'il croit sa sœur, Claire, et tous deux éprouvent bientôt l'un pour l'autre un amour tragique, car ils le croient incestueux. Cependant Angèle, sur les traces elle aussi de sa sœur, et ayant appris la trahison passée du marquis de Presle, décide par vengeance de rendre le marquis de Presle fou d'amour pour elle. Elle y réussit et, après maintes péripéties, les bons sont récompensés et les méchants punis : Pauline Langlois retrouve sa fille Claire, Henri Descharmes retrouve en André son fils adoptif — qui se trouve être le fils de Léontine, laquelle recouvre la raison en retrouvant son fils et sa sœur, tandis que le marquis de Presle, juste retour des choses, devient incurablement fou.



L'enfant du faubourg fut suivi de nombreux autres romans, dont le succès, en journal comme en librairie (Richebourg les regroupa sous le titre Les drames de la viE), fut constant : La petite mionne (Le Petit Journal, 1883-1884), Les deux mères, Jean-Loup (Le Petit Journal, 1882), Les millions de M. Joramie (ibid., 1885), etc. Les deux berceaux (1878) sauvèrent le journal de Gambetta, La Petite République française, qui menaçait de périr faute de lecteurs.

Les romans de Richebourg sont pleins de femmes adultères repenties, de patrons généreux qui aident leurs employés à faire fortune, d'enfants trouvés dont la noble nature trahit la noble origine ; ils respirent un paternalisme sentimental et bon enfant, très conservateur socialement et très optimiste. L'intrigue est en général bien charpentée dramatiquement. Dans l'art des dialogues et de la mise en scène, comme dans le style aisé, coulant, on sent souvent l'influence de Dumas.



Un peu en arrière de ces quatre gloires du roman-feuilleton populaire, se situent deux auteurs qu'il faut néanmoins citer car leur popularité fut grande : il s'agit de Charles Mérouvel et de Georges Ohnet. Charles Mérouvel (1832-1920). — Charles Mérou-vel (pseudonyme de Charles ChartieR), avocat et propriétaire terrien, est venu assez tard à la littérature, à 42 ans. Ses romans paraissent dans La Petite République française tout d'abord, puis dans Le Petit Parisien, avec lequel il signe un contrat avantageux. Ils obtiennent un succès considérable, sont traduits et édités dans des collections populaires (chez Dentu, puis FayarD) sous des titres de séries alléchants : « Les crimes de l'amour », « Les crimes de l'argent », « Les vices du jour ». Son roman le plus connu est sans nul doute Chaste et flétrie (1889, Le Petit ParisieN), dont le succès fut immense — c'est par une réédition de ce titre que Fayard inaugura sa collection du « livre populaire à 65 centimes ».



L'action se déroule en 1869. En Franche-Comté, le marquis de Chazey, épris d*une passion violente pour une jeune paysanne, Jeanne Jousset, qui le repousse, la viole. Il épouse ensuite la belle et angélique Gabrielle de Montrevers, et Jeanne, qui ne peut prouver son innocence, est rejetée par les siens. Elle accouche d'une fille, et s'exile à Paris pour tenter de gagner sa vie. Son fiancé Pierre Morand, la croyant coupable, l'abandonne et s'engage dans l'armée. Jeanne se décide à épouser le fils du banquier Descombes, qu'elle avait jadis repoussé, pour assurer l'existence de son enfant. Mais le marquis de Chazey, toujours amoureux, veut épouser Jeanne. Il fait assassiner Descombes le jour même de ses noces, empoisonne sa propre femme Gabrielle, tente de tuer le médecin qui a surpris son crime, et, enfin, enlève sa fille pour faire pression sur Jeanne. Celle-ci accepte le mariage. Mais arrive la guerre de 70. Chazey se conduit en héros, rachetant ainsi ses fautes, puis, condamné par ses victimes, se jette dans le Doubs. Jeanne épouse enfin Pierre Morand, et consacre les millions de son premier mari à des œuvres de charité.



Les œuvres de Mérouvel se déroulent essentiellement dans la haute société (Les drames de l'amour, La veuve aux cent millions. Confession d'un gentilhomme. Le roi Crésus, Le roi Milliard, Le péché de la Générale...). On y trouve comme un parfum de cette décadence qu'il stigmatise d'ailleurs vigoureusement : les scènes de viol qu'il déplore avec hypocrisie et décrit avec délectation y abondent, le voyeurisme du lecteur est constamment sollicité, les romans sont empreints d'une tonalité erotique qui se retrouve dans de nombreux feuilletons fin de siècle, mais qui, parmi les auteurs les plus populaires, est propre à Mérouvel. De plus, l'œuvre est, plus que la plupart des romans-feuilletons de l'époque, focalisée sur le conflit amoureux, les luttes de la passion, ce qui annonce déjà l'œuvre d'un Delly ou d'un Maxime Villemer, ce qui la rapproche aussi d'une œuvre contemporaine, celle de Georges Ohnet.



Georges Ohnet (1847-1918). — Georges Hénot, dit Ohnet, fils d'architecte, nanti d'une fortune considérable, fit d'abord du journalisme politique, puis attira l'attention sur lui par la publication d'un roman, Serge Panine en 1880, chez l'éditeur populaire Ollen-dorff. Le roman, et la pièce qui en fut tirée deux ans plus tard, eurent un grand succès. G. Ohnet publia par la suite la plupart de ses œuvres (Le maître de forges. Lise Fleuron, La grande mamière...) dans Le Figaro, qui n'est pas un journal populaire, mais elles furent adaptées au théâtre avec succès, et eurent, en collections populaires, de très gros tirages. Le maître de forges, par exemple, qui parut en 1882 dans Le Figaro, fut adapté au théâtre et joué plus de 600 fois en 1883-1884 à Paris et en province, fut réédité quelque 250 fois en quelques années, et devint très vite l'un des classiques de la littérature populaire.



