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Claude Roy

Claude Roy, entre journal intime et atelier


Poésie / Poémes d'Claude Roy





Claude Roy est un écrivain français contemporain prolifique mais qui, malheureusement, ne rentre pas souvent dans les pages des manuels ou des cours de littérature. Ce serait une malchance d'ordre historique selon Bruno Vercier et Jacques Lecarme, puisque Claude Roy est un auteur situé dans « la génération [...] qui naquit dans les années vingt ou peu s'en faut, qui connut la Seconde Guerre mondiale, ses antécédents et ses conséquences, et qui, littérairement, fut un peu gênée par l'éclat de ses prédécesseurs »'. Dans la profusion de ses écritures - pas moins de soixante-trois ouvrages publiés et d'innombrables articles - le lecteur retrouve un mélange de genres rarement rencontré chez un même auteur. Claude Roy est poète, romancier, critique et historien de la littérature mais aussi de l'art, notamment de la peinture, il s'adonne avec autant de plaisir aux récits pour enfants qu'à l'essai à vocation politique et sociale, il est biographe et documentaliste sans caméra mais avec le stylo et, non en dernier lieu, autobiographe et diariste. En somme, la bibliographie de Claude Roy peut se décrire en tant qu'atelier dans lequel c'est le rangement qui fait défaut.





Dans les lignes qui suivent, c'est la personne du diariste qui nous intéressera au premier chef dans l'espoir de trouver dans les journaux de Claude Roy une réponse, sinon quant à la règle qui puisse ordonner son impressionnant palmarès de publications, du moins quant à la pratique auctoriale de cet écrivain, qui lui permet de jongler avec les mots selon tant de formes. En effet, le croisement de l'intime et de la confession avec certaines techniques proprement littéraires, croisement par lequel Ton pourrait définir le journal contemporain, s'avère un terrain fertile pour la recherche des derniers signaux de littérarité dans une production tellement éclectique dans l'esprit fin XXe, marqué par la diversité et le fragment.

Avant de nous arrêter en détail au texte que nous estimons emblématique, il faudrait sans doute rappeler le parcours de l'écrivain qui se prend lui-même pour sujet d'observation. Dès le début des années 1970 Claude Roy entame son triptyque autobiographique reprenant sa vie depuis les années 1940 dans Moi je!2, continuant avec le détail de l'après-guerre dans Nous*, pour mettre un terme aux aléas communistes des années 1960 dans Somme toute*. À la fin des années 1970, un retournement significatif s'opère dans récriture à la première personne : Claude Roy ne se contente plus de la remémoration autobiographique et, méfiant au début, se lance ensuite à corps perdu dans la pratique quotidienne du journal.

Ainsi, à commencer avec Permis de séjour, 1977-1982$, Claude Roy, en abordant des sujets aussi variés que la littérature, la philosophie, la musique, les beaux-arts, la politique, les mœurs du temps, gagne un nouvel outil d'écriture tout en restant fidèle à son idéal : « essayer de vivre les yeux ouverts ». Poursuite du journal amorcé avec Permis de séjour, Lajleur du temps, 1983-1987° met en page voyages, rencontres, portraits et « minimes », formule que l'auteur préfère à « maximes ».

L'étonnement du voyageur, 1987-19891 est un « livre de bord » qui regroupe des journaux intimes et des carnets, des articles, des poèmes à l'état naissant, des notes de lecture, des blocs-notes de voyages, des maximes, des portraits d'écrivains. Dans le même esprit, les journaux qui suivent - Le rivage des jours, 1990-1991e et Les rencontres des jours, 1992-1993* - égrènent maximes, portraits, paysages et voyages qui rythment un temps fort bien rempli, pour le lecteur aussi bien que pour l'auteur.



Enfin, l'auteur octogénaire converse avec le lecteur sur un ton familier et simple, toujours enclin à la réflexion et à la vie, dans son dernier journal Chemins croisés, 1994-1995 que Gallimard publie en 1997, année de la disparition de l'écrivain.

La diversité des préoccupations d'écrivain qui sont à repérer dans sa bibliographie se retrouve amplement dans les journaux de Claude Roy et, conséquemment, une question se fait jour tout naturellement : quelle est la part de littérature et quelle est la part de confession authentique dans ces carnets ?

