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Achille Chave

UNE ÉCRITURE SURRÉALISTE


Posie / Pomes d'Achille Chave





Bien qu'Achille Chavée ait maintes fois rappelé son adhésion au surréalisme, il ne souscrit pourtant que partiellement aux principes de l'écriture automatique. Son entière confiance dans le jet originel de l'écriture ne l'empêche pas de diriger les dictées de l'inconscient et d'opérer un choix toujours plus concerté parmi les images « données » qui s'imposent à lui. Qu'il se perde dans le dédale des figures hyperboliques ou qu'il emprunte les raccourcis d'une pensée elliptique, Chavée s'oriente progressivement vers une activité poétique toujours plus contrôlée, lucide, consciente.





Pourtant, la lecture de l'œuvre est un vertige, voire « un vertige spiralisé ». qui nous entraine dans un tourbillon d'images explosives en perpétuelle rupture avec le réel familier. Poète paradoxal, qui unit une logique syntaxique particulièrement rigoureuse de la phrase à l'opacité de la figure, qui oscille entre les forces obscures de l'instinct et un humour hyperconscient. Cha-vée nous guide et nous égare simultanément selon un mouvement contradictoire inscrit au centre de son Art poétique : « Ecrit sur un drapeau qui brûle / le collage des contrastes / le colloque des contraires / union confusion fusion action ».



« Collage des contrastes, colloque des contraires ». l'écriture se présente comme un jeu non dialectique où s'abolissent les oppositions entre le réel et l'imaginaire, le fantastique et le quotidien, le visible et l'invisible, le comique et le tragique, le sublime et le burlesque.

S'il renonce aux seuls effets du hasard. Chavée s'inscrit pourtant dans la foulée du mouvement surréaliste en associant les réalités les plus antinomiques. «A la lumière du matérialisme dialectique » déclare-t-il. « le message d'André Breton nous autorisant à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur cessent d'être perçus contradictoirement, a pris pour nous la valeur d'une certitude »6. Fort de cette certitude, le poète se joue des canons littéraires traditionnels fondés sur une esthétique de l'harmonie, de l'unité de ton. des motifs et des genres. Dans sa poésie se côtoient allègrement le rythme à la fois litanique et incantatoire - suggéré par les répétitions et les longues coulées de la langue - et l'extrême concision d'un style saccadé voire haletant, le pathétisme lyrique et l'ironie la plus mordante, la sobriété et l'excès d'une imagination «baroque».



« Fusion, union, confusion » de tous les tons, les rythmes et les parlers possibles, l'écriture est enfin « action » pour Chavée, cet « homme-poésie » qui ne dissocie guère la littérature et la vie : « Mots créateurs brûlants qui nous livrez le monde / croissez multipliez plus cruels et plus forts » ordonne le poète qui entend « Écrire aux fins de déchirer les apparences (...) écrire amadouant / ou / poignardant toute réalité ». Amadouer ou poignarder la réalité pour ramener le monde à une pureté initiale, pour que peut-être «au plus lointain des origines / notre cœur touche saignante encore / la première blessure de bonté», telle est la démarche de l'écrivain qu'on pourrait à cet égard rapprocher d'un Antonin Artaud. Comme ce dernier. Chavée découvre le rôle à la fois négatif et positif de la cruauté : maléfique clic tue, bénéfique elle purifie.

Ces deux aspects sont soutenus dans l'écriture par toute une série de métaphores analogiques : d'un côté la pierre, la pointe, le couteau qui déchire ; de l'autre, le diamant, l'émeraude. le cristal, signes de pureté. Tous ces motifs se déploient autour de l'image centrale du sang.



D'abord et avant tout lie au souvenir de la guerre, le thème du sang se libère progressivement de ce déterminisme direct pour acquérir un pouvoir poétique autonome. Ambivalent, il représente dans l'œuvre le motif central qui permet au poète de construire un monde pour le moins paradoxal. En lui se focalisent, se superposent toutes les formes d'alliances contradictoires possibles : celles de la vie et de la mort dues à l'ambiguïté du sang par où l'existence se transmet et s'échappe à la fois : « donneurs de sang / buveurs de sang / regardez-vous / embrassez-vous / enivrez-vous » ; celles de l'angoisse, de la « panique rouge » mêlée à l'ivresse de vivre: «c'était ça / tout cela/les possibles, c'était notre jeunesse en sang » ; celles des passions positives et négatives : « Je viens je suis je vis /de mon écorce noire / du sang de mes colères / du sang de mon amour », écrit le poète qui montre bien que le sang évoque le meurtre, le carnage mais aussi l'élévation vers tout ce qui est noble et généreux : « mon sang, mon précieux sang spirituel » ; la solidarité, la communauté d'appartenance : « ceux qui se reconnaissent enfin du même sang » et puis aussi la forme la plus achevée de l'amour : « Hommes / vous ne pourrez jamais m'atteindre que dans le sang que je vous donne ».

Chavée joue à l'envi du double statut dont jouit le symbole au sein de l'imaginaire collectif. Sans doute est-ce pour répondre au «désir créant ses métaphores, ses images d'ambivalence, qui défriche son éternité en quête du symbole ultime de la vie». On peut penser que. par ses valeurs contradictoires, le sang correspond à la réalité intérieure de l'écrivain qui désire « Avec la somme de ses contradictions / de ses fautes royales / de ses vertus fanées / assurer la charge de son devenir / assurer sa dialecti-sation ».