Claire de Beaulieu, jeune aristocrate pleine de morgue nobiliaire, est délaissée par son cousin et fiancé, le duc de Bligny, qui lui préfère les millions de la jeune Athénaïs, fille d'un bourgeois fortuné et ridicule. Par dépit, Claire épouse aussitôt le maître de forges Philippe Derblay, beau et généreux héros, passionnément épris d'elle, qui, parvenu à la richesse par le travail et la capacité, est devenu la providence du pays. Mais, le soir des noces, Claire, qui dédaigne son mari, se refuse à lui. Philippe Derblay entreprend de reconquérir sa femme par un dédain courtois et une froideur calculée. Claire se prend peu à peu de regret en reconnaissant toutes les vertus de son mari, et souffre de la distance qu'il garde envers elle. La crise est précipitée par le retour du duc de Bligny et de sa femme. Claire repousse les avances de Bligny, et souffre de la coquetterie d'Athénaïs envers Philippe, au point de provoquer un scandale. Philippe, pour défendre l'honneur de sa femme, se bat en duel avec Bligny. Mais Claire, affolée, met sa main devant le pistolet qui menace son mari. Blessée, elle échange enfin, avec son mari, le premier baiser d'amour.



L'œuvre de Georges Ohnet célèbre presque exclusivement les vertus de la bourgeoisie et son triomphe sur une aristocratie qui ne peut que se rallier pour survivre. Le peuple en est pratiquement absent. Par ailleurs, ses romans représentent, dans la littérature feuilletonesque et populaire, un courant plus psychologique que social (on a pu le surnommer « le Paul Bourget du pauvre »). Construits avec une rigueur dramatique, ils sont centrés sur les jeux du désir et du pouvoir entre quelques personnages types, l'affrontement entre l'homme et la femme, et dans un symbolisme secondaire, la schématisation du conflit de classes : modèle très moderne que l'on retrouvera chez Delly et dans le roman sentimental contemporain.



2. Les principaux genres



A) Le roman social ou de mœurs contemporaines. — C'est là le genre dominant, celui que pratiquent en série tous les auteurs précédemment nommés — et bien d'autres parmi lesquels Pierre Sales (1854-1914), qui publie aussi des romans judiciaires et bistoriques, Georges (JoséphinE) Maldague, Jules de Gastyne, Henri de Fonbrune. C'est celui qui, entre tous, a reçu le nom de roman populaire. Cest peut-être d'ailleurs sous la IIIe République que le roman populaire mérite le mieux son nom : de nouvelles franges populaires accèdent à la lecture du journal et, progressivement, à la vie politique. D'autre part, et de ce fait, la représentation romanesque du peuple se fait plus massive et se modifie : le peuple ouvrier, et plus seulement la pègre, occupe la scène du roman. Ce peuple, lieu originel de la légitimité républicaine, il s'agit désormais en effet de l'intégrer dans le tableau idéal d'une société républicaine sans barrières de classe, mais sous le contrôle cependant des élites bourgeoises : le peuple aura donc une double image, criminel s'il cherche à s'élever seul (sans « patron » bourgeoiS) et trop vite, vertueux, héroïque si, comme la porteuse de pain, il souffre avec patience une vie de malheur immérité — dont la récompense sera l'ascension sociale de la génération suivante. Aussi ce roman populaire mérite-t-il tout autant le nom de bourgeois qu'on lui a également donné.



Ce type de roman fait appel essentiellement à la pitié, à l'attendrissement — aussi a-t-on pu l'appeler « sentimental ». Le roman, en effet, n'est plus centré sur le héros qui mène l'action, mais sur la victime, qui la subit : il s'agit le plus souvent d'une femme, et presque toujours d'une mère.



Fille séduite, trompée ou violée (et dans ce cas, toujours mère : la fille-mère, essentiellement féconde, tend à remplacer la courtisane stérile des romans antérieurS), ou femme adultère, exclue du foyer familial, l'héroïne paie sa faute d'un long martyre avant d'être réhabilitée ou pardonnée et de retrouver son foyer. Plus souvent encore, l'héroïne, accusée à tort, est condamnée, emprisonnée, et/ou devient folle (voir La porteuse de pain, L'enfant du faubourG) ; elle est de plus séparée de ses enfants. Le roman compatit avec les souffrances et les épreuves qu'elle subit de longues années avant de retrouver ses enfants et d'être réhabilitée.



Les titres du Petit Parisien ei du Petit Journal témoignent du retour obsessionnel de ces motifs romanesques, dans les combinaisons les plus diverses. On a ainsi, évoquant la faute, le péché, ou le crime : La faute d'un jour (Fernand-Hue, Le Petit Parisien, 1895), L'enfant du péché (P. Sales, Le Petit Parisien, 1896), etc., tandis qu'une autre série de titres évoque avec insistance la filiation, essentiellement maternelle : L'enfant du faubourg (E. Richebourg, Le Petit Journal, 1875), Le fils (E. Richebourg, Le Petit Journal, 1879), La fille de Marguerite (X. de Montépin, Le Petit Journal, 1881-1882).



Il en résulte un roman très proche du mélodrame (né lui aussi aux débuts d'une RépubliquE) — avec les mêmes poncifs : la mère-martyre, emprisonnée, rendue folle, condamnée au silence ; les mêmes ressorts de l'intrigue : persécution, réhabilitation, le même appel à la pitié du lecteur — le tout, cependant, dans un décor social beaucoup moins abstrait que celui du mélodrame.



La représentation des milieux sociaux qui forment le cadre de ces aventures témoigne d'une mutation significative des valeurs et de l'idéologie.