Nous voudrions tenter de jeter un tant soit peu de lumière sur cette problématique partant du premier tome des journaux, celui qui prend une allure décisive du moment où l'écrivain se retrouve face à la maladie incurable. Et la réflexion est conduite selon deux filons que l'auteur lui-même met à la disposition. Ce serait d'abord sa réflexion proprement dite sur la littérature et, plus que cela, sur le fait d'écrire. Deuxièmement, il s'agit de repérer les véritables morceaux littéraires entre les pages de journal avec tout ce que cela comporte de mise en œuvre de certaines techniques d'écriture. En toile de fond, la voix qui dit « je » ne fait que mettre en abyme un questionnement légitime quant à la place du littéraire dans le quotidien de l'individu. En effet, nous allons peut-être découvrir que tout se joue, dans le journal contemporain, dont celui de Claude Roy est un exemple apodictique, entre ce qui est de plus intérieur et ce qui de plus extérieur à l'homme qui s'écrit, qui s'oublie et se retrouve par l'écriture, qui cesse d'être écrivain pour se retrouver homme nu devant la mort et se tire d'affaire par la force des mots qui le trahissent en tant qu'écrivain.



Et, pour injonction à la lecture mais surtout à la réflexion, voici une des définitions que Claude Roy en donne : « Les écrivains sont une espèce curieuse dont l'activité consiste à se donner et à donner à leurs semblables de petits bonheurs en décrivant avec la plus minutieuse exactitude de grands malheurs. » Du premier coup, l'on est porté à penser à la tragédie classique ou encore aux grandes narrations qui ont marqué l'humanité. Cependant, nous allons retrouver ce trait définitoire, non sans étonnement, dans les journaux mêmes de Claude Roy. Il y parvient notamment dans Permis de séjour dans la mesure où il reste davantage écrivain que diariste dans la description même de ses traumatismes autant éthiques que physiques.

Mais loin de rester un simple journal de maladie, Permis de séjour concède toute sa richesse à l'interprétation selon la problématique en question à commencer par la déclaration d'une profession de foi de l'auteur, mettant en avant des fonctions inattendues de l'écriture et permettant, en fin de compte, de saisir une certaine spécificité structurelle de son écriture diariste.



Ne jamais cesser d'écrire



Chose moins habituelle pour un journal « intime », Permis de séjour débute avec une introduction qui justifie non seulement la composition du volume mais dévoile aussi la démarche diariste qui est propre à Claude Roy. Auteur dune trilogie autobiographique, Claude Roy semble avoir eu besoin d'un déclencheur pour donner au public ses carnets. Le titre - larcin involontaire11 - se trouve pleinement justifié par l'expérience de la maladie ; le cancer permet un sursis et du même coup rend nécessaire le journal : « Si je cède parfois au "journal", c'est pour ne pas céder au découragement. » D'un prime abord, Permis de séjour semble donc se révéler comme journal de maladie et c'est à ce titre que la psychologie le prend pour exemple : « certains journaux intimes constituent même Ihistoire dune maladie et dans une certaine mesure s'incluent dans la thérapeutique de cette maladie [cite en note de bas de page Claude Roy, Permis de séjour]. Nous pensons pouvoir ajouter qu'ils ont un effet renforçateur du traitement somatique de cette maladie permettant de donner à celle-ci un sens, de l'insérer dans l'histoire du patient et du même coup de mieux la maîtriser. » Or, l'auteur a pleinement conscience de cette fonction de ses carnets - « pour la supporter et remettre les choses en place, je pris des notes sur ce qui m'arrivait, façon de prendre ses distances, et j'écrivis des poèmes, essayant d'éclairer la nuit plutôt que de chanter dans le noir. »14 - raison pour laquelle il insiste à démontrer qu'ils ne sauraient s'y réduire. La maladie n'est qu'une mise en situation et un déclencheur pour une entreprise diariste qui s'étalera à partir de Permis de séjour 1977-1982 sur plusieurs tomes allant jusqu'à la fin de la vie de l'écrivain.