Toutefois, à force de signifier, « les symboles étaient exsangues / on ne savait que dire »... Le caractère obsessionnel du motif finit par déjouer les interprétations symboliques qui peuvent s'y rattacher. Chavée désempare son lecteur en utilisant le terme « sang » dans les situations les plus biscornues : « Il faut observer que si dans la première période le mot sang est employé quatre fois sur cinq dans son sens propre », déclare-t-il, « il devient par contre dans la deuxième période, le sang du vent, des épis, du diamant, d'un trou, d'une écharpe. qu'il devient le sang du sang qui irrigue de sa liqueur toute la réalité de l'univers qui m'appartient »8.

L'obsession exercée par le sang est renforcée par l'omniprésence du feu et de la couleur rouge. Le feu. que la lumière et la chaleur apparentent aux valeurs solidaires du sang est aussi ambivalent que lui selon qu'il purifie ou illumine : «je ne boirai que du sang de lumière, je ne boirai que du sang de vertu » ou qu'il dévore et détruise : « Flammes de colère, frissons de sang en prisme de pardon ». Quant au rouge, couleur du feu, couleur de sang, il possède la même valeur antithétique que ces derniers selon qu'il exprime l'éclat ou le mystère inquiétant de la vie. « Ô couleur» invoque le poète, «je t'aime et je te bois, je bois ton sang de lumière panique ».



L'ambivalence symbolique du sang, du feu et de la couleur rouge rejaillit sur les motifs de la nuit et de la neige auxquels ils s'associent ainsi que l'attestent les titres des recueils D'Ombre et de sang et De Neige Rouge. Etonnante est en effet la neige de Chavée. Evoquée le plus souvent sous ses aspects positifs (la blancheur, la pureté, la transparencE), elle apparaît également de manière négative : toutes les couleurs inclues dans le blanc éclatent dans « la neige, la neige les neiges, la neige polluée, la neige rouge, la neige noire, la neige violette... ». Comme la plupart des symboles qui hantent l'imaginaire de l'écrivain, la neige a une double valeur : pure (comme le cristal, l'émcraude. le diamanT), elle est aussi souillée voire même bizarrement «désabusée». Ici encore, le poète pressent à la fois l'aspect clair et obscur, lumineux et inquiétant, pur et impur de toute réalité. Ainsi en va-t-il de la nuit : très souvent ténébreuse, la nuit se dédouble et s'ouvre à la luminosité du jour lorsque « elle dégage l'anonymat / une valise pleine de neige neuve / stupéfiante de clarté ».

Chavée. comme tant de poètes, célèbre à maintes reprises l'union miraculeuse du jour et de la nuit : « le jour bleu et la nuit brune se fiancent / sous la dernière arcade du crépuscule ». Fille de Chaos, mère d'Ouranos. la Nuit retrouve dans cette poésie ses contours mythiques et anthropomorphiques. Tour à tour femme. amante, sœur ou mère du jour, elle l'est aussi du poète : « la nuit, cette fille éperdue qui chevauche mon amour», dit Chavée. Sa double vision de l'amour rejoint peut-être les deux aspects de la nuit : obscure, la nuit se découvre comme le sang d'un amour érodé par le temps : « mon amour traîne dans votre sang, mon amour est aussi vieux qu'il est nuit» ; lumineuse, elle régénère : « la mémoire de sang réinvente l'amour / dans la nuit du destin au delta de dentelle ». La nuit préfigure les lois alternatives de la passion qui s'éteint ou s'éveille. Par sa double nature, elle s'identifie à la femme « contradictoire », tantôt exaltée, tantôt dénigrée par le poète.



Cherchée, perdue, retrouvée, la femme a un rôle ambigu. « un rôle obscur, un rôle à la taille de sa robe à jamais déchirée ». Loin d'apporter au poète la plénitude qu'il ne cesse de rechercher, elle exacerbe au contraire sa dualité : paradoxale. « elle se refuse et s'abandonne nue et parée, contradictoire et résolue, défaillante, défaite, définitive». Double, elle contient «en son sang» les principes de mort (« chaque rue aboutit dans une femme (...) qui se nourrit de notre sang ») alliés aux principes vitaux de l'amour qui unit et blesse à la fois : « femme impardonnable et pardonnée / voilà que c'est moi le maudit / qui se prend à te reconnaître [...) à pardonner le sang que tu révèles ». Ambiguë, elle provoque l'attitude contradictoire adoptée par le poète à son égard, attitude faite de respect et de violation, de vénération amoureuse et de désir sauvage. Contradictoire, enfin, elle possède le même statut ambivalent que les motifs du sang et de la nuit avec lesquels elle est d'ailleurs souvent confondue : «je n'attends plus que la nuit nue. femme, ou fruit ou lumière de sang».



La métaphore du sang, intuition fulgurante du poète, est ainsi prolongée par une série de correspondances successives : guerre, feu. neige, nuit, ténèbres, lumière... L'écriture nous entraîne dans une dérive métaphorique et métonymique qui empêche les symboles de se fixer en un sens unique. Si le lecteur est frappé par la récurrence des thèmes, des motifs et des images, il voit que leur répétition exclut pourtant leur retour pur et simple : soumis à un jeu incessant de renvois, de variations, de renversements et de métamorphoses, ces motifs se retrouvent à la fois identiques et différents lorsqu'ils entrent dans la « courbe », « la sphère ». « la spirale ». toute cette chaine de signifiants qui traversent la poésie et en déterminent la structure. Car l'œuvre s'enroule sur elle-même ou plutôt elle est déterminée par un mouvement excentrique et concentrique qui ramène la disparité des images disséminées vers un centre unique, celui de la subjectivité du poète.









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Achille Chave
(1906 - 1969)
 
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