Le peuple n'est plus l'exclu, le maudit, l'exotique. Certes, la pègre existe toujours, il y a toujours des bandits et de mauvais ouvriers. Mais souvent l'on sympathise avec le « petit peuple », petits employés, commerçants, artisans, domestiques, ouvriers, petits paysans, mis en scène dans leurs activités quotidiennes et leurs conditions de vie, dans un style souvent pathétique. Le bourgeois, d'autre part, n'est plus, et de loin, le personnage automatiquement ridicule ou secondaire des romans-feuilletons romantiques. Sa promotion, en cours depuis le Second Empire, est achevée, fi est partout. La plupart des personnages du roman, de fait, appartiennent à la bourgeoisie. Ils travaillent, dans l'industrie souvent (ingénieur, petit patroN), mais aussi dans les professions libérales ou artistiques (le bourgeois et l'artiste ne sont plus opposés, grande mutatioN), politiques ou financières. Bourgeois et nobles jouent le même rôle dans le roman et partagent les mêmes valeurs. La noblesse en effet n'est plus le contre-modèle héroïque qu'elle fut longtemps dans le roman-feuilleton. Positive, elle se confond avec la haute bourgeoisie, dont elle partage les valeurs. Mais il y a aussi des nobles négatifs, dépravés et débauchés, partisans de l'Ancien Régime, qui cherchent à dévoyer les filles du peuple.



Le roman-feuilleton témoigne par ailleurs d'un grand optimisme idéologique. Le travail est la valeur universelle qui opère idéalement l'union des classes : il permet l'ascension sociale et justifie la domination sociale. D assure aussi l'intégration de la noblesse à la bourgeoisie. Le mariage entre classes sociales différentes (peuple et bourgeoisie, noblesse et bourgeoisie, voire peuple et noblessE) est possible, même si cela ne va pas toujours sans heurts ou mésaventures. Par ailleurs, plus d'un enfant perdu, élevé dans le sein du peuple, retrouvera sa classe d'origine (noblesse ou bourgeoisiE) sans le moindre problème d'adaptation.



Travail, famille, patrie, sont les trois valeurs clés exaltées par ce roman- Le roman-feuilleton populaire est en effet souvent patriote. Le soldat, le militaire, l'armée, à quelques rares exceptions près, y sont toujours honorés. La guerre de 1870 produira, sur le mode compensatoire, bien des romans à tonalité patriote et revancharde (ainsi les romans de Jules Mary déjà cités ou ceux de Paul Bertnay parmi d'autreS), et le développement du nationalisme à partir de 1905 et surtout après 1912 fait sentir ses effets dans de nombreux romans-feuilletons.



Une autre constante idéologique du roman-feuilleton sous la IIIe République est son anticléricalisme — ou son catholicisme — militant. Sue avait lancé le mouvement avec Le juif errant. Mais les catholiques n'avaient pas tardé à riposter en fondant périodiques et éditions destinés à diffuser la bonne parole. Ceux-ci se développèrent particulièrement sous le Second Empire et surtout sous la IIIe République, avec des périodiques tels que L'Ouvrier (fondé en 1861), et Les Veillées des Chaumières (1877). Des romanciers comme Alexandre de Lamothe, Paul Verdun, Raoul de Navery, Zénaïde Fleuriot se spécialisent dans ce roman-feuilleton conservateur, dont le manichéisme et le ton de prêche se retrouvent également dans le feuilleton anticlérical militant, tel que l'ont écrit M. Morphy, L. Taxil, J. Boulabert, A. Bouvier, L. Gagneur, H. France, Matthey, par exemple, où les rôles sont inversés.



De façon générale, dans un contexte de liberté de la presse accrue, le roman social de la IIIe République est plus franchement politisé que sous l'Empire, même si cet engagement, dans les grands journaux populaires, reste prudent.



En cette période 1875-1900, c'est donc le roman sentimental/social qui tient le devant de la scène. D'autres genres cependant se maintiennent, sans grands changements, tels que le roman policier, le roman historique et le roman exotique ou de science-fiction.



B) Le roman policier. — On retrouve sous la IIIe République les deux genres qui commençaient à se développer sous l'Empire :. le roman criminel, celui qui conte les exploits de bandes criminelles organisées, et leur combat contre la police, ou bien encore s'intéresse à la psychologie du criminel ; et le roman policier au sens restreint où nous l'entendons le plus souvent aujourd'hui, qui s'attache plutôt à la résolution de l'énigme. Ce sont là deux modèles, qui dans la réalité romanesque de l'époque ne sont pas toujours distincts. Par ailleurs, beaucoup de romans sociaux, basés sur l'erreur judiciaire, contiennent des éléments de roman policier, sans cependant appartenir véritablement au genre (le roman n'est pas centré sur l'enquête, mais sur les souffrances du personnagE).

Xavier de Montépin, Jules Mary, Decourcelle publient quelques romans policiers. Mais le représentant le plus célèbre du genre, en cette période, est Fortuné du Boisgobey (1821-1891), qui fit paraître à partir de 1872 de très nombreux romans policiers dans les journaux les plus divers, donnant des suites à Gaboriau (La vieillesse de M. Lecoq (1878), Le fils de M. Lecoq, dans Le Cri du Peuple (1884), Le crime de l'omnibus (1882), Le coup d'œil de M. Piédouche (1883)). Il fit également paraître, en 1876, Les mystères du nouveau Paris, La chambre rouge (1887), L'inconnue de Belleville (1881).



Il faut citer également Constant Guéroult (1814-1882), le frère du saint-simonien Adolphe Guéroult, qui écrit des suites de Rocambole (Le retour de Rocambole, 1875-1876, dans La Petite Presse, Les nouveaux exploits de Rocambole, dans La Petite Presse, 1876-1877), des romans criminels parfois teintés d'humour (La bande à Fifi Vollard, 1876), et des romans « judiciaires » dont la plupart, néanmoins, ont paru avant 1875; et l'inépuisable Etie Berthet (1815-1891), qui, toujours à l'affût de la mode, publie à partir de 1875 de nombreux romans policiers : L'assassin du percepteur (1877), Le crime de Pierrefitte (1879).

Eugène Chavette enfin (pseudonyme d'Eugène Vachette, 1827-1902), journaliste et humoriste connu, qui fit paraître en 1866, dans Le Soleil. L'affaire Lerouge de Gaboriau, écrivit lui-même plusieurs romans policiers dont La chambre du crime, en 1875, qui pose le problème de la chambre close.