Quelque peu sceptique de la formule traditionnelle du journal -« J'ai pourtant un peu de méfiance à l'égard du journal intime grippe-jours, nœud au mouchoir et livret de caisse d'épargne du temps qui passe. »15 - Claude Roy l'aborde néanmoins suite à une résolution en temps de détresse et sy attache pour assouvir un besoin de se dire qui ne trouve plus son compte, comme précédemment, dans une autobiographie. D'une pratique qui fait vivre la crise à laquelle il s'impose en tant que solution psychologique, le journal s'aménage comme habitat du besoin d'écrire et en cela il reste un complément indispensable à la vie. Se dire, pour cet écrivain qui n'hésite devant aucun genre - poésie, journalisme, essai, roman, littérature pour enfants, documentaire -, semble se traduire par « essayer de vivre les yeux ouverts, rêver de ne les fermer qu'à la dernière minute »16. Et pour ce faire, il fallait, paraît-il, entamer un journal.

Une fois la nécessité de la tenue du journal révélée à l'écrivain, il s'agira de voir les carnets dans leur nudité vraie : un chantier. « Ces cahiers et carnets sont rarement des "journaux" (sinon dans les périodes de crisE), mais plutôt un chantier : esquisses, copeaux, ébauches, poèmes en train de naître ou poèmes déjà nés, brindilles, pense-bêtes, brouillons, notes de lectures, idées en l'air et idées à terre, formes mal dégrossies encore sur l'établi, observations d'oiseaux et de passants, etc. Tout cela éparpillé dans le désordre d'un atelier. »17 À trier cette profusion d'entrées journalières, chaque groupement -que ce soit les poèmes, les notes de voyage ou les portraits d'amis ou écrivains - dira le même bonheur de l'écriture qui surprend un fragment de vie, l'événement nu mais d'autant plus significatif.



Le côté grave de l'écriture journalière ressort avec prépondérance de l'enregistrement des étapes de la maladie et de la manière dy faire face. Cette section amène une réflexion mi-sérieuse, mi-ironique concernant le journal qui semble se placer dans une « étrange "perspective" du condamné qui continue à prendre des notes sur la dernière marche de l'échafaud »18. Défiant sa condamnation, le diariste est celui qui est capable de se soustraire à la réalité de son « exécution » pour mener à bonne fin son projet existentiel (et l'on voit ici combien ce terme convienT) de transposer la vie dans une écriture qui finira par se substituer à la vie lorsque le couperet sera tombé.

Une page importante du journal de Claude Roy est celle où il raconte son rêve du journal intime :



La nuit, fait un rêve qui télescope l'obstruction de mes poumons, le

Liban, l'enquête actuelle du Monde sur le journal intime.

Roger et moi, nous sommes chargés dans mon rêve de ranger et de classer tous les journaux intimes des peuples où il y a une censure : soviétique, argentin, chilien, palestinien, chinois, etc.

Cela devient petit à petit une espèce d'invasion frénétique, d'avalanche: des tonnes de papier obstruent les pièces.

Je dis à Roger: « Nous n'en viendrons jamais à bout. »

Roger me dit:

Mais c'est à nous qu'ils ont confié tout ça. »

Je suis bientôt noyé sous une succession de vagues de papier.

J'étouffe. Je me réveille et je crache.

Et je me dis qu'il faudrait que le monde puisse cracher.



Le subconscient aura opéré dans ce rêve des connexions bien significatives même si, selon les indications de l'auteur, elles peuvent trouver une juste explication dans les faits réels. Au lecteur de juger s'il s'agit simplement d'une symbolisation imagée de l'étouffement ressenti réellement par le malade à laquelle contribuerait l'obsession des répressions totalitaires - maintes fois décriées par Claude Roy -, ainsi que les dernières informations lues dans Le Monde ou bien si, par hasard, il pouvait être question d'un lien subtil mais fort entre l'écriture d'un journal intime et la censure, fût-elle d'ordre politique ou n'importe quelle autre entrave à la liberté de « respirer », donc d'être.



