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André Malraux

Préface au catalogue de l'exposition Les Otages de Jean Fautrier, Galerie René Drouin, Paris, 1945


Poésie / Poémes d'André Malraux





Les Otages



L'OTAGE qui donne la clef des autres, c'est le grand otage sculpté. Plutôt que des tableaux de Fautrier, ces figures viennent de sa sculpture. De sa sculpture qui a trouvé, dans le supplice, ce qu'elle a longtemps cherché en vain : un moyen d'incarnation.

L'art des premiers Otages est encore « rationnel » : des figures mortelles qu'un trait simplifié, mais directement dramatique, tente de réduire à leur plus simple expression, - et ces couleurs plombées, depuis toujours celles de la mort. Mais peu à peu Fautrier supprime la suggestion directe du sang, la complicité du cadavre. Des couleurs libres de tout lien rationnel avec la torture se substituent aux premières ; en même temps qu'un trait qui tente d'exprimer le drame sans le représenter, se substitue aux profils ravagés. Il n'y a plus que des lèvres, qui sont presque des nervures ; plus que des yeux qui ne regardent pas. Une hiéroglyphie de la douleur.





Sommes-nous toujours convaincus ? Ne sommes-nous pas gênés par certains de ces roses et de ces verts presque tendres, qui semblent appartenir à une complaisance (fréquente chez tous les artisteS) de Fautrier pour une autre part de lui-même ? Ne nous semble-t-il pas parfois que l'artiste, l'extrême limite atteinte, ait trébuché, soit retombé de « l'autre côté », comme Ucello découvrant à Donatello la toile illustre devant laquelle celui-ci ne reconnaît plus le génie de son ami ? Ou ces images, pour certains les moins convaincantes, sont-elles précisément celles où s'élabore dans une solitude provisoire l'accent décisif d'un artiste ?

L'art moderne est sans doute né le jour où l'idée d'art et celle de beauté se sont trouvées disjointes. Par Goya, peut-être... Une révolution moins importante, mais singulière se produit en ce XXe siècle : de même que nous ne parvenons plus à regarder une oeuvre, quoi que nous en disions, en la délivrant de l'histoire, de même commençons-nous à regarder certains tableaux en fonction de l'histoire artistique de leur auteur. Picasso n'a pas pour rien substitué des dates aux titres de ses tableaux. « Les écrivains écriront désormais leurs œuvres complètes... », disait Goethe ; les peintres commencent à peindre leurs œuvres complètes. Et si chaque Otage est un tableau, la signification des Otages, dans toute sa force, est inséparable de cette salle où vous les regardez réunis, où ils sont à la fois les damnés d'un enfer cohérent, et des instants d'une évolution traquée.

De combien de peintres de la génération de Fautrier pouvons-nous dire aujourd'hui qu'ils ne doivent rien à personne ? Voici un peintre que d'éclatants écarts depuis vingt ans ramènent toujours au tragique, — en le représentant toujours moins, en l'exprimant toujours davantage. Un peintre qui a pour adversaires beaucoup de peintres, pour admirateurs la plupart des poètes ; mais un art - téméraire, inégal - d'une solitude exemplaire. Et la première tentative pour décharner la douleur contemporaine jusqu'à trouver ses idéogrammes pathétiques, — jusqu'à la faire pénétrer de force, dès aujourd'hui, dans le monde de l'éternel.








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André Malraux
(1901 - 1976)
 
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