Le genre policier est donc assez bien représenté dans le feuilleton des années 1875-1900. Il faudra toutefois attendre les années 1900 pour assister à un véritable renouveau avec les romans de Maurice Leblanc, Gustave Leroux, et, dans l'édition populaire, mais en dehors du roman-feuilleton, la série des Fantômas d'Allain et Souvestre.

Il en est de même pour le roman historique, qui ne se renouvelle guère, en ces années 1875-1900.



C) Le roman historique. — Durant cette période, le roman historique se perpétue surtout, dans le feuilleton, par les republications et les imitations. Dumas, Sue, Féval, Soulié, W. Scott, A. Achard, entre autres, sont fréquemment republiés. Par ailleurs, certains auteurs prolongent la vie des héros populaires : Paul Mahalin (pseudonyme d'Emile BlondeT) se spécialise dans les suites de Dumas : D'Artagnan (« grand roman historique remplissant la période de la vie du célèbre mousquetaire qui s'étend de la jeunesse des mousquetaires à Vingt ans après »), 1890, Le filleul d'Aramis, 1896, Le fils de Porthos, 1883, La fin de Chicot, 1898. Jules Lermina écrit Le fils de Monte-Cristo ( 1881 ), Paul Féval fils prolonge les aventures de Lagardère, et publie également un D'Artagnan contre Cyrano. Paul Saunière (1837-1894), feuilletoniste connu dès la fin des années 60, et l'un des derniers collaborateurs de Dumas, donna quelques romans-feuilletons historiques dans Le Petit Journal (La petite marquise, Flamberge, La belle argentièrej, continuant, de même que Charles Deslys (1821-1885), le genre « cape et épée » qui avait fleuri sous le Second Empire. Fortuné du Boisgobey (1821-1891) donne quelques romans ayant pour cadre la Révolution française et l'époque napoléonienne (Le demi-monde sous la Terreur, Les cachettes de Marie-Rose (1880)), ainsi que Henri Augu et A. Assollant (1827-1886), tandis que Jules Beaujoint (1830-1893) — qui écrit parfois sous le pseudonyme de Jules de Grandpré — reprend dans ses romans historiques (pour la plupart édités chez Fayard, après leur parution en feuilletonS) les grandes histoires populaires : Les enfants du Père Duchêne (1871), Le capitaine Mandrin (1885), Les quatre sergents de La Rochelle (1892). Peu d'innovations dans le domaine historique donc. Par contre, l'espace étranger, avec les développements de la colonisation, et les nouveaux horizons ouverts au rêve par la vulgarisation de la science, prennent forme romanesque dans le feuilleton : avec le roman policier, mais un peu plus tard, le deuxième genre à se développer en cette fin de siècle est le roman d'aventures exotiques et de science-fiction.



D) Le roman exotique et le roman de science-fiction. — Le roman exotique et le roman de science-fiction ont en commun de se développer à peu près en même temps, sous la IIIe République, d'être souvent pratiqués ensemble par les mêmes auteurs, et d'être un peu marginaux dans la production romanesque et feuilletonesque de l'époque ; en effet, ces romans furent souvent, à l'instar de ceux de Jules Verne, parqués dans le ghetto des « romans pour la jeunesse » ou des revues « spécialisées » (de voyages, de vulgarisation scientifiquE).

Le roman d'aventures exotiques se développe surtout entre 1875 et 1900, avec des auteurs comme G. Aimard, célèbre depuis l'Empire, mais qui produit encore sans désemparer dans les premières années de la IIIe République (Les bandits de l'Arizona, 1882), Louis Noir et A. Âssollant, qui continuent eux aussi à conduire leurs héros d'Afrique en Asie, et d'Europe en Amérique, Jules Verne, qui se publie toujours avec le même succès et sert de modèle pour les nouveaux venus comme l'avaient fait en leur temps et dans leur genre Balzac, Sue et Dumas.



Louis Boussenard (1847-1910), ainsi, publia maints romans d'aventures, pour la plupart dans Le Journal des Voyages : Le tour du monde d'un gamin de Paris (1880 et 1883-1886), Les robinsons de la Guyane (1882), L'enfer des glaces (1902)... Paul d'fvoi, pseudonyme de Charles Deleutre (1856-1915), écrivit pour sa pari des Voyages excentriques — nouvelle version des Voyages extraordinaires — et obtint un très grand succès avec Les cinq sous de Lavarède, publié en 1894.



Le roman de science-fiction, lui, ne se verra pas consacré dans la presse populaire avant les années 1900. Toutefois, il est déjà pratiqué dans le dernier quart du siècle, dans la double direction du roman préhistorique (Elie Berthet, Romans préhistoriques, 1876, J. H. Rosny aîné (pseudonyme de J. H. Boëx, 1856-1940), Eyrimah, 1896), et du roman d'anticipation scientifique et technique (L. Boussenard, Les secrets de M. Synthèse, 1888-1889, J. Ler-mina, Le secret des Zippelins, 1892, J. H. Rosny aîné, Les Xipéhuz, 1888 — une anticipation projetée dans le passé —, le capitaine Danrit (pseudonyme du capitaine E. A. Driant, 1855-1916), La guerre de demain, 1889, L'invasion noire, 1895).

Cependant que le roman se développe ainsi dans les journaux, dans ses diverses directions, sa place dans le mouvement littéraire change, le divorce s'ac-centuant sensiblement, en cette fin de siècle, entre les « avant-gardes » culturelles et le « grand public » (c'est précisément en cette période que commence à se figer en opposition ce couple de notionS).