Les journaux intimes des peuples opprimés étouffent le rêveur par les vies non-vécues qu'ils charrient, et ils l'étouffent non pas parce qu'il est malade mais parce qu'il conserve une part de culpabilité d'avoir soutenu la cause communiste qui a impardonnablement dégénérée, comme il le rappelle souvent dans son propre journal. Ce n'est pas par hasard que les tonnes de papier sont des journaux intimes et aucune autre écriture, car ils sont le lieu de la liberté des individus auxquels elle a été retirée dans la vie. La tenue du journal correspond au geste invoqué à la dernière ligne : « il faudrait que tout le monde puisse cracher ». Et à cette fin, l'écriture diariste, selon Claude Roy, est à même de multiplier la vie, voire de l'enrichir - à la manière de la littérature - plus que simplement la soutenir.



Multiplier la vie

Sans parler directement de la tenue du journal, Claude Roy donne quand même des indications précieuses sur le lien entre existence et écriture, conduisant à son insu vers l'hypothèse de l'écriture diariste en tant que technique de soi. Un seul passage dans Permis de séjour, intitulé « Ecrire », est dédié au développement des idées de l'auteur sur ce que devrait être l'écriture. Et Claude Roy débute en force décriant l'aspect artisanal de la création littéraire : « je n'aime plus écrire, si écrire c'est "faire des livres" [...] si écrire c'est fignoler son style et lécher sa page. Ecrire et lire, pour moi, ce n'est pas une façon de se retirer de la vie pour faire une oeuvre d'art. J'aimerais mieux essayer de faire de l'œuvre d'art une œuvre de vie, multiplier la vie, ses expériences. »20 Produire du texte, du bon texte et avec style, ne rentre point dans les objectifs de Claude Roy. Écrire ne va pas sans lire, ce sont les deux volets d'un même processus qui, étayé par l'ouverture vers la vie et la multiplicité des expériences, renvoie à une conception contemporaine de la création qui ne s'actualise qu'au moment de la réception de l'œuvre. Dans un autre registre artistique, on aurait pu dire que Claude Roy est adepte du happening, mais comme il reste écrivain, le texte semble représenter la base de départ d'un épaississement du vécu. Il poursuit sa démonstration en accentuant la fonction existentielle de récriture-lecture : «j'écris comme je lis, pour essayer de vivre mieux, dans tous les sens du mot mieux : pour sentir plus de choses, et plus profondément, pour observer mieux et plus attentivement, pour comprendre mieux les gens et les choses, pour y voir plus clair et me tirer au clair, pour donner et recevoir, recevoir et donner, pour "faire passer", pour tenter de savoir vivre et pour apprendre à me tenir de mieux en mieux, j»21 La pratique de l'écriture est un apprentissage de la vie parce qu'elle permet le détachement réflexif qui met en perspective les choses, les gens et soi-même. Rus que cela, Claude Roy est bien l'adepte de l'expérience totale puisque vie et écriture se conjuguent en même temps selon trois verbes : « sentir », « observer » et « comprendre ». L'écriture semble combler l'écrivain à tous ces niveaux qui vont de l'affect à l'intellect. D. faut souligner également une fonction clé de l'écriture : la recherche identitaire que Claude Roy indique par l'expression « me tirer au clair ». Cette auto-analyse est doublée par lïdée que l'écriture est aussi la modalité de « me tenir de mieux en mieux », une pratique donc qui aiderait à vivre, autrement dit une technique d'existence : mais, qu'en même temps la passion d'écrire devrait être une passion morale. Cela peut aller de la gourmandise de vivre de Colette, qui écrit pour mieux savourer et pénétrer le goût des choses de tous les jours, la saveur d'un fruit, le velouté d'une chair, le pelage électrique d'un chat, à la leçon tenue de Kouznetsov, qui écrit au Goulag pour survivre, pour garder ses distances avec ses bourreaux, pour garder l'échiné droite face à ceux qui veulent le briser. La passion d'écrire, ce n'est pas une façon de vivre un peu moins pour créer un peu plus. Cela devrait être un art d'éclairer (pour soi et les autreS) un peu plus la vie, afin de la vivre davantage.