3. Le roman-feuilleton dans le mouvement littéraire. — Le journal en cette fin de siècle est plus que jamais le mode privilégié de publication, celui qui procure le plus d'argent, et qui, le plus souvent, facilite ensuite l'édition. Aussi tous les auteurs s'en servent-ils, quitte à le critiquer : tous les romans de Zola ont paru en feuilletons, ceux d'Ernest Daudet aussi, qui, pourtant, avait voulu avec L'Evénement, en 1866, fonder un journal sans roman-feuilleton. Romanciers naturalistes, ou ceux qui en sont proches (Vallès, Maupassant, J. ClaretiE), comme romanciers de l'école sychologique et leurs satellites (Bourget, Barrés, LotI), publient dans le journal et la revue. Là-bas, de Huy smans, parut dans L'Echo de Paris. Mais la facilité plus grande de fonder revues et journaux conduit à une diversification de la palette journalistique et à une différenciation des publics. De journaux populaires comme Le Petit Parisien ou Le Matin, en passant par des journaux plus « littéraires » comme le Gil Blas ou Le Gaulois, jusqu'à des revues limitées à des cercles littéraires, comme La Revue Blanche, où écrivent Mirbeau, Péguy, Proust, Blum, ou le symboliste Mercure de France (fondé en 1890), l'éventail est large et le public nettement différencié. Ceux des écrivains qui publient principalement ou uniquement dans des revues à diffusion limitée manifestent souvent par là une volonté élitiste de retrait par rapport au public, qui s'exprime en général aussi sous la forme du refus du roman : refus du monde moderne, refus de la société bourgeoise et de son idéologie, refus du roman, vont de pair. Ce refus du roman toutefois n'est souvent que le refus d'une certaine forme de roman, le roman réaliste, ses préceptes et ses contraintes narratives et descriptives. On ne renonce pas toujours, pour autant, à écrire des romans contre le roman (les symbolistes, par exemple, en ont écrit beaucouP), avatar d'une contestation de la forme romanesque aussi vieille que le roman lui-même. Dans l'esthétique symboliste toutefois, la poésie est au sommet de la hiérarchie des genres, et, s'il faut absolument se servir de la prose, on préférera la forme courte, le conte, par exemple. Dès 1875, le supplément hebdomadaire du Figaro publiait des contes et, dans les années 80-90, tous les journaux s'y mirent, y compris les grands journaux populaires, qui offraient ainsi à leur public, en sus du roman-feuilleton, une nourriture littéraire réputée plus raffinée. Maupassant publia tous ses contes dans les journaux, ainsi que Catulle Mendès, Mirbeau, Banville, Arène, Maizeroy et bien d'autres.

Le roman est donc — ainsi le veulent les célèbres enquêtes, en 1890 et 1891, de Charles Le Goffic et Jules Huret — un domaine en crise : d'une part une prolifération de romans-feuilletons écrits pour un public de plus en plus large, mais qui sont méprisés et rejetés de ceux qui se veulent l'élite et l'avant-garde culturelles, d'autre part des œuvres lisibles seulement par un très petit cercle d'initiés, écrites par une avant-garde qui rejette en bloc la forme romanesque ou ne l'utilise que pour la subvenir (c'est l'attitude de la plupart des symbolistes et décadentistes, et de leurs héritiers, comme Gide à ses débuts, Valéry ou JarrY). Ce mouvement de séparation entre une littérature pour le grand public (prenant le plus volontiers la forme du romaN) et une littérature d'avant-garde, rejetant ou contestant le roman, trouve sa pleine expression dans ce dernier quart du siècle. Phénomène moderne, sans doute inévitablement lié à la production de masse, mais aussi phénomène limité dans le temps, lié à l'attitude de désengagement politique et social qui caractérise l'école symboliste, en réaction contre le poids de l'idéologie bourgeoise triomphante. Cette crise du roman est encore amplifiée par la critique, qui parle à l'envi de la décadence de l'art contemporain, de la faillite du naturalisme (qui est précisément en train de conquérir le grand public : 50 000 exemplaires de L'argent vendus en quelques jours en 1891), voire de la « fin » du roman, négligeant complètement l'énorme masse romanesque diffusée par les journaux, ou ne s'en occupant que pour la dénigrer au nom de l'art et de la morale. Seuls quelques critiques républicains, souvent feuilletonistes eux-mêmes, tel Lermina, défendent le roman-feuilleton comme initiateur à la lecture (du peuple, de l'enfanT), tandis que la critique universitaire (LemaîtrE) consent parfois à y voir un document sociologique.



III. — Le roman-feuilleton de 1900 à 1914



Dès les dernières années du xixc siècle, le mythe républicain de l'union des classes commence à se défaire. Le consensus démocratique révèle son caractère fictif et la contestation reprend tous ses droits, l'esprit de révolte tout son prestige : grèves ouvrières, attentats anarchistes, affaire Dreyfus...

Positivisme et naturalisme par ailleurs sont en recul. Le symbolisme entraîne un renouveau des mythes, appelle à un redéploiement des fantasmes qui ouvre la voie au surgissement de nouveaux héros. Les certitudes de la science et de la morale vacillent. Nietzschéisme mondain et culte de l'énergie d'une part, retour en force du spiritisme, de l'hypnotisme, philosophies de l'inconscient d'autre part : la toute fin du siècle, et surtout le début du XXe siècle, sont favorables à de nouveaux délires que hante parfois le fantôme romantique. Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Gustave Lerouge, Zévaco donnent le jour à des héros surhumains, au-delà du bien et du mal, en des œuvres fantaisistes, fantastiques ou frénétiques, qui attireront l'attention des surréalistes.



Cette production, cependant, reste minoritaire. Le roman social à tendance sentimentale reste toujours dominant, et ne se modifie guère, même si l'on observe là aussi une tendance au retour vers le héros actif. Mérouvel, Morphy, J. Mary, Decourcelle y restent toujours les maîtres. Mais bien d'autres les rejoignent en tête du hit-parade : A. Bernède, G. Spitzmuller, J. Brienne, G. Pradel. Le genre tend par ailleurs à se « féminiser », par ses auteurs : G. Maldague, Ely Montclerc, Paul d'Aigremont, René d'Anjou, M. Villemer, D. Lesueur, Delly, parmi d'autres, tous auteurs féminins, dont la masse n'est pas sans rappeler celle qui, un siècle plus tôt, dominait le roman sentimental et psychologique. Par ses lecteurs aussi : bien qu'on ait toujours traité le roman-feuilleton de « lecture pour femmes » (ce qui était une façon de le dévaloriseR), il semble que ce topos ne corresponde à une certaine réalité qu'à partir des dernières années du xrxe siècle et du début du XXe siècle — et encore pour cette partie bien précise de la production feuilletonesque qu'est le roman sentimental. Aux côtés du roman sentimental, le roman d'aventures policières et criminelles, qui lui aussi se différencie lentement du tronc commun, deviendrait alors une lecture plus spécifiquement masculine. Cette diversification dans le public est en tout cas sensible, comme intention, dans la stratégie des éditeurs qui prennent le relais du roman-feuilleton : titres des collections et des séries tendent à stéréotyper et à opposer le « roman d'amour » au « roman policier ». On est encore loin cependant du phénomène actuel « Harlequin » et « Fleuve noir ».



1. La persistance du roman sentimental. — C'est à partir de 1900 que l'expression « roman sentimental » se répand dans les journaux et chez les critiques. MérouveL Jules Mary, Georges Pradel (Emmanuel-Georges Pradier, 1840-1908), M. Morphy, P. Decourcelle, G. Ohnet, P. Sales, occupent toujours le terrain. Richebourg meurt en 1898, Montépin en 1902, mais leurs œuvres, parfois republiées en feuilletons, connaissent, surtout, un franc succès dans les éditions populaires. La génération suivante n'apporte guère de changements à des modèles qui ont fait leur preuve : Georges Spitzmuller, qui débute par un roman primé dans un concours du Petit Journal, Infâme !, et, tout en continuant de publier des romans-feuilletons dans divers quotidiens, les adapte au théâtre, compose, aussi, des livrets d'opérette ; Henry Quéroul, dit Kéroul (1857-1921), peintre des milieux populaires (Le petit muet, 1906), Jules de Gastyne (pseudonyme de Jules Benoist, 1847-1920), Jacques Brienne, Louis Letang, Ely Montclerc (Marie Cornely, née Galy, 1862-1917), Arthur Bernède enfin (1871-1937), l'auteur du célèbre Judex, et du non moins célèbre Belphégor, qui publia 23 romans dans Le Petit Parisien entre 1910 et 1928, écrivit d'innombrables pièces, seul ou en collaboration avec Aristide Bruant, ainsi que des livrets d'opérette et d'opéra (beaucoup de ses romans, en particulier de ses premiers romans, sont à dominante socialo-sentimentale — Les amours d'un petit soldat, Le Petit Parisien, 1910, La môme Printemps, ibid., 1911, Cœur de Française, ibid., 1912). Bien d'autres encore dont les œuvres manifestent en des alliages divers la combinaison du drame sentimental et de l'aventure sociale mélodramatique, parfois épique, toujours attendrissante. Lorsque le drame sentimental l'emporte de beaucoup sur l'aventure sociale, on glisse vers le « roman d'amour » qu'on assimile trop souvent au roman sentimental, alors qu'il n'en est qu'une spécification tardive.



Cest une tendance que l'on trouve déjà, par exemple, chez Georges Maldague (1857-1938), qui publie, entre autres, entre 1884 et 1929 : Le mal d'amour, L'invincible amour. Trahison d'amour. Supplice d'amour. Vertige d'amour. Aimer et vivre, et j'en passe... Pierre Maël publie également avec succès nombre de ces œuvres « fleur bleue » (Cœur contre cour. Rose d'Avril (Le Matin, 1901), Robinson et Robinsonne, Le crime et l'amour (Le Matin, 1903)). Cette tendance se développera dans les années 20 et culminera dans l'oeuvre de Delly (pseudonyme de Frédéric, 1876-1949, et sa sœur Marie, 1875-1947, Petitjean de La RosièrE), toute centrée, au-delà de la grande variété de ses mises en scène, sur l'affrontement sadomasochiste de l'homme et de la femme. Mais ce n'est qu'à partir des années 30 que les éditions populaires publient vraiment des collections spécialisées (Tallandier, « Les beaux romans d'amour », Ferenczi, « Le roman d'amour illustré » à partir de 1932, « Notre cœur » à partir de 1927).



Cette évolution est solidaire d'une mutation de l'image féminine, et de la représentation des rapports amoureux et sociaux homme/femme. Des personnages de femmes « fortes » apparaissent, qui refusent de céder à l'amour pour ne pas être dominées. L'amour libre devient un choix social possible, quoique marginal. On peut être chanteuse ou comédienne et garder sa vertu. Les stratégies de récupération sont évidemment multiples, mais le changement est sensible. L'évocation directe de la sexualité, du plaisir masculin et féminin, se fait plus fréquente, plus, il est vrai, dans un quotidien comme Le Journal, qui se veut ouvert à toutes les audaces modernes, que dans Le Petit Parisien ou Le Petit Journal.



Ces mutations sont à mettre en relation avec le recul très net de la morale religieuse. Depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat (1905), l'anticléricalisme virulent est en recul mais l'indifférence proclamée à l'égard de la morale religieuse l'a remplacé, et quoique la mutation soit probablement en profondeur moins radicale qu'il n'y paraît, elle est figurée sans ambiguïté dans le roman-feuilleton.