Les deux exemples, quelque peu contradictoires, de « morale » de l'écriture - un certain hédonisme d'un côté et la résistance dans l'adversité de l'autre - ne peuvent se comprendre que dans les cadres de l'éthique personnelle de Claude Roy. Pour lui, écrire est, malgré l'opinion commune, un art de vivre. L'écrivain n'est pas un artisan, mais premièrement un être doué de conscience réflexive et critique. Par conséquent, son but principal serait la recherche de la vérité et son credo - l'authenticité et du sentiment et de sa transposition écrite. Malgré toute apparence, ces aspects quelque peu philosophiques relevés dans la réflexion de Claude Roy sur le lien entre l'écriture intime quotidienne et l'existence de l'auteur sont bien souvent contournés sinon contredits par la pratique proprement littéraire qui se glisse entre les pages du journal. Autrement dit, l'écrivain ne peut pas se défaire des réflexes du métier, il ne peut pas, devant la page blanche, se présenter tel un homme simple qui prendrait le stylo pour la première fois. Sciemment ou non, Claude Roy fait de la littérature dans ses journaux et cela avec d'autant plus d'aisance que le « genre » lui donne toutes les libertés afin de réunir les morceaux les plus divers - allant de la poésie à la confession et de l'analyse socio-politique à la liste de courses - dans une mosaïque qui ferait le bonheur de tout théoricien de la littérature contemporaine, réputée « post-modeme ». Aussi faut-il scruter de plus près ce laboratoire d'une nouvelle vie (reconquise à la maladiE) mais surtout d'une nouvelle écriture.



Le principe de la liste

La lucidité, et pourquoi pas une touche de scepticisme, semblent bien caractériser Claude Roy qui en fait preuve dès l'« Introduction » à Permis de séjour 1977-1982, où il avoue que le volume est plus un « chantier », réunissant carnets et cahiers d'ébauche ou de voyage, qu'un «journal ». Toujours est-il que Permis de séjour se présente à l'œil comme un journal suivant les divisions habituelles des années et des jours à quelques particularités près.

En effet, le volume est fourni d'un paratexte qui accompagne le lecteur lorsqu'il ouvre le livre pour la première fois. À la première page, l'auteur s'explique sur le titre qu'il avait dérobé sans savoir à un auteur des années 50, qui est ainsi remercié pour l'accord de partage. Claude Roy signe ensuite une introduction où il justifie largement sa démarche et pose comme clé de lecture de ce matériel, qui semble partir dans tous les sens, la cohérence de son questionnement personnel, au long de la vie et face aux plus diverses situations, sur la vérité. Dernier élément qui dirige la lecture marquant quelques vecteurs importants, le sommaire indique sous chaque année des titres de certains groupements de notes. C'est le cas surtout des carnets de voyage : Italie et Grèce. Été 1978, Chine 1979, Pologne 1981, mais aussi du bref aperçu ornithologique teinté d'événements intimes : « Automne des oiseaux », des réflexions sur la littérature et le fait d'écrire : « Le travail d'écrire », du retour à l'enfance : « Je me retournerai souvent », et notamment de l'année 1982 marquée par le stigmate de la maladie mais aussi par l'appui de l'amitié et de l'amour : « La main sur l'épaule ». Toute cette signalétique nous indique la part considérable de préparation à la publication que l'auteur a assumée. Le journal a fait l'objet d'un travail de mise au point comme n'importe quel autre livre.

Les habitudes d'écrivain se lisent aussi au niveau suivant, celui des entrées proprement dites qui sont rares à ne pas porter un titre. Si la datation oscille entre plusieurs formes, allant de la formule complète - lieu, jour, mois, année -, en passant par l'indication du mois et de l'année (la plus fréquentE) et jusqu'à son absence totale, chaque fragment a un titre qui souvent explique et synthétise le contenu, le met en perspective lorsqu'il est trop anecdotique. Le besoin d'encadrer les notations éparses, de les situer non entre elles car une construction d'ensemble est impossible dans le journal, mais par rapport à une intention plus générale, à un besoin d'uniformisation dans la pensée de l'écrivain trahit à nouveau la nostalgie du pouvoir auctorial absolu.

L'impression de mosaïque ne reste pas moins frappante, même visuellement, puisque le journal de Claude Roy est loin de nous lasser par une quelconque monotonie des « noeuds au mouchoir » qui s'enfileraient différents mais toujours les mêmes. Bien au contraire, on passe de la lecture des descriptions de « bird-watching » à des poèmes, des choses vues et racontées posément à des haikcus, et des réflexions sur les drames du monde à de vifs portraits des gens connus et admirés.