Si le curé (ou le juif ou le franc-maçon, etc.) n'est plus l'ennemi absolu, c'est aussi que celui-ci s'est déplacé au-delà des frontières. Dès 1905 se développe un roman-feuilleton patriote et revanchard où l'armée, très idéalisée, apparaît comme une « grande famille », où le Méchant est toujours l'étranger, en général l'Allemand, présenté bien sûr de façon caricaturale, et dont les espaces de prédilection sont l'Alsace (peuplée de familles diviséeS) et les colonies où il s'agit de démontrer, sur un mode fictionnel dont la portée de compensation et même de conjuration ne peut échapper, la supériorité de la France comme puissance technologique (voir le roman d'anticipation du capitaine Danrit (DrianT), Au-dessus du continent noir, La Croix, 1912), civilisatrice (la France n'exploite pas, elle apporte la civilisatioN), voire économique (voir Louis Letang, Poudre d'or, Le Petit Journal, 1912). Un personnage récurrent de ces romans est l'espion (à l'espion allemand, espion par nature et par essence, la France n'oppose, bien sûr, que des « contre-espions » occasionnels, élégants et fair-play, sportifs en quelque sorte. Il faut bien se défendrE). Mais c'est après la guerre seulement que le roman d'espionnage se développera comme genre à part. Cette poussée patriotique, sensible dès 1905, s'accentue à partir de 1912 (où la certitude de la guerre est inscrite en creux dans bien des romanS).



Sazie (Zigomar. Peau d'anguille. Le Matin, 1912, Bochemar, Le Journal, 1916), A. Bernède (1871-1937) (Cour de Française, Le Petit Parisien, 1912, L'espionne de Guillaume, ibid., 1914-1915, Chantecoq, ibid., 1916), P. Decourcelle (La fiancée de Lorraine, Le Petit Parisien, 1903, Les marchands de Patrie, Le Journal, 1916), Bertnay (Le passeur de la Moselle, Le Petit Parisien, 1906), A. Bruant (Serrez vos rangs. Le Petit Parisien, 1912), entre autres, ont attaché leurs noms à cette massive production.

Héros et héroïnes, en ce début de siècle, retrouvent la maîtrise de leur destin et la conduite de l'action — que ce soit dans le roman patriotique, dans le roman sentimental, dans le roman historique (ZévacO) ou, encore plus, dans le roman policier (Leroux, LeblanC).



2. L'explosion du roman criminel-policier. — Par roman policier, l'on entend couramment aujourd'hui un roman à énigme : une action criminelle, en général un meurtre, a été commise, un personnage, policier ou privé, enquête, le roman suit les méandres et péripéties de cette enquête jusqu'à la découverte finale du criminel. Gaboriau avait déjà eu dans ce genre un éclatant succès quelques dizaines d'années auparavant. Toutefois, et malgré une tendance à la codification, sous l'influence des traductions de Conan Doyle, dès 1902, et, dès 1907, de la diffusion des fascicules Eichler contant les aventures des détectives Nick Carter et Nat Pinkerton, le roman policier français est alors moins centré sur l'énigme que sur le criminel. C'est toujours sa figure qui fascine : soit, dans un registre léger, mondain, humoristique, le bandit chevaleresque Arsène Lupin, « gentleman-cambrioleur », bafouant l'autorité mais ne volant jamais que les riches, et ne tuant qu'à son corps défendant ; soit, dans un registre plus noir, le criminel international, Larsan, ou les chefs de bandes criminelles, Zigomar de Sazie, ou le LV Cornélius de Lerouge. C'est du sein du crime que ressurgit le héros — surhomme, tout-puissant, des romantiques, ambivalent parfois, comme Lupin, ambigu comme bien des héros de Leroux, où le mal se révèle le père du bien, comme Larsan de Rouletabille, ou bien comme le double mythique qui vient habiter le réel le plus banal, comme le bandit Cartouche revenu hanter l'inoffensif bourgeois Théophraste Longuet (Le chercheur de trésors. Le Matin, 1903, publié en librairie sous le titre La double vie de Théophraste LongueT), souvent aussi franchement démoniaque et criminel, comme le Dr Cornélius. Les criminels ont parfois des adversaires à leur taille : Rouletabille contre Larsan, le détective Tony Pacot, dans Mirobal de Sazie (Le Journal, 1913-1914), contre Jim Schrader, l'inspecteur Juve et le journaliste Fandor contre l'insaisissable Fantômas. Mais, même si le mal est provisoirement vaincu, c'est toujours l'épopée du crime qui nous est présentée. G. Leroux et M. Leblanc en sont les principaux chantres.



G. Leroux (1868-1927). — Avocat, chroniqueur judiciaire, grand reporter, G. Leroux mène lui-même, avant de la mettre en scène, la vie trépidante d'un Rouletabille. Si les deux premiers romans où apparaît Rouletabille (Le mystère de la chambre jaune, et Le parfum de la dame en noir, parus dans le « Supplément littéraire » de L'Illustration en 1907 et 1908) sont centrés sur l'énigme policière et la découverte du criminel grâce au jeu scientifique de l'observation et de l'induction logique, les épisodes suivants (il y en aura neuf en tout, publiés entre 1907 et 1922 dans le supplément de L'Illustration, dans le mensuel Je sais tout, et dans le quotidien Le MatiN) tiennent plutôt du roman d'aventures où le mystère l'emporte sur l'énigme, et le fantastique sur le policier.



Le crime toutefois n'est jamais absent de l'œuvre de Leroux. Mais le crime n'est pas toujours où on le pense, et le criminel n'est pas toujours celui qu'on croit. L'auteur se plaît à épaissir les ténèbres, à brouiller les identités, à les rendre proprement inopérables, et d'abord la première de toutes, celle de l'auteur lui-même, insaisissable derrière sa manipulation des grandes figures légendaires (Cartouche, Barbe-BleuE) ou de l'intertexte littéraire, populaire et policier. La geste criminelle, caustique et férocement joyeuse de Chéri-Bibi, le roi du bagne, publiée dans Le Matin à partir de 1913, nous déroule ainsi les aventures cocasses d'un bagnard au cœur tendre, criminel par un déplorable hasard (« Je suis un type dans le genre d'Œdipe, moi ! »), devenu le destin d'une vie (« Fatalitas ! »), convoquant tout au long d'une bondissante narration les grands mythes et les grands textes : d'Œdipe à L'homme qui rit, d'Hamlet au chourineur des Mystères de Paris. Leroux met aussi en scène des bandes organisées, des contre-pouvoirs criminels : ainsi la « secte de 2 h 1 /4 » dans La reine de Sabbat (Le Matin, 1910-1911), ou, plus tard, la bande des Mohicans de Babel (Le Journal, 1926). A côté du maître de l'ombre, M. Leblanc (1864-1941) apparaît comme celui de la clarté.