Le style narratif et coulant de Claude Roy est contrebalancé par le poignant des sujets abordés et souvent une longue entrée narrative est suivie par une brève notation aphoristique ou encore un poème, de sorte que le lecteur est désarçonné et sa lecture est loin d'être linéaire ou de tomber dans la monotonie. Par ailleurs, le journal est nettement découpé en séquences plus ou moins longues, ponctuées dans le temps par des silences parfois de la longueur de mois, car la régularité de la notation au jour le jour ne le caractérise pas. Ce serait ici un argument supplémentaire peut-être pour dire qu'avant l'arrivée intempestive de la maladie et d'une nécessité accrue de consigner le quotidien nous avons moins affaire à un journal dans le sens stricte mais plutôt à des cahiers qui se concentrent ci et là autour d'un thème ou d'un voyage. La menace de la mort et les affres de la maladie opèrent une mutation au niveau de récriture journalière. Elle devient plus appliquée au quotidien, plus fournie en réflexions existentielles aussi, décrivant le combat avec la maladie tant à travers les procédures médicales que par l'effet de la solidarité humaine. Si elle perd quelque peu au niveau de la fluidité, elle gagne en images saisissantes et en régularité.

C'est dans cette partie finale du livre que s'installe une pratique d'écriture lapidaire, mais qui traduit un besoin d'accumulation propre bien souvent au journal ou au registre. Ce sont des inventaires sous forme de listes qui recensent, d'une manière assez poétique, des instants privilégiés comme des photos dans un album dans ce que l'auteur appelle « Mémento des choses bonnes de la vie»23.

Ce catalogue de moments, d'événements dans le sens de faits mémorables, peut symboliser, en raccourci, la démarche de l'écriture diariste. Ce sont à la fois des instantanés pour mémoire à usage personnel, mais aussi les plus brefs poèmes en prose à validité universelle. Il est question de tout : d'un oiseau rare surpris en Amérique au rendez-vous avec Loleh, de la lecture d'un manuscrit à la rencontre avec une personnalité, de la fin de la guerre aux liens d'amitié. Certains fragments reprennent des faits déjà racontés plus amplement dans les carnets tels l'histoire du grand intellectuel chinois Lo Takang, la plage de Skyros ou la rencontre inopinée avec Octavio Paz. Certaines images sont à tel point assimilées par l'auteur comme siennes qu'elles traversent toutes les formes qu'il donne à récriture. Ainsi, le bleu des iris des bois sur le vert de l'herbe est un symbole de vie présent dans le « Mémento » : « Le premier matin de printemps où on découvre dans le bois un parterre dlris sauvages, leur bleu profond sur le vert aux couleurs des charpentes des palais de Chine» et également dans le poème du 20 juin 1982 « Une sorte de prière » : « Aux iris des bois qui dans la forêt de l'ouest/ ont fait éclater leur cri bleu vif dans le vert de l'herbe/ je demande protection »25. Sous cet aspect aussi nous croyons voir dans les quelques pages du « pense-bête des bonheurs passés, et toujours présents une sorte de mise en abyme du journal tout entier qui parvient à transformer, avec beaucoup d'humour et de sagesse, une réalité parfois insupportablement crue et cruelle en mémento de la vie tout court. Parmi les cinquante-sept fragments qui ne cessent de rappeler la forme du haïku tant par leur concision, leur poésie cachée, que par l'ouverture finale qu'on peut méprendre pour boiteuse et incompréhensible puisqu'elle nous abandonne et nous tient en haleine, il y en a un qui fait ressortir le message central du texte : même sensation (du même ordrE) : la certitude parfois qu'il ny a pas de hasard, que tout, de la motte de terre à mes pieds au cosmos, s'emboîte avec une rigueur parfaite - mais que les lois de ce fonctionnement m'échappent.



Le mécanisme universel, tel une horloge de grande perfection, marche à notre insu, ce qui ne nous dispense pas de l'étudier, d'en chercher les ressorts, de nous en « étonner ».