Issu d'un milieu riche et cultivé, il fréquenta Flaubert et Maupassant, écrivit dès 1891 des romans et nouvelles dans la lignée de ce dernier, qui n'eurent aucun succès malgré l'admiration déclarée de Jules Renard et de Léon Bloy. Ce fut en 1904 que, sur la demande du directeur du mensuel Je sais tout, il publia la première nouvelle de la série, « L'arrestation d'Arsène Lupin ». Le succès prodigieux qu'elle eut le poussa à continuer et dès lors il publia sans discontinuer les aventures d'Arsène Lupin, dans Je sais tout, puis, à partir de 1910, dans le quotidien Le Journal (en tout, une vingtaine de titres, publiés entre 1907 et 1939).



Arsène Lupin est le plus romantique de tous ces héros « Belle Epoque ». Dans le décor élégant des milieux aristocratiques et grands bourgeois de l'épo que, ayant remplacé le fougueux destrier par le vélo ou l'automobile de course, Arsène Lupin, élégant dandy, ironiste, tout-puissant aux exercices de l'esprit comme à ceux du corps, apte à toutes les métamorphoses (ne dirige-t-il pas les services de la sûreté, pendant cinq ans, sous le nom de M. Lenormand ?), ressuscite les héros — surhommes et ambivalents de l'ère romantique, vengeurs et justiciers, avec ce soupçon de cruauté que seul un Dieu peut se permettre pour rétablir l'ordre dans un monde où domine le Mal. Les aventures d'Arsène Lupin, cependant, appartiennent bien au monde du roman policier, plus spécifiquement que la plupart des romans de Leroux, en ce qu'elles sont presque toujours centrées sur l'affrontement du policier et du criminel, ou, plus souvent encore, sur une lutte à trois termes : la police, le faux criminel (Arsène LupiN), et le vrai criminel qu'Arsène Lupin poursuit, découvre et punit, prenant la place d'une police et d'une justice inefficaces ou aveugles. L'énigme, liée au crime, est le ressort de l'intrigue, assaisonnée d'aventureuses péripéties, le tout dans un style incisif, dépouillé, abondant en dialogues brillants et en mises en scène efficaces, qui font irrésistiblement penser à Dumas.



Bien d'autres feuilletonistes ont, parmi leur abondante production, commis un certain nombre de romans policiers ou criminels en ce début de siècle —Le Matin en était particulièrement friand : ainsi Albert Boissière (1866-1939) (Un crime a été commis.... Le Matin, 1908), ou Jules Mary (l'un des titres de « séries » de ses romans en librairie est « romans judiciaires et de police »), ou encore Rosny aîné (1856-1940). Léon Sazie eut également beaucoup de succès avec ses personnages de criminels hors du commun (Zigomar dans Le Matin, 1909-1912; Mirobal dans Le Journal, 1913-1914).



Le succès de ces romans criminels, à mi-chemin entre le roman policier et le roman noir, est parfois assuré par les éditions populaires, qui republient le plus souvent les romans-feuilletons, mais commencent aussi à publier des romans écrits directement pour l'édition. Cest ainsi que le feuilletoniste Gustave Lerouge (1867-1939), auteur de récits sentimentaux ou de science-fiction, après avoir passé par une période symboliste, publia la série du D' Cornélius en fascicules hebdomadaires chez Tallandier. Ce roman, que Biaise Cendrars, qui l'admirait beaucoup, qualifiait de « roman d'aventures scientifico-policières », a été diffusé à 200 000 exemplaires.

De même la série des 32 Fanlômas fut publiée chez Fayard par les feuilletonistes Marcel Allain (1885-1969) et Pierre Souvestre (1874-1914), entre 1909 et 1914; ils ont eu un immense succès populaire mais ont fait aussi la joie des surréalistes : Apollinaire, Max Jacob, Cocteau, Queneau, Aragon ont prodigué leurs éloges à Fantômas, et R. Desnos l'a immortalisé dans sa célèbre Complainte, mise en musique par Kurt Weil.

L'écriture de ces romans — au moins chez les maîtres, Leroux, Leblanc, Lerouge, Allain-Souves-tre — fait du roman un double infidèle, incertain, ironique, de toute une tradition feuilletonesque et populaire antérieure, ouvertement pillée comme un répertoire de situations, de personnages, d'images, de péripéties, insolemment exhibée par le biais de la parodie, du grossissement, du pastiche, de la citation sous toutes ses formes possibles. Cet hommage associé à cette prise de distance qui renouvelle le genre, on les retrouve dans le domaine du roman historique, particulièrement dans la série des Par-daillan de Michel Zévaco.



3. Le renouveau du roman historique



Michel Zévaco (1860-1918) vint au journalisme après une courte carrière dans l'enseignement (d'où il fut renvoyé pour ses activités anarchisteS) et un épisode militaire de cinq ans. Il anima un quotidien socialiste, L'Egalité, de 1889 à 1891, puis collabora à divers journaux avant d'écrire, en 1900, le premier de ses romans-feuilletons historiques à succès, Borgia, suivi du Pont des soupirs, dans La Petite République socialiste. Le succès ne le quitta plus, et, à partir de 1906, c'est dans le grand quotidien populaire Le Matin que Zévaco publia la plupart de ses romans, entre autres la série des aventures du chevalier de Pardaillan, dans sa lutte contre les Guise et la grande ennemie, Fausta Borgia : l'ensemble de la geste fut ensuite repris par « Le livre populaire » (FayarD).



Proche un peu de Féval (Pardaillan, tout-puissant héros du Bien, est un frère de Lagardère, mais il est bien d'autres rapprochements possibles entre les deux romanciers, en particulier dans l'écriture du fantastiquE), de Dumas (le père mythique, de toute façon, de la horde des romanciers historiques du siècle, mais Zévaco









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