À ce déploiement de la vie, sans construction aucune, dans son aspect vrai, de liste, répondent d'autres tentatives similaires de moindre ampleur mais dans un même esprit : « ce qui resterait â faire »28 et « Choses tristes i»29, « Bruits que j'ai entendus, mais qu'on n'entend plus x30. Nous frappe tout de suite l'idée de la liste, idée dont le journal est une incarnation à peine plus développée. De fait, quoi de plus réel que « la vie pareille au moment où on va faire les commissions et on a écrit sur un papier Pain Viande Javel Fruits Café » ? Le prosaïque se conjugue à l'ineffable de la vie, au quotidien, comme pour dire que son sens ultime est là et il ne faut pas peiner à le chercher trop loin ou trop haut. La vie peut être aussi simple qu'une liste de courses et pour acquérir la paix de la conscience il suffit de pouvoir s'enorgueillir vers la fin du parcours d'avoir coché toutes les lignes de la liste.

Le bric-à-brac de la vie se métamorphose en un bric-à-brac de récriture qui prend toutes les libertés pour confondre les genres prétendument littéraires.

À la fin de ce bref parcours, la question initiale, à savoir comment le littéraire et lîntime se partagent l'espace de l'écriture diariste chez Claude Roy, ne gagne pas de réponse décisive, statistiquement étayée pour dire en quel pourcentage la littérature prévaut sur la confession. Toutefois, la marque d'authenticité est préservée par les dérapages mêmes de l'écrivain vers ce qu'il sait mieux faire. Autrement dit, Claude Roy retombe dans des pratiques littéraires comme le récit narratif, le portrait, le paysage et, certes le plus évident, la poésie. Ce serait le côté obvie, mais l'auteur utilise encore d'autres modalités, d'autant plus significatives qu'elles se soumettent à des critères d'esthétique contemporaine : nous avons estimé paradigmatique « le principe de la liste », raison pour nous d'avoir insisté là-dessus, mais il faudrait remarquer en égale mesure le collage, l'instantané, l'intuition transcrite en maximes, la parenté inapparente des genres confondus.



La thèse de Claude Roy, selon laquelle écrire fait vivre, pointe davantage vers une écriture diariste en tant que technique de soi impliquant synthèse de l'individu et préparation à la mort, conforme au but suranné que déjà Montaigne fixait à tout autobiographe. Claude Roy le rappelle dans un fragment, intitulé à bon escient « Une sorte de testament », « Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? [...] Ce poème-testament, c'est la récapitulation de toutes mes raisons de vivre - pour être prêt, le jour venu, à la déraison de mourir. »32 Cependant, la position de Claude Roy n'a rien de morbide, bien au contraire - et on a pu le voir, mais ouvre une tout autre voie à la compréhension de la démarche diariste qui, dans ce cas, est plus une mise au point de soi et moins une quête de soi.

En tant que telle, l'écriture journalière n'a plus pour résultat un « moi » renouvelé suite à la quête identitaire mais bien la configuration d'un nouveau type d'écriture, d'une nouvelle littérature. « Dans la prose comme dans le poème-poème, la poésie ne réside pas dans le choix du vocabulaire [...] mais dans le projet d'une architecture évidente ou implicite, dans l'organisation d'un système cohérent de répétitions, de correspondance et de règles. Concerter une incantation, et pas seulement dérouler une narration. »33 Selon un usage ancien « poésie » viendrait désigner ici la littérature et sa nature incantatoire serait à comprendre aussi selon les schémas contemporains de désordre recherché, d'une cohérence plus subtile faite de liens, à mettre en parallèle, pourquoi pas, avec les avancées des technologies informatiques hypertextuelles qui relient tout texte en un réseau universel.

Quoi qu'il en soit, Claude Roy témoigne à profusion de sa soif vitale d'écrire et si désormais il choisit de le faire sous la forme du journal les raisons en sont bien complexes. Son premier tome, Permis de séjour, est en soi la preuve d'une métamorphose de l'écriture : cahier de notes éparses et de croquis au départ, compagnon des voyages, il devient face à la possibilité de la mort un véritable carnet de bord du malade, du convalescent, de l'homme face aux vérités essentielles. Ce journal est lui-même le porteur des cicatrices de l'Histoire en grand reflétée dans l'histoire personnelle de l'auteur et en tant que tel il ne pouvait aucunement contourner la conception d'une littérature à toute épreuve.











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Claude Roy
(1915 - ?)
